Du football et des hommes

drapeau_FranceL’Euro2016 s’est donc achevé. Un mois de foot et de fête pour oublier les tracas du quotidien et se retrouver autour de 11 types qui tapent dans un ballon. Minable, n’est-ce pas ? Comment ces Français, veules et lâches, peuvent-ils se passionner pour des milliardaires en shorts flottants, maillots serrés et chaussettes hautes alors que la France – et l’Europe, et le Monde – est accablée de problèmes et agonise lentement sous les poids conjugués du terrorisme, du chômage, des déficits, des communautarismes, et cetera, et cetera.

Je suis de ces Français veules et lâches, un tantinet abrutis, qui aiment le football. Que voulez-vous, on ne se refait pas ! Et qui trouve, accessoirement, que le football peut avoir des vertus collectives et sociétales.

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J’aime le foot depuis que j’ai… Tiens, je ne sais plus trop, mais je devais avoir 10 ans quand le virus m’a pris. En pleine fièvre verte, vous savez, cette maladie étrange qui faisait chanter sous la douche : « Qui c’est les plus forts, évidemment, c’est les Verts ». C’est la fameuse épopée [1] de l’équipe de Saint-Etienne, vrai vainqueur de la fameuse finale à Glasgow. Ma grand-mère nous avait tricoté, à mon frère et moi, un chandail, vert bien sûr, avec marqué dessus : « allez les Verts ». Je passais mes récréations de primaire à jouer au foot, mes temps libres à jouer au foot. Le but de Bathenay – cette roquette – contre Liverpool, cela reste encore le but parfait : prise de balle, élégance de la course d’élan, frappe pure, puissante et précise. Ce but a hanté mes nuits, ainsi que la défaite inexplicable qui s’en est suivi. L’épopée des Verts s’arrêtait là. Je ne pensais qu’au foot. Je me rappelle, en 5ème, du prof de dessin désespéré, alors qu’il nous avait donné un travail libre à faire dans l’heure de cours, et alors que j’avais dessiné une nouvelle fois un terrain de football, me demander d’une colère retenue si il y avait quelque chose d’autre dans ma vie que le foot !

Autre chose ? Oui, bien sûr. J’allais au caté, j’étais un élève plutôt studieux. Mais le foot avait une place prépondérante. Il la gardera longtemps. Tout était occasion de jouer. Devant le Parc des Princes où les barrières mobiles nous servaient de buts, sur le terrain vague à côté de chez ma grand-mère où nous avions bricolé des cages (mais sans filets !), sur un bout de trottoir, dans le petit couloir de notre appartement avec une balle en mousse.

1982. La merveilleuse équipe brésilienne qui aurait dû être sacrée champion du monde ! J’étais ébloui. Adieu Socratès, adieu Zico, adieu Falcão, adieu Eder. 1982. Séville. La bande à Platini, les buts de Giresse, de Trésor, l’assassinat de Battiston, la tristesse de Bossis. Nostalgie quand tu nous tiens ! On cite souvent les mots de Camus qui liait morale et football [2] : quel autre match que celui de Séville illustre mieux ce propos ?

1982, c’est une France qui commençait à oublier l’épopée de 1958, qui commençait à s’enfoncer lentement, mais inexorablement dans le chômage de masse, les plans d’austérité, les crises à répétition. Mais 1982 fut la révélation d’un peuple qui ne peut être battu qu’avec panache. Comme les Verts en 1976.

1986 fut une autre désillusion. Après un match d’anthologie contre le Brésil, la France s’est heurtée une nouvelle fois au mur allemand. Quel rêve avions-nous ? Aucun autre que de nous venger de 1982. Autant nous étions sortis le vrai vainqueur de la demi-finale perdue de Séville, drapé dans les draps de l’honneur et de l’injustice, autant 1986 laissa un goût amer. Une humiliation. Incapable de réparer l’affront. Alors bien sûr, il y eut entre les 2 la victoire de 1984 avec un Platini étincelant. La France avait enfin un palmarès en football. Mais cela ne suffit pas. L’Allemagne était une obsession.

