Joie de croire, joie de vivre – 1ère partie : Le Christ (4/4)

Joie de croire, joie de vivre" est un recueil de conférences données par le père François Varillon sur les points majeurs de la foi chrétienne.

Une synthèse des principaux enseignements du père Varillon, organisée par chapitre, est proposée. Le lecteur pourra se référer aux billets suivants :

– Le Père François Varillon, introduction au livre Joie de croire, joie de vivre

– Joie de croire, joie de vivre – Introduction (1/2)

– Joie de croire, joie de vivre – Introduction (2/2)

– Joie de croire, joie de vivre – 1ère partie : Le Christ (1/4)

– Joie de croire, joie de vivre – 1ère partie : Le Christ (2/4)

– Joie de croire, joie de vivre – 1ère partie : Le Christ (3/4)

Note : le texte qui suit se veut une synthèse fidèle du livre et, implicitement, les opinions, avis et discours tenus sont ceux de François Varillon. Le texte fera, le cas échéant, explicitement apparaître mes propres commentaires.

 

Le Christ est ressuscité des morts et monté aux Cieux

La résurrection

Une phrase suffit à dire l'essentiel : "L'amour est plus fort que la mort, à condition qu'il soit d'abord plus fort que la vie". L'amour plus fort que la vie, c'est le sacrifice et la mort ; l'amour plus fort que la mort, c'est la résurrection. Le mystère pascal – mort et résurrection ensemble – est un mystère de transformation de l'homme charnel en homme spirituel, et même proprement divin par participation.

 

L'amour est un désir d'immortalité

Gabriel Marcel, comme le faisait saint Augustin dans ses Confessions, affirme l'immortalité à partir de la mort d'un être aimé. Il faut bien accepter la mort de l'être qui nous est cher, mais en son fond cette mort est inacceptable. Non pas par revendication du coeur, non pas à cause de la souffrance, mais par protestation de l'esprit. L'esprit ne peut pas dire non, parce que dire à quelqu'un : "Je t'aime" c'est équivalent de lui dire : "Tu ne mourras pas". Dans le "je t'aime" authentique (et cela est important, on sait que l'on dit bien souvent "je t'aime" de manière superficielle) est inscrit d'une écriture énigmatique un "Tu ne mourras pas" qui résiste au désespoir de la perte et à l'évidence sensible de la mort.

Le poème de Baudelaire, intitulé Hymne [1] , dit bien que l'amour est incorruptible, indestructible. Il est comme un appel d'infini. Mais si l'amour exige l'infini, il ne peut le donner. Il dit à l'être aimé : "Tu ne mourras pas", mais l'être aimé meurt. Il prétend à l'éternité (ou comme dit Baudelaire il verse en nous le goût de l'immortalité) mais en réalité il fait partie du monde de la mort.

 

Survivre par soi ou en un autre ?

Le mystère chrétien de la résurrection, c'est le triomphe de l'amour sur la mort. Mais qu'est-ce qui peut me rendre immortel alors que mon corps est voué à la poussière. Je ne peux survivre qu'en un autre qui subsistera quand moi je ne serai plus. Il y a plusieurs voies possibles pour subsister en un autre ou en d'autres, principalement deux : survivre en ses enfants, se prolonger en eux, et survivre dans la mémoire des hommes.

Mais on ne peut survivre en un autre que s'il existe un Autre qui soit immortel et qui m'aime assez pour m'accueillir avec Lui. On ne peut être immortel qu'en Dieu, si Dieu est Amour. Seul Dieu, qui m'aime, à le pouvoir, non pas de m'empêcher de mourir, mais de me ressusciter. Seul l'amour est plus fort que la mort. A condition qu'en moi l'amour ait été plus fort que la vie. Le mot est dans l'Évangile sous la forme suivante : "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime" (Jn, 15,13). C'est la définition même de la liberté. Être libre, c'est ne pas être esclave. Et de quoi l'homme fait de chair et de sang est-il plus esclave, sinon de vivre encore plus selon la chair et le sang ?

