Lumière du monde

Je viens d'achever la lecture du livre Lumière du monde. Comme vous le savez, il s'agit d'un livre d'entretiens entre Benoît XVI et Peter Seewald, journaliste allemand. Ce livre a eu du retentissement parce que le Pape évoque la question du préservatif en des termes assez nouveau. Je m'en étais fait l'écho dans ce billet. Je n'y reviendrais donc pas.

Car l'intérêt du livre est ailleurs. C'est la première fois qu'un Pape accepte de répondre au jeu des questions et des réponses et qu'il se livre ainsi à évoquer ce qui est sa vie, sa charge, son apostolat. Il faut préciser, bien sûr, que Benoît XVI ne parle pas en tant que pape, mais en tant que Joseph Ratzinger. Ce qui permet à certains de décréter qu'il peut dire ce qu'il veut, cela n'engage que lui et non pas l'Église. Certes. Mais j'ai tendance à donner du prix à la parole de celui qui est le successeur de saint Pierre, quelque soit le contexte dans lequel il la donne.

Ce jeu des questions et des réponses est d'autant plus intéressant que Peter Seewald pose des questions pertinentes, étayées, en essayant à chaque fois d'informer sur le contexte. Cet homme-là connaît l'Église, la religion catholique remarquablement bien. On pourrait peut-être lui reprocher de se laisser un peu aller : certaines de ses questions sont tellement longues, contenant finalement en elles la réponse, que le Pape est en réduit à répondre très brièvement. Mais la qualité des questions donne à ce livre une teneur fort intéressante.

L'un des buts d'un entretien – si ce n'est le seul – est de mieux connaître celui qui se livre. Et le Pape se livre. Il explique sa surprise d'avoir été choisi par les cardinaux, l'ampleur de sa charge, ses erreurs, son affliction face aux crises pédophiles qui traversent l'Église, sa compassion pour les victimes. Il apparaît comme quelqu'un de profondément humain, soucieux de l'autre, loin finalement de l'image d'intellectuel et de théologien refermé sur lui-même.

Aucun sujet n'est éludé : la crise des vocations et la faiblesse du religieux dans le monde occidental, les Traditionalistes et l'affaire Williamson, la place des femmes, etc. Et ça aussi, c'est revigorant : pas de langue de bois, pas de tabou.

Que vous soyez catholique, pratiquant ou non, ou que vous ne le soyez pas, n'hésitez pas à lire ce livre : d'une lecture aisée, il vous fera accéder au coeur de la pensée d'un homme qui a en charge l'Église catholique. Et vous verrez qu'il est très loin de l'image que certains médias donnent de lui.

Sur le mariage

Je suis tombé par hasard sur cet article, intéressant pour ce qu’il donne à montrer de la société d’aujourd’hui. Il s’agit d’un dialogue entre l’écrivain Pascal Bruckner et la journaliste Laurence Ferrari, à propos du dernier livre de M. Bruckner intitulé « Le Mariage d’amour a-t-il échoué ?  » (éd. Grasset). Le mariage d’amour a-t-il un sens ? Et, surtout, a-t-il un sens dans la durée ? Visiblement non, puisque le nombre de divorces est passé de 10% en 1965 à 50% aujourd’hui. Quand on n’aime plus, on se sépare. Voilà le terrible dilemme de notre société : vouloir vivre sans contrainte, considérer que sans une affectivité forte rien ne vaut d’être vécu, et puis, de l’autre côté, trouver quand même quelque vertu au mariage.

Oh, bien sûr, l’article n’évoque jamais le mariage à l’église qui se situe à un autre niveau. Le mariage civil, quoiqu’il soit un engagement fort devant témoins, peut être remis en cause par le divorce. Tellement fort que le PACS, dont ce n’était pas le but initial, lui est souvent préféré.

L’église dit à ceux qui viennent se présenter pour se marier que le mariage est indissoluble. Que l’engagement qui est pris, devant ses témoins, devant l’assemblée, mais aussi et surtout devant Dieu, ne peut être renié (sauf cas exceptionnel menant à la nullité du mariage). Voilà un engagement fort, voilà un absolu que tant de personnes souhaiteraient vivre, si ce n’était les contraintes qui l’accompagnent. Le mariage n’est pas un long fleuve tranquille. Les difficultés sont nombreuses, les pires n’étant pas les moins sournoises : lassitude, manque d’implication, recherche d’exotisme, etc.