Et puis, 12 ans plus tard, ce fut l’exultation de la victoire, enfin la France se rangeait du côté des vainqueurs et gagnait le titre suprême. Oh que ce fut dur ! On ne retient que le fameux 3-0 de la finale, mais on oublie les 2 buts improbables de Thuram en demi, la victoire aux pénalties en quart contre l’Italie, le but en or en huitième contre le Paraguay. D’un rien, l’équipe de France aurait pu sortir par la petite porte. Le destin, encore. Celui d’un peuple qui avait enfin conjuré le sort. Pas tout à fait en fait : pour cela, il aurait fallu rencontrer l’Allemagne pour laver l’affront…

Je passe sur la victoire un brin chanceuse de 2000 contre l’Italie, le coup de boule de Zidane en 2006, l’humiliation de 2010, et la malédiction allemande – encore elle – de 2014.

2016, la France a perdu. Ou disons plutôt qu’elle n’a pas gagné. Non pas contre plus fort qu’elle, mais ça, c’est le foot. Toujours, en tout lieu, le plus fort ne gagne pas forcément. Beauté du sport diront certains. Injustice diront d’autres. Peu importe. Le résultat est accessoire.

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L’important, c’est ce sentiment qui unit un peuple à son équipe. Et par là même à son drapeau. Car le football, malgré l’argent qui coule à flot, reste un sport populaire. Qu’on peut pratiquer dans un bidonville, avec un ballon crevé, sur un trottoir éventré. Où l’on rencontre des gens de peu, vrais passionnés, dans les travées, celles derrière les buts, pas derrière les vitrines des VIPs. Le football n’a pas l’apanage de l’exaltation du sentiment patriotique : le rugby, les athlètes aux JO, timidement le basket ou le handball, jouent, de temps en temps ce rôle. Mais précisément parce qu’il est populaire, le football cristallise et porte ce sentiment plus haut que les autres.

J’entends déjà les ricanements qui dénonceront cette association. Quoi, le foot exalterait le sentiment patriotique ? Oui. Quoi d’autre le pourrait d’ailleurs, à une telle échelle, c’est-à-dire celle d’un pays entier ? Je ne vois pas, sinon un conflit armé avec nos voisins. On peut le regretter, mais le football offre des moments d’union nationale comme peu en offre.

Quand la solidarité nationale s’effrite, quand l’individualisme progresse partout, quand la morosité gangrène la société par petits bouts, le football reste un des derniers ciments : les gens se (re)parlent, se voient, organisent des BBQ-télé-match, exultent et pleurent ensemble. Ils sont ensemble et cela n’est pas négligeable.

2016, ce fut des joueurs, non pas parmi les plus talentueux (on cherche encore le Platini ou le Zidane dans cette génération), mais qui ont su jouer en équipe, être solidaires, faire preuve d’humilité, se rendre disponibles, être souriants. Oui, le mérite de Didier Deschamps n’est pas mince : avoir réussi à créer un groupe, un vrai, qu’on avait du plaisir à encourager.

Alors, bien sûr, ce n’est que du foot. Je sais qu’il y a des choses mille fois plus importantes. Je sais, je sais.

Mais au moins, pour 2016, on pourra dire, et on ne l’oubliera pas de sitôt : la France a enfin battu l’Allemagne en compétition officielle !

  1. voir l’excellent blog de Thierry Clémenceau qui a retracé semaine après semaine la fameuse saison 1975-1976 []
  2. en réalité, la citation exacte est : « Vraiment, le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités. » []

Cocasserie de l’actualité

L'actualité offre parfois des collisions qui en disent long sur notre époque formidable [1].

Aujourd'hui donc, la presse fait état du rapport annuel du Secours Catholique qui montre une aggravation de la situation économique pour beaucoup de Français : non seulement il y a plus de pauvres mais même des personnes salariées rejoignent le contingent des nécessiteux. Temps partiels, interim, augmentation du coût de la vie,etc ont un effet néfaste. Il est désolant de se dire, qu'en France aujourd'hui, avoir un travail, même à durée indéterminée, ne suffit plus.