 

En Jésus seul, l'amour est plus fort que la vie

Dans l'histoire de l'humanité, un seul homme fut absolument libre, parce qu'un seul a parfaitement aimé. Un seul est homme en plénitude. Nous, nous nous efforçons d'aimer ; nous construisons péniblement notre liberté. Nous demeurons esclaves de beaucoup de choses et en bien des manières. Nous sommes attachés plus que détachés. Mais en nous, la vie, présente, biologique, mortelle, est plus forte que l'amour.

En Jésus seul, l'amour a été plus fort que la vie. Sa mort est la mort d'un homme absolument libre, absolument détaché de soi et de tout, totalement aimant. Comment Dieu ne l'accueillerait-il pas en Lui, afin qu'il vive éternellement en Lui ? Le Christ n'a vécu que par le Père et pour le Père, donc en un Autre plus qu'en soi. C'est cela l'amour : vivre en un autre. Mais vivre en un autre, c'est bien mourir à soi. Dire que Jésus est ressuscité ou que le Père l'a ressuscité, c'est dire que pour cet homme en qui l'amour a été plus fort que la vie, l'amour est pour toujours plus fort que la mort.

 

Le Christ ressuscité fonde notre immortalité

Livré à nous même, nous ne pourrions ressusciter. Mais le Christ nous dit : "Tu ne mourras pas" puisqu'il nous dit : "Je t'aime". Il y a en chaque homme quelque chose qui est digne d'être aimé, donc d'exister éternellement. C'est ce point mystérieux de nous-mêmes que le Christ rejoint dans sa Toute-Puissance de pardon. En nous pardonnant, le Christ nous ressuscite, nous rend, en dépit de notre médiocrité, capables de vie éternelle. C'est lui, et lui seul, qui fonde notre immortalité.

La vie ressuscitée est une vie transformée, ou transfigurée. Au ciel, nous demeurerons nous-mêmes ; c'est bien moi, et non un autre que moi, qui verrai Dieu dans sa gloire et qui vivrai de sa vie. Je ne serai pas un autre, je serai bien moi, mais devenu tout autre. Comme dit saint Paul, nous deviendrons un "corps spirituel".

 

L'Ascension

Le ciel, ou les cieux, où monte Jésus, c'est l'intimité de Dieu. Le ciel est le contact de l'être de l'homme avec l'être de Dieu, la rencontre intime de Dieu et de l'homme. En nous basant sur les paroles de Jésus, dans saint Jean : "Je vais vous préparer une place" (Jn14, 2) ou "Je veux que là où je suis, vous soyez avec moi" (Jn 14, 3), nous devons conclure que le ciel est l'avenir de l'homme, qu'il est l'avenir de l'humanité. L'Ascension est le signe qui inaugure le ciel, qui le fait exister.

L'Ascension est aussi le départ nécessaire du Christ. Un départ qui est un nouveau mode de présence, non plus extérieure et localisée, mais intérieure et universelle. Comme dit saint Paul, il est monté au ciel "afin de tout remplir" (Ep 4, 10).

L'Ascension est néanmoins un départ, en ce sens qu'il ne nous est plus possible, au moment où nous avons des décisions à prendre, de l'interroger pour qu'il nous dise ce qu'il faut faire. Certes, nous pouvons et nous devons l'interroger dans la prière. Mais il ne nous répond pas en nous ôtant la responsabilité de nos décisions et de nos actes. Dans le discours de la Cène, Jésus dit à ses apôtres : "Il vous est utile que je m'en aille, car si je ne m'en vais pas, le Saint Esprit ne viendra pas" (Jn 16, 7)

Le Saint Esprit n'est pas celui qui dicte des décisions, il est celui qui les inspire. Dieu refusera toujours d'écrire lui-même notre histoire. S'il le faisait, il ne nous aimerait pas. Le vrai, ce n'est pas que Dieu a un projet sur l'homme, c'est que l'homme est le projet de Dieu.

