Joie de croire, joie de vivre – 1ère partie : Le Christ (2/4)

"Joie de croire, joie de vivre" est un recueil de conférences données par le père François Varillon sur les points majeurs de la foi chrétienne.

Une synthèse des principaux enseignements du père Varillon, organisée par chapitre, est proposée. Le lecteur pourra se référer aux billets suivants :

– Le Père François Varillon, introduction au livre Joie de croire, joie de vivre

Joie de croire, joie de vivre – Introduction (1/2)

Joie de croire, joie de vivre – Introduction (2/2)

Joie de croire, joie de vivre – 1ère partie : Le Christ (1/4)

Note : le texte qui suit se veut une synthèse fidèle du livre et, implicitement, les opinions, avis et discours tenus sont ceux de François Varillon. Le texte fera, le cas échéant, explicitement apparaître mes propres commentaires.

Que veut-on dire en affirmant : "Le Christ est mort pour nous " ?

Toutes les spiritualités [1] se retrouvent au pied de la Croix du Christ dont on peut dire que c'est un critère d'authenticité spirituelle. Mais il faut bien comprendre le sens de la Croix qui, pour les Chrétiens, a une signification universelle.

Présentation rudimentaire du mystère de la Rédemption

De nombreux essais de théologie [2] rejettent une certaine présentation du mystère de la Croix, qui a marqué les générations antérieures et nous-mêmes, mais qui a déformé les choses. Citons la cardinal Ratzinger : "Pour un très grand nombre de chrétiens et surtout pour ceux qui ne connaissent la foi que d'assez loin, la croix se situerait à l'intérieur d'un mécanisme de droit lésé et rétabli. Ce serait la manière dont la justice de Dieu infiniment offensée aurait été à nouveau réconciliée par une satisfaction infinie… Certains textes de dévotion semblent suggérer que la foi chrétienne en la Croix se représente un Dieu dont la justice inexorable a réclamé un sacrifice humain, le sacrifice de son propre Fils. Autant cette image est répandue, autant elle est fausse [3] ."

La justice de Dieu exige-t-elle la mort du Christ ?

Les mots utilisés pour qualifier la Croix sont : justice, châtiment, substitution, expiation, réparation, compensation. Il aurait donc fallu que Jésus se substitue aux hommes, incapables de fournir une réparation suffisante, pour satisfaire la justice divine et offrir à Dieu une expiation digne de Lui. Le cardinal Ratinzger a raison de penser que cette présentation est rudimentaire et il ajoute : "On se détourne avec horreur d'une justice divine dont la sombre colère enlève toute crédibilité au message de l'amour ((id.))."

"En effet, (…) on nous dit que Dieu ne pouvait pas pardonner à l'homme sans que d'abord sa justice soit satisfaite. (…) Vous posez en Dieu un amour limité par la justice. (…) Cela voudrait dire que Dieu ne peut donner libre cours à sa miséricorde que s'il est préalablement "vengé". (…) Le sang de Jésus versé au Calvaire est alors le prix d'une dette exigée par Dieu en compensation de l'offense infligée à son honneur par le péché des hommes [4]."

Et pourtant, les textes du Nouveau Testament…

On peut ne pas être sensible à tout ce que ces mots ont d'inacceptable. Que pourtant les évangiles et saint Paul semblent autoriser à employer. Dans saint Marc : "Le Fils de l'Homme est venu pour donner sa vie en rançon pour une multitude [5]". On ne peut tout de même pas gommer ce texte dont l'authenticité n'est pas contestée et on le peut d'autant moins que saint Paul a exprimé la même idée dans des termes très proches [6].

La Croix est apparu aux apôtres comme un échec dérisoire. Ils avaient cru en un roi, hors celui-ci se fait arrêter et crucifié. Ils ont repris confiance à la lumière de la résurrection mais ils ont mis du temps à comprendre la signification de la Croix. Pour expliquer cet événement, ils ont d'abord eu recours à l'Ancien Testament dont les cultes et les rites représentaient la partie centrale de la vie religieuse des Juifs. Le mot sacrifice appartient à cette théologie. Et quand Jésus use de ces mots pour annoncer ou expliquer sa mort, il fait une comparaison, il utilise des images car il sait, Lui, que sa mort est bien plus qu'un rite.