Pourtant, n’y a-t-il rien de plus beau que de rester fidèle à son engagement, nonobstant les difficultés rencontrées ? N’y a-t-il rien de plus beau que de dire à celui ou celle qui nous accompagne : « Tu restes ma promise, tu restes mon promis, je te reste fidèle », même si les émois de la jeunesse ont disparu ? D’ailleurs, la question du départ concernant le mariage d’amour nous ramène à l’essentiel : de quel amour parle-t-on ? Celui fondé sur le Christ ou celui, peut-être plus exaltant mais ô combien plus volatile, qui anime les hommes et les femmes ?

Le mythe de la justice terrestre ou l’histoire du comte de Monte-Christo

J’ai relu cet été avec grand plaisir Le Comte de Monte-Christo d’Alexandre Dumas. Je l’avais lu lorsque j’étais jeune, vers 13 ou 14 ans, je me souviens l’avoir dévoré. Et puis, cet été, j’ai voulu voir si l’on pouvait lire un livre sur un iPhone : ce livre fait partie des ouvrages gratuits, je l’ai téléchargé, j’ai commencé à lire quelques pages, 3 semaines après, j’avais lu les 4 tomes numériques.

Je ne vais pas vous rappeler l’histoire de ce roman, je pense qu’elle est suffisamment connue, même de ceux qui n’ont pas lu le livre ou qui l’ont lu il y a longtemps. Pour ceux qui ne sauraient pas de quoi il s’agit, sachez que l’histoire narre la vie du marin Edmond Dantès, injustement accusé de Bonapartisme – nous sommes à la période des cents jours -, arrêté le jour de ses fiançailles avec la belle Mercédès. Il est alors enfermé 14 ans au Château d’If où il parvient à établir un passage entre sa cellule et celle d’un autre prisonnier, l’abbé Faria. Celui-ci lui indique qu’un énorme trésor est caché sur l’île de Monte-Christo. Quand Edmond Dantès parvient à s’échapper au moment du décès de l’abbé Faria, il se rend sur l’île et découvre effectivement un trésor fabuleux. Il n’a de cesse alors de mettre en œuvre la promesse qu’il s’est faite en prison : se venger des trois personnes qui l’ont injustement fait arrêter et condamner.

Ce livre est un grand roman, c’est incontestable. La lecture que j’en ai faite a été bien différente de celle de mes 14 ans et j’ai relu ce roman avec un regard plus chrétien, essayant de jauger les actes des héros à l’aune de ce qu’il est permis ou souhaitable de faire, mais aussi de ce qui est impossible ou extrêmement difficile de ne pas faire.

Nous avons un besoin impérieux de justice et quiconque est attaqué, gratuitement, sans raison aucune, éprouve le besoin de justice. Besoin de réparation si un tort a été causé – ceci est facilement envisageable si l’on en reste à des aspects matériels -, besoin de vengeance parfois, notamment quand des aspects autres que matériels sont en jeu : douleur psychologique, épreuve morale, etc. Parfois, au delà de ce besoin d’être vengé – certaines personnes n’éprouveront la paix ou un semblant de paix intérieure que si l’agresseur subit en retour une épreuve similaire, voire plus importante encore, il peut y avoir le besoin de se venger soi-même. J’ai subi une agression, je me dois de répondre.

C’est un élan naturel que de pencher de ce côté-là. Mais cet élan-là doit être contre-carré. Jésus nous a demandé de ne pas répondre, de pardonner sans limite (« irons-nous jusqu’à pardonner 7 fois ? » lui demandent les disciples, « non, 77 fois 7 fois », répond Jésus, c’est-à-dire un nombre infini) et même de prier pour nos ennemis. Voilà l’exigence évangélique. Je vous avoue que je trouve cette exigence extrêmement difficile à tenir. Mais Jésus nous a prévenu, le suivre n’est pas facile …

Ce qui m’a surpris dans Le Comte de Monte-Christo, c’est à la fois l’omniprésence de Dieu – quasiment tous les personnages s’y réfèrent à un moment ou un autre – et la façon dont Edmond Dantès associe Dieu à sa vengeance. Son argument est assez logique : si Dieu a voulu qu’il sorte vivant du château d’If, c’est pour lui permettre de se venger et d’obtenir réparation. Sans compter que son immense fortune lui permet d’agir de manière toute-puissante (mais bien éloigné de celle de Dieu). Il y a sans doute un grand danger à vouloir interpréter certains événements selon la volonté, forcément cachée, de Dieu. Non pas que Dieu n’intervienne pas dans nos vies. Mais imaginez que si un événement survient, c’est parce que Dieu soutient exactement ce vers quoi on a envie d’aller, voilà le danger selon moi. Danger de se croire surpuissant, d’être au-dessus des autres, puisque Dieu est avec nous (ou en tout cas, c’est ce que nous croyons). Jésus-Christ, avec qui Dieu était, ne sait jamais octroyé une place d’honneur ou de puissant : au contraire, quand les gens voulaient le faire roi, Il s’est enfui. Ce danger est vu par Edmond Dantès : lorsqu’il se venge de Villefort (un des trois protagonistes responsables de ses malheurs) et qu’il s’aperçoit que les résultats de sa vengeance dépassent ce qu’il avait volonté de faire, il se rend compte que Dieu ne peut pas le suivre sur ce chemin-là.