Quand le Christ a disparu dans la nuée, les apôtres, nous dit saint Luc, restent les yeux levés au ciel. Alors les anges leur disent : "Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous ainsi à regarder le ciel ?" (Ac 1, 9) Sous-entendu : ne perdez pas votre temps, vous avez une tâche à accomplir. Et pour accomplir cette tâche, il vous faudra faire preuve de courage et d'intelligence. Or le monde est complexe et méchant. Mais vous êtes des hommes adultes. Les chrétiens ne sont pas dispensés d'être des hommes.

C'est à nous qu'il appartient, en pleine responsabilité, de prendre des décisions qui conviennent pour l'avènement d'un monde plus humain? Le Christ est présent, lui, pour diviniser ce que nous humanisons. Pour nous faire passer [2], non pas demain, mais aujourd'hui, jour après jour, de la terre au ciel (le ciel étant l'intimité de Dieu). C'est là l'essentiel de la foi.

  1. Poème des fleurs du mal, que vous pouvez lire ici []
  2. Se rappeler que "Pâques" signifie "passage" []

Joie de croire, joie de vivre – 1ère partie : Le Christ (3/4)

 

Joie de croire, joie de vivre" est un recueil de conférences données par le père François Varillon sur les points majeurs de la foi chrétienne.

Une synthèse des principaux enseignements du père Varillon, organisée par chapitre, est proposée. Le lecteur pourra se référer aux billets suivants :

– Le Père François Varillon, introduction au livre Joie de croire, joie de vivre

– Joie de croire, joie de vivre – Introduction (1/2)

– Joie de croire, joie de vivre – Introduction (2/2)

– Joie de croire, joie de vivre – 1ère partie : Le Christ (1/4)

Joie de croire, joie de vivre – 1ère partie : Le Christ (2/4)

Note : le texte qui suit se veut une synthèse fidèle du livre et, implicitement, les opinions, avis et discours tenus sont ceux deFrançois Varillon. Le texte fera, le cas échéant, explicitement apparaître mes propres commentaires.

La résurrection du Christ est-elle un fait historique ?

Mystère important car la résurrection est au coeur de la foi. Comme la dit saint Paul, "Si le Christ n'est pas ressuscité, notre foi est vaine ou vide" [1].

Histoire et foi

Est-ce que la résurrection, à l'instar de la bataille d'Austerlitz, est un fait historique ? Oui et non. La résurrection est à la fois et indivisiblement, un fait historique et un événement pour la foi. Ce qui est historique, c'est le témoignage des apôtres qui ont proclamé l'avoir vu vivant après sa mort sur la croix. Les apôtres n'ont pas été témoins de l'acte consistant à passer de la mort à la vie éternelle. Le corps de Jésus réssuscité n'appartient plus à notre univers physique de l'espace et du temps. La résurrection de Jésus n'a rien à voir avec la réanimation d'un cadavre, comme celui de Lazare.

Ce que nous pouvons tenir d'historique, c'est le témoignage des apôtres : d'une part, ils ont constaté le tombeau vide ; d'autre part, ils témoignent de la manifestation de quelqu'un qui se présente à eux, sans qu'ils le reconnaissent encore comme étant Jésus vivant. D'ailleurs, s'ils l'avaient reconnu immédiatement, on serait alors dans le cas de la réanimation de Lazare (que tout le monde a reconnu lorsqu'il est revenu à la vie).

Les apparitions, leur objectivité

On ne peut nier les apparitions, sauf à accepter l'idée d'une fourberie concertée. Le problème n'est pas tant la réalité de ces apparitions que leur signification. Certains pensent qu'une apparition n'est autre qu'une hallucination subjective et pathologique.