Selon le cardinal Ratzinger, il est vain de : "sacrifier à Dieu des hécatombes d'animaux sur toute la surface du globe, (car) Dieu n'en a que faire. (…) C'est l'homme, l'homme seul qui intéresse Dieu. La seule adoration véritable, c'est le "oui" inconditionnel de l'homme à Dieu. Tout appartient à Dieu, mais il a concédé à l'homme la liberté de dire "oui" ou "non", d'aimer ou de refuser d'aimer ; l'adhésion libre de l'amour est la seule chose que Dieu puisse attendre. [7]"

Pour l'auteur de l'épître aux Hébreux, il est dit que c'est par son sang que Jésus a accompli la réconciliation avec Dieu [8]. Mais cela ne veut pas dire que ce sang versé serait un don matériel, un moyen d'expiation quantitativement mesurable : le sang versé est l'expression concrète d'un amour qui va jusqu'au bout de lui-même.

Propositions de réflexions théologiques

Il faut toujours en revenir à la parole de Jésus dans saint Jean : "Qui me voit, voit le Père [9]". Tout ce Jésus dit ou fait révèle et dévoile Dieu. Ce qui existe visiblement en Jésus existe mystérieusement et invisiblement en Dieu. Et la mort de Jésus nous dévoile et nous révèle la véritable nature de Dieu, qu'elle est la profondeur de son Être. Pour le Christ, obéir n'est pas exécuter un ordre venu d'en-haut : Dieu ne lui a pas demandé de souffrir et de mourir à 30 ans. Jésus obéit à son Père en Le révélant tel qu'Il est, et non pas tel que les hommes voudraient qu'Il soit. Révéler Dieu tel qu'Il est, ce fut pour Jésus accepter de mourir. S'il avait refusé de mourir, il n'aurait pas révélé Dieu tel qu'Il est.

L'amour est mort à soi-même, livraison de soi

Aimer, c'est mourir à soi-même, non seulement en préférant les autres à soi, mais en renonçant d'exister par soi et pour soi. Voilà très exactement ce que Jésus manifeste en mourant sur la croix. Saint Paul nous le dit : Dieu "s'anéantit lui-même en prenant condition d'esclave, et en devenant semblable aux hommes … et Il s'humilia plus encore, en étant obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix [10]".

La toute-puissance de Dieu est dépossession, effacement de soi. Tant qu'on n'a pas expérimenté dans sa vie qu'il faut plus de puissance d'amour pour s'effacer que pour s'exhiber, tout ceci est inintelligible. Aimer l'autre, c'est vouloir qu'il soit, et non pas vouloir lui passer devant pour qu'il soit moins.

La toute-puissance de l'amour est le pardon

Quand le Christ participe à la toute-puissance de Dieu qui est une toute-puissance d'effacement de soi, il participe à la toute-puissance du pardon qui est le fond de Dieu. Le pardon n'est pas une indulgence mais une re-création. Il faut plus de puissance à Dieu pour pardonner que pour créer car re-créer est plus que créer. En créant des libertés, Dieu s'engage dans un redoublement d'amour. Or l'acte créateur est en Dieu un acte d'humilité et de renoncement et comme le dit le poète Hölderlin : "Dieu fait l'homme comme la mer les continents : en se retirant".

Est-ce que l'acte alors de re-créer ou de pardonner n'est-il pas, pour Dieu, de se retirer deux fois ? A la messe, nous pouvons dire : "Dieu, qui donnes la preuve suprême de ta puissance lorsque tu patientes et que tu pardonnes, sans te lasser, accordes-nous ta grâce !".