Dans le même temps, on apprend que les joueurs de l'équipe de France de football renoncent finalement à renoncer à leurs primes, suite au calamiteux épisode de la Coupe du Monde du mois de juillet 2010. Sans doute effrayés qu'on leur reproche encore leur attitude d'enfants gâtés, leur capitaine vient de déclarer qu'ils veulent les primes mais pour pouvoir les reverser à des oeuvres. Il y en aurait pour 2 millions d'euros, soit environ 85.000 euros par joueur (ils sont 23).

Qu'est-ce pour un joueur de foot de niveau international que 85.000 euros ? Pas grand-chose, même pas un mois de salaire, une semaine pour certains. Pour un smicard, cela représente presque 7 ans de salaire net pour un travail à plein temps.

Y a pas à dire : on vit une époque formidable !

  1. comme a dit Gérard Jugnot dans son film éponyme []

Quelques mots sur la Coupe du Monde

Joueur de Vuvuzela (© Axel Bührmann - http://www.flickr.com/people/9852972@N03)

Chers lecteurs, des déplacements, une surcharge de travail ainsi que la Coupe du Monde ont raison de la régularité de publication que je m’étais promis. D’ailleurs, je vais vous parler de cette compétition de football dont on peut dire tant de choses.

Première édition à être organisée sur le continent africain, elle devait être une sorte d’apogée pour le peuple africain, mis au même niveau que les américains, du sud et du nord, les européens ou les asiatiques. Nous pouvons constater qu’au niveau du football, ce n’est pas vraiment le cas, seule l’équipe du Ghana ayant réussi à se qualifier pour le second tour. Est-ce que cette faiblesse du football africain, qui doit bien avoir quelques explications, comme celles pour expliquer les piètres résultats de l’équipe de France ou d’Italie, est compensée par un élèvement des (sud-)africains, tant sur le plan économique ou culturel ? Je crains que non.

Un exemple très typique est celui des vuvuzelas, vous savez, ces trompettes dans lesquelles soufflent les spectateurs, créant une sorte de bourdonnement assourdissant. Nous autres européens avons découvert cet instrument et son utilisation dès le premier match. Il est significatif que ces vuvuzelas ont été décriées avant même de savoir si cela faisait partie ou non, réellement, de la culture sud-africaine. Pensez-donc ! Couper la chique à nos commentateurs préférés ! Atténuer les chants mélodieux des supporters alcoolisés, traitant l’arbitre ou les adversaires de tous les noms d’oiseaux ! Bon, il se trouve que cet instrument n’est pas aussi traditionnel que les sud-africains ont voulu le dire, mais l’attitude, encore une fois méprisante de nous autres européens, est à déplorer.

Tout comme est à déplorer le piètre spectacle donné par les joueurs de l’équipe de France. Non pas tant celui donné sur le terrain – cela fait longtemps que j’ai perdu espoir de voir l’équipe de France bien jouer sous l’ère Domenech – mais celui donné en dehors du terrain : insulte, visite du bout des pieds dans le township, refus de s’entraîner, interventions à la télé toutes plus déplorables les unes que les autres, journaux remuant avec délectation cette boue, etc. Bref, désespérant du début à la fin.

Faut-il y voir le reflet de notre société ? Oui, sans doute. Les sommes astronomiques que ces joueurs touchent, cette logique d’assistanat dans laquelle ils sont empêtrés, cet égoïsme forcené, cette façon de croire que le monde tourne autour de leur nombril, se retrouvent, à des degrés moindres en général, dans la société.

Le monde ne tourne pas rond, le monde devient fou. Le plus triste, sans doute, c’est que cette compétition aurait dû s’ouvrir au monde, à l’Afrique, être l’occasion d’une vraie réflexion sur le partenariat nord-sud, promouvoir la fraternité qui fait tant défaut.

Dommage, une occasion a passé. Sauf à considérer que le Ghana champion du monde puisse changer quelque peu les choses.