L'autosuggestion ? Reste à expliquer alors comment la foi des apôtres si fragiles et faibles avant la mort de Jésus a pu être si vive et forte après sa mort. Alors qu'ils se sont éparpillés et ont eu peur après l'arrestation de Jésus, ils ont le courage de prêcher ensuite qu'Il était ressuscité, courage allant souvent jusqu'au martyr.

Dans les cas d'hallucination, l'initiative vient du sujet lui-même. Dans le cas des apparitions, l'initiative ne vient pas des apôtres mais du Christ. Jésus s'est fait voir, s'est donné à voir.

Peut-on alors comparer ces apparitions aux expériences mystiques ? Oui, car l'expérience mystique est celle du divin, et cela est vraie autant pour sainte Thérèse ou sainte Bernadette que pour les apôtres. Mais non, car ce que les apôtres vivent est unique. Ils reconnaissent jésus comme étant bien celui avec lequel ils avaient vécu avant sa mort. Bernadette ne reconnait pas Marie comme une femme avec  laquelle elle avait gardé les moutons. Les apôtres vivent l'expérience unique de la continuité entre la vie mortelle de Jésus et son existence de Ressuscité.

La genèse de la foi chez les apôtres

Premier temps : ils ont rencontré Jésus, dans sa vie terrestre (et donc mortelle), ils l'ont suivi, ont cru en lui comme Messie annoncé et sauveur de leur nation.

Deuxième temps : leur foi, fragile, subit l'épreuve terrible de la mort infamante de Jésus. Ce fut pour eux la fin d'un rêve. Ils sont dans le désarroi total, ils n'espèrent plus en rien. Il faut relire le passage des disciples d'Emmaus dans saint Luc.

Troisième temps : quelqu'un se présente à eux et leur explique les Ecritures en les appliquant à sa vie passée et à sa mort. Il leur explique ce que les Prophètes avaient annoncé au sujet du Messie qui devait souffrir et mourir. Leur foi renaît. Mais ils n'accèdent à la résurrection que par un acte de foi (alors qu'aucun acte de foi n'a été nécessaire pour reconnaître Lazare sortant du tombeau).

Les tentations de l'incroyant et du croyant

L'incroyant va s'en tenir aux quelques faits : un tombeau vide, des apparitions dont les apôtres témoignent. Le tombeau vide n'est pas décisif : comme le relate Matthieu, on accuse les apôtres d'avoir volé le corps de Jésus et de prétendre qu'Il est ressuscité. Les apparitions sont interprétées par l'incroyant comme des phénomènes hallucinatoires ou d'autosuggestion. Sans connaître le sens du fait, on en vient à dissoudre le fait.

A l'inverse, et c'est la tentation du croyant, il ne faut pas majorer la donnée historique. Le tombeau vide n'est pas une preuve de la résurrection du Christ. Pas plus que les apparitions ne permettent de reconnaître instantanément Jésus. La résurrection de Jésus n'est pas purement et simplement un fait historique. Elle suppose un acte de foi. Et la foi est libre, sans quoi ce n'est pas la foi !

 

  1. 1 Co 15,15 []

Éveilleur spirituel

Je viens d’achever la lecture d’un livre sur le père Varillon, intitulé François Varillon, éveilleur spirituel. Ce livre est de Claude Thélot et est publié aux Éditions de l’Atelier.

Ce livre est intéressant à plus d’un titre. D’abord, il faut reconnaître que le père Varillon n’est pas très connu dans le milieu catholique, ou du moins, si beaucoup le connaissent de nom, ils ne savent quasiment rien de ces écrits. Un livre sur ce jésuite peut donc permettre de mieux le faire connaître et je trouve que c’est une bonne chose, tant les apports de François Varillon me semblent importants. Mais au-delà de cet intérêt, il y a le livre en lui-même dont j’ai cru, en l’achetant, qu’il était une biographie de l’homme. Il n’en est rien, les éléments biographiques représentant une part minime du livre. Tant mieux car ce qui importe, c’est de connaître et comprendre l’enseignement proposé par Varillon.