C'est donc en mourant que le Christ participe à la Puissance suprême, re-créatrice, pardonnante de Dieu. Il est donc bien vrai que c'est par le sang versé du Christ que nous sommes sauvés. Les paroles de la consécration "voici le sang versé en rémission des péchés" ne veulent pas dire que le sang est une compensation demandée par Dieu et offerte à sa justice, c'est le signe d'un amour qui va jusqu'au bout [11]. Jusqu'au bout du don, c'est-à-dire au par-don ou don parfait.

 
  1. On parle ici des différentes écoles de spiritualité catholiques (ndla) []
  2. Prenez note que nous sommes en 1977-78 (ndla) []
  3. J. Ratzinger, Foi chrétienne hier et aujourd'hui, Nouvelles Editions Marne, 1976, p197. []
  4. cf. Éléments de doctrine chrétienne, II, p60 (F. Varillon) []
  5. Mc, 10, 45 []
  6. Rm, 3, 25 []
  7. J. Ratzinger, op. cit., p 200 []
  8. He, 9, 12 []
  9. Jn, 14, 9 []
  10. Ph 2, 8-9 []
  11. Jn, 13,1 []

Comment Dieu nous jugera ?

Le jugement dernier, Michel-Ange, Chapelle Sixtine

C’est une question lancinante chez moi qui, je crois, m’habite depuis fort longtemps, depuis sans doute que j’ai appréhendé la question du bien et du mal. Comment Dieu jugera, comment Dieu me jugera ? Veuillez croire que je n’en fais pas une phobie, que cela ne me paralyse pas, mais qu’au contraire, c’est une question de foi pour moi. Et cette question, comme d’autres, nourrit ma foi. Certains me rétorqueront peut-être, et sans doute avec quelques raisons, que c’est une mauvaise question : non pas mauvaise en soi, mais parce que nous n’avons pas la réponse.

Tout cela est peut-être vain, n’empêche que cette question me taraude. Parce qu’elle est un mystère. Parce que toute la Bible parle du Bien et du Mal, et du jugement. Et parce qu’il y aura un jugement dernier, après lequel tout sera consommé. Je me mets parfois à la place de Dieu – non pas pour être son égal, comme on voudrait être à la place de son supérieur – pour essayer de comprendre ce qui fait un jugement.

J’ai des jugements à l’emporte-pièce sur certaines personnes, proches ou non, que je peux être amené à réviser, parce que celui ou celle qui a subi ce jugement, souvent réducteur, me fait comprendre que je n’avais qu’une connaissance partielle de ce qu’il ou elle est, de ce qui fait sa vie. Une vie est infiniment complexe, infiniment variée, avec des faces lumineuses et des côtés sombres. À l’échelle humaine, il est vain de vouloir juger l’autre. Certes, on peut appréhender une attitude, un geste ou une parole déplacée, mais les ressorts intimes restent à jamais cachés. C’est sans doute pourquoi Jésus nous a demandé de ne pas juger l’autre : parce que cela est proprement impossible à faire en vérité. Mais ce qui est impossible à l’homme ne l’est pas à Dieu et Dieu nous jugera. Oui, mais comment ?

Il y a des éléments de réponse dans l’évangile. Et un élément d’appréciation, très précis au demeurant, nous indique comment Dieu nous jugera, nous, personnellement : avec la mesure dont nous nous sommes servis pour juger les autres. Et c’est ce que nous récitons dans le Notre-Père : « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » La règle est claire : toute sévérité, même juste, appliquée envers les autres, nous sera appliquée à nous-mêmes.