Ce chemin-là ne peut mener qu’aux excès et l’on sait bien que la violence appelle la violence, que la vengeance appelle la vengeance. Jésus nous a enseigné comment rompre ce cercle vicieux qui nous enferme et nous lie indéfectiblement à nos ennemis.

Voilà ce que je voulais partager. Oh bien sûr, il ne faut pas prendre ce roman pour ce qu’il n’est pas. C’est un roman d’aventures, au style alerte, passionnant de bout en bout. Il ne prétend pas disserter sur les vertus de la vengeance. c’est la lecture que j’ai voulu en faire. D’ailleurs, les vertus de la vengeance me paraissent faibles : il ne m’a pas semblé que le Comte de Monte-Christo soit plus heureux une fois sa vengeance accomplie. Apaisé, il l’est peut-être, mais à quel prix : au prix de la mort d’innocents et d’enfants !

Laisser Dieu juger les hommes, ne pas chercher à écraser l’autre : oh, je sais le prix de ces renoncements, ceux où l’on se croit humilié, frustré par ses ressentiments, grignoté par la colère. Je ne connais qu’une solution : la prière vers ce Dieu d’Amour qui console et qui aime, la prière vers le Christ de la passion qui a souffert lui aussi de l’injustice des hommes.

Une juste parmi les Nations

Comme vous l’avez peut-être noté, Miep Gies vient de décéder à l’âge de 100 ans. Miep a fait partie d’un petit groupe (avec son mari et des amis) qui a aidé la famille Franck lors de leur cachette à Amsterdam. Anne en parle longuement, avec éloge, dans le journal qu’elle a tenu durant leur « captivité ».

J’ai tant d’admiration pour ces gens qui sont capables, au péril de leur vie, d’aider l’autre, de lui venir en aide, de lui porter attention, que je voulais, par ce modeste billet, lui porter témoignage. Il se trouve que je viens de lire récemment le Journal d’Anne Franck, que ce livre m’a beaucoup ému et touché : nous devons ce témoignage au courage et à la témérité de Miep.

Et, comme toujours dans ces cas-là, la question lancinante : qu’aurais-je fait moi-même ? que fais-je aujourd’hui ?

Les Heures souterraines

les-heures-souterrainesJe viens d’achever la lecture des Heures Souterraines, de Delphine de Vigan, finaliste au dernier Goncourt mais non primé.

Au-delà de l’appréciation que j’ai pu avoir de ce livre – mon sentiment est mitigé – et de ses qualités propres, j’ai évidemment fait le lien avec le documentaire « La mise à mort du travail » dont je vous parlais récemment précédemment.

L’histoire raconte la vie parallèle d’un homme et d’une femme qui pourraient se rencontrer et qui, chacun, vive une situation de stress. L’un trouve refuge dans son travail, l’autre doit le fuir. L’autre, c’est Mathilde, cadre dans une entreprise soudainement en butte à la décision de son supérieur de la mettre à l’écart. Comme il n’a pas de raisons objectives, il va user de ruses, mensonges et perfidies pour la broyer, la nier. La faire craquer, la tuer en somme.

Pour caricaturale que puisse sembler cette histoire – je n’ai moi-même, fort heureusement jamais rencontré ce type de personne – j’ai retrouvé quelques échos avec le documentaire.

Comment certaines personnes, dont les responsabilités devraient au contraire les inciter à être précautionneux dans leurs rapports aux autres, peuvent-elles être autant dépourvues d’humanité ? Je suis toujours surpris de voir à quel point l’être humain est incapable, si souvent, d’exercer ce pouvoir et qu’il est prêt, encore plus souvent, à toutes les bassesses pour le garder.

L’Evangile est souvent très éclairant sur ces formes dévoyées du pouvoir : l’orgueil est à la base de tout et Jésus n’eut de cesse de nous appeler à la plus grande humilité.