Ce livre propose une analyse, presque un décryptage, de l’enseignement du père, au travers des divers ouvrages qu’il a rédigés ou qui ont été publiés à partir de ses cours et colloques. Car le père Varillon fut un théologien avant-gardiste, proposant de porter un regard nouveau sur Dieu et le Christ. Avant-gardiste ne veut pas dire moderniste. Je crois qu’on peut dire, comme le démontre l’auteur, que Varillon a toujours eu le soucis de l’orthodoxie, n’hésitant pas à soumettre certaines de ses idées ou intuitions à ses pairs pour être sûr de ne pas tomber dans une hérésie qu’il voulait écarter à tout prix.

Je n’entrerai pas ici dans les détails de l’analyse de l’oeuvre de François Varillon, ce que fait très bien Claude Thélot. On peut tout de même tenter de résumer son apport à la théologie par deux éléments majeurs, chacun ayant fait l’objet de deux livres publiés peu de temps avant son décès : il s’agit de L’Humilité de Dieu et de la Souffrance de Dieu.

On sait quel paradoxe il y a à présenter Dieu comme humble, c’est-à-dire loin de toute puissance avérée ou de le présenter comme souffrant. Je n’irai pas plus loin dans l’explication, sans me retrouver à paraphraser soit le père Varillon, soit Claude Thélot. Mais toute la démonstration du père Varillon tient dans la phrase que l’on trouve dans saint Jean : « Qui me voit, voit le Père » [1]. Jésus qui s’abaisse à laver les pieds de ses apôtres nous montre l’humilité de Dieu. Jésus qui demande le baptême à Jean le Baptiste fait aussi preuve d’humilité, Lui qui n’en avait pas besoin. Jésus qui souffre devant la mort de Lazare, qui pleure, qui est tant et tant de fois pris de compassion nous montre un Dieu qui souffre. D’ailleurs pourquoi Dieu ne souffrirait-il pas ? L’Amour que l’on porte aux autres saurait-il éviter la souffrance ? Aimer l’autre, l’aimer comme soi-même, veut aussi dire prendre part à sa souffrance. Finalement, si Dieu ne souffrait pas, cela voudrait dire qu’il y aurait un certain égoïsme de sa part, qu’Il se protégerait, qu’Il mettrait des limites à son Amour. Hors le Dieu de l’Ancien et du Nouveau Testament ne met aucune limite à son Amour. Aucune.

Je ne veux pas faire ici une critique du livre de Claude Thélot, cela dépasserait mes capacités. On peut d’ailleurs toujours ergoter sur tel ou tel point, cela a peu d’intérêt en réalité. Le travail fait est assez considérable, car Claude Thélot propose une analyse très complète de différentes singularités de l’enseignement de Varillon. J’ai, par exemple, beaucoup apprécié l’analyse concernant la place de la culture dans la foi du père Varillon, ou l’effort pédagogique – et parfois ses limites – dans le rôle de passeur qu’a été le père Varillon.

Ce livre présente donc une synthèse très complète pour qui veut découvrir ou approfondir les enseignements donnés par le père Varillon. C’est parfois ardu, parce qu’on manipule des notions qu’il faut mûrir, faire siennes, « ruminer ». Mais on n’accède pas à la pensée d’un auteur tel que Varillon sans un effort minimum. Mais soyez sûr, grâce à la qualité de l’ouvrage et à l’esprit critique qui l’anime, que vous ne le regretterez pas. Et ce peut être une porte d’entrée vers les livres de François Varillon, sans doute un des objectifs de Claude Thélot.

  1. Jn, 14, 9 []

Le mystère de l’Incarnation

La fête de Noël perd de sa signification, même pour les chrétiens eux-mêmes. S’il est avéré que de plus en plus de personnes ne savent plus à quoi correspond cette fête, la majorité sait quand même dire qu’elle est d’abord la célébration de la naissance de Jésus.

Mais la signification de Noël va bien au-delà d’une simple commémoration et son importance dépasse de beaucoup une simple date anniversaire qui ferait oeuvre de mémoire. Son importance va bien au-delà de cela : nous, chrétiens, fêtons le mystère de l’Incarnation, c’est-à-dire d’un Dieu qui, par amour, consent à se mettre à notre place, à épouser notre vie et qui va « offrir » sa vie pour tous les hommes.

Je crois que l’Église dit que la plus grande fête est celle de Pâques parce que c’est la résurrection qui permet de donner une assise à notre foi, comme l’a dit saint Paul [1] . Pourtant, la résurrection me paraît finalement moins « anormale » que l’incarnation. Je m’explique : que Jésus, fils de Dieu, retourne au Père, c’est finalement logique. Pouvait-Il finir dans un caveau ? Non, bien sûr. J’y vois donc une grande logique. Je ne minimise, bien sûr, aucunement la Résurrection qui nous ouvre les portes de la vie éternelle, qui porte en elle la vraie Espérance. Mais si j’ai mis « anormale » entre guillemets plus haut, c’est qu’il me semble que l’Incarnation est un mystère plus grand encore. Qu’un Dieu créateur consente à épouser nos vies terrestres, à envoyer son Fils pour nous ouvrir les portes de la félicité, me semble étourdissant. Et j’y vois le signe de l’immense considération qu’Il a de ses créatures, c’est-à-dire de nous.

Les conditions de la venue de son Fils sur terre nous montrent aussi le vrai visage de Dieu. « Qui me voit, voit le Père » nous a dit Jésus. Que voit-on alors ? La naissance dans des conditions de pauvreté matérielle, de solitude aussi. La reconnaissance par les bergers, humbles parmi les humbles. Le père Varillon a écrit un livre sur l’humilité de Dieu [2]. L’humilité de Dieu ! Deux signes manifestent, pour moi, cette humilité : la naissance de Jésus et le lavement des pieds.

Que nous sachions tous nous souvenir de cette humilité tellement présente durant la nuit de Noël et que nous sachions mettre de côté nos égos, nos regards blessants vers autrui. Heureux les pauvres, le Royaume de Cieux est à eux ! [3]


L’image est la fresque qui orne les murs de la cellule n°5 du couvent San Marco à Florence, Italie.

  1. 1e épître aux Corinthiens, 15, 17 []
  2. chez Bayard, livre que je n’ai pas lu mais dont, probablement, un certain nombre de thèses se retrouve dans Joie de Croire, Joie de Vivre []
  3. Ma, 6, 20 []

Joie de croire, joie de vivre – 1ère partie : Le Christ (2/4)

"Joie de croire, joie de vivre" est un recueil de conférences données par le père François Varillon sur les points majeurs de la foi chrétienne.

Une synthèse des principaux enseignements du père Varillon, organisée par chapitre, est proposée. Le lecteur pourra se référer aux billets suivants :

– Le Père François Varillon, introduction au livre Joie de croire, joie de vivre

Joie de croire, joie de vivre – Introduction (1/2)

Joie de croire, joie de vivre – Introduction (2/2)

Joie de croire, joie de vivre – 1ère partie : Le Christ (1/4)

Note : le texte qui suit se veut une synthèse fidèle du livre et, implicitement, les opinions, avis et discours tenus sont ceux de François Varillon. Le texte fera, le cas échéant, explicitement apparaître mes propres commentaires.

Que veut-on dire en affirmant : "Le Christ est mort pour nous " ?

Toutes les spiritualités [1] se retrouvent au pied de la Croix du Christ dont on peut dire que c'est un critère d'authenticité spirituelle. Mais il faut bien comprendre le sens de la Croix qui, pour les Chrétiens, a une signification universelle.

Présentation rudimentaire du mystère de la Rédemption

De nombreux essais de théologie [2] rejettent une certaine présentation du mystère de la Croix, qui a marqué les générations antérieures et nous-mêmes, mais qui a déformé les choses. Citons la cardinal Ratzinger : "Pour un très grand nombre de chrétiens et surtout pour ceux qui ne connaissent la foi que d'assez loin, la croix se situerait à l'intérieur d'un mécanisme de droit lésé et rétabli. Ce serait la manière dont la justice de Dieu infiniment offensée aurait été à nouveau réconciliée par une satisfaction infinie… Certains textes de dévotion semblent suggérer que la foi chrétienne en la Croix se représente un Dieu dont la justice inexorable a réclamé un sacrifice humain, le sacrifice de son propre Fils. Autant cette image est répandue, autant elle est fausse [3] ."

La justice de Dieu exige-t-elle la mort du Christ ?

Les mots utilisés pour qualifier la Croix sont : justice, châtiment, substitution, expiation, réparation, compensation. Il aurait donc fallu que Jésus se substitue aux hommes, incapables de fournir une réparation suffisante, pour satisfaire la justice divine et offrir à Dieu une expiation digne de Lui. Le cardinal Ratinzger a raison de penser que cette présentation est rudimentaire et il ajoute : "On se détourne avec horreur d'une justice divine dont la sombre colère enlève toute crédibilité au message de l'amour ((id.))."

"En effet, (…) on nous dit que Dieu ne pouvait pas pardonner à l'homme sans que d'abord sa justice soit satisfaite. (…) Vous posez en Dieu un amour limité par la justice. (…) Cela voudrait dire que Dieu ne peut donner libre cours à sa miséricorde que s'il est préalablement "vengé". (…) Le sang de Jésus versé au Calvaire est alors le prix d'une dette exigée par Dieu en compensation de l'offense infligée à son honneur par le péché des hommes [4]."

Et pourtant, les textes du Nouveau Testament…

On peut ne pas être sensible à tout ce que ces mots ont d'inacceptable. Que pourtant les évangiles et saint Paul semblent autoriser à employer. Dans saint Marc : "Le Fils de l'Homme est venu pour donner sa vie en rançon pour une multitude [5]". On ne peut tout de même pas gommer ce texte dont l'authenticité n'est pas contestée et on le peut d'autant moins que saint Paul a exprimé la même idée dans des termes très proches [6].

La Croix est apparu aux apôtres comme un échec dérisoire. Ils avaient cru en un roi, hors celui-ci se fait arrêter et crucifié. Ils ont repris confiance à la lumière de la résurrection mais ils ont mis du temps à comprendre la signification de la Croix. Pour expliquer cet événement, ils ont d'abord eu recours à l'Ancien Testament dont les cultes et les rites représentaient la partie centrale de la vie religieuse des Juifs. Le mot sacrifice appartient à cette théologie. Et quand Jésus use de ces mots pour annoncer ou expliquer sa mort, il fait une comparaison, il utilise des images car il sait, Lui, que sa mort est bien plus qu'un rite.

Selon le cardinal Ratzinger, il est vain de : "sacrifier à Dieu des hécatombes d'animaux sur toute la surface du globe, (car) Dieu n'en a que faire. (…) C'est l'homme, l'homme seul qui intéresse Dieu. La seule adoration véritable, c'est le "oui" inconditionnel de l'homme à Dieu. Tout appartient à Dieu, mais il a concédé à l'homme la liberté de dire "oui" ou "non", d'aimer ou de refuser d'aimer ; l'adhésion libre de l'amour est la seule chose que Dieu puisse attendre. [7]"

Pour l'auteur de l'épître aux Hébreux, il est dit que c'est par son sang que Jésus a accompli la réconciliation avec Dieu [8]. Mais cela ne veut pas dire que ce sang versé serait un don matériel, un moyen d'expiation quantitativement mesurable : le sang versé est l'expression concrète d'un amour qui va jusqu'au bout de lui-même.

Propositions de réflexions théologiques

Il faut toujours en revenir à la parole de Jésus dans saint Jean : "Qui me voit, voit le Père [9]". Tout ce Jésus dit ou fait révèle et dévoile Dieu. Ce qui existe visiblement en Jésus existe mystérieusement et invisiblement en Dieu. Et la mort de Jésus nous dévoile et nous révèle la véritable nature de Dieu, qu'elle est la profondeur de son Être. Pour le Christ, obéir n'est pas exécuter un ordre venu d'en-haut : Dieu ne lui a pas demandé de souffrir et de mourir à 30 ans. Jésus obéit à son Père en Le révélant tel qu'Il est, et non pas tel que les hommes voudraient qu'Il soit. Révéler Dieu tel qu'Il est, ce fut pour Jésus accepter de mourir. S'il avait refusé de mourir, il n'aurait pas révélé Dieu tel qu'Il est.

L'amour est mort à soi-même, livraison de soi

Aimer, c'est mourir à soi-même, non seulement en préférant les autres à soi, mais en renonçant d'exister par soi et pour soi. Voilà très exactement ce que Jésus manifeste en mourant sur la croix. Saint Paul nous le dit : Dieu "s'anéantit lui-même en prenant condition d'esclave, et en devenant semblable aux hommes … et Il s'humilia plus encore, en étant obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix [10]".

La toute-puissance de Dieu est dépossession, effacement de soi. Tant qu'on n'a pas expérimenté dans sa vie qu'il faut plus de puissance d'amour pour s'effacer que pour s'exhiber, tout ceci est inintelligible. Aimer l'autre, c'est vouloir qu'il soit, et non pas vouloir lui passer devant pour qu'il soit moins.

La toute-puissance de l'amour est le pardon

Quand le Christ participe à la toute-puissance de Dieu qui est une toute-puissance d'effacement de soi, il participe à la toute-puissance du pardon qui est le fond de Dieu. Le pardon n'est pas une indulgence mais une re-création. Il faut plus de puissance à Dieu pour pardonner que pour créer car re-créer est plus que créer. En créant des libertés, Dieu s'engage dans un redoublement d'amour. Or l'acte créateur est en Dieu un acte d'humilité et de renoncement et comme le dit le poète Hölderlin : "Dieu fait l'homme comme la mer les continents : en se retirant".

Est-ce que l'acte alors de re-créer ou de pardonner n'est-il pas, pour Dieu, de se retirer deux fois ? A la messe, nous pouvons dire : "Dieu, qui donnes la preuve suprême de ta puissance lorsque tu patientes et que tu pardonnes, sans te lasser, accordes-nous ta grâce !".

C'est donc en mourant que le Christ participe à la Puissance suprême, re-créatrice, pardonnante de Dieu. Il est donc bien vrai que c'est par le sang versé du Christ que nous sommes sauvés. Les paroles de la consécration "voici le sang versé en rémission des péchés" ne veulent pas dire que le sang est une compensation demandée par Dieu et offerte à sa justice, c'est le signe d'un amour qui va jusqu'au bout [11]. Jusqu'au bout du don, c'est-à-dire au par-don ou don parfait.

 
  1. On parle ici des différentes écoles de spiritualité catholiques (ndla) []
  2. Prenez note que nous sommes en 1977-78 (ndla) []
  3. J. Ratzinger, Foi chrétienne hier et aujourd'hui, Nouvelles Editions Marne, 1976, p197. []
  4. cf. Éléments de doctrine chrétienne, II, p60 (F. Varillon) []
  5. Mc, 10, 45 []
  6. Rm, 3, 25 []
  7. J. Ratzinger, op. cit., p 200 []
  8. He, 9, 12 []
  9. Jn, 14, 9 []
  10. Ph 2, 8-9 []
  11. Jn, 13,1 []