Mais essayons d’aller plus loin : comment Dieu, qui sait tout d’une vie, y compris les ressorts les plus intimes, les brèches les plus infimes, va effectuer son jugement ? Je n’ai pas, évidemment la réponse, mais prenons quelques exemples :

  • Le Bon Larron que nous lisons en saint Luc [1] : un malfaiteur, un bandit qui a commis un acte suffisamment délictueux pour être crucifié, et qui, dans un élan de foi ultime, a rejoint la félicité éternelle ; que pèsent alors des péchés graves face à la foi ? Ce passage de l’évangile nous donne un espoir fou, celui d’être sauvé, malgré nos fautes, malgré nous allais-je dire ! mais il épaissit le mystère quant à la miséricorde divine…
  • Hitler ou Staline, indissociables dans l’horreur de leurs actes, responsables chacun de plusieurs millions de morts : ont-ils eu, même dans leur dernier souffle, l’élan du bon larron qui leur a permis d’être sauvés ? Dieu a-t-il pu tenir compte de je ne sais quel traumatisme enfantin qui serait la cause – et d’une certaine manière les absoudrait – de leurs dérives sanguinaires ?
  • Ce violeur récidiviste qui un jour va plus loin et s’adonne à la torture et au crime parce que sa seule référence, celle avec laquelle il s’est construit depuis son plus jeune âge, c’est justement le viol subi d’un père incestueux et la violence des coups assénés en famille : Dieu tiendra-t-il compte de tout cela ? Oui, bien sûr, me répondrez-vous tous en choeur.

Je pourrais multiplier les exemples. Nos vies, celles que nous croisons, regorgent de ces éléments troubles dont nous ne savons au final comment ils seront jugés, mais dont nous croyons qu’ils seront pardonnés.

Et l’indifférence. Comment Dieu jugera ceux qui ont une vie honnête, juste, mais qui ne croient pas, tout simplement parce qu’ils n’ont pas eu l’occasion de Le rencontrer (je ne parle pas de ceux qui refusent obstinément Dieu) ? Et moi, au contraire, qui ai eu toutes les chances de mon côté puisque né et élevé dans une famille chrétienne, ne me dira-t-Il pas : « Tu as eu toutes les clés, et tu n’en as rien fait ! » ?

Dieu est un infini d’amour, un infini de pardon. Il n’y pas de limite à son pardon. Il appelle le plus grand nombre à Le rejoindre. Il nous laisse libres. Mais viendra le moment où Il décidera qui est avec Lui, et qui ne l’est pas. Et peut-être regretterons-nous ce jour-là d’avoir trop vu la paille dans l’oeil de notre prochain pour éviter de voir la poutre qui était dans le nôtre !

  1. Lc 23, 43 []

Joie de croire, joie de vivre – 1ère partie : le Christ (1/4)

joiedecroire_joiedevivre« Joie de croire, joie de vivre » est un recueil de conférences données par le père François Varillon sur les points majeurs de la foi chrétienne.

Une synthèse des principaux enseignements du père Varillon, organisée par chapitre, est proposée. Le lecteur pourra se référer aux billets suivants :

– Le Père François Varillon, introduction au livre Joie de croire, joie de vivre

Joie de croire, joie de vivre – Introduction (1/2)

Joie de croire, joie de vivre – Introduction (2/2)

Note : le texte qui suit se veut une synthèse fidèle du livre et, implicitement, les opinions, avis et discours tenus sont ceux de François Varillon. Le texte fera, le cas échéant, explicitement apparaître mes propres commentaires.

 

 

Le coeur de l’enseignement de Jésus : le Discours sur la montagne

Comprendre ce que Jésus dit dans ce grand texte, un des plus important de l’Évangile, c’est comprendre et atteindre le coeur du christianisme. Ce discours qui se trouve en saint Matthieu [1] et en saint Luc [2] dégage la pensée du Christ selon la logique du style de vie et de qualité intérieure que vient instaurer Jésus, en un mot la logique de l’amour.

Être chrétien, c’est partager l’expérience du Fils

Le discours est précédé, en saint Luc, de deux notes importantes : Jésus a prié durant la nuit entière sur la montagne, et au matin, il a choisi douze apôtres à qui Il a donné le nom d’apôtre.

  • La prière de Jésus : nous sommes là devant le mystère de la Sainte Trinité ; Jésus s’adresse au Père et à l’Esprit Saint qui sont autre que Lui et qui ne sont pas autres (il n’y a qu’un seul Dieu). Jésus, dans son discours, va être un appel à l’existence filiale, dont Il a fait, Lui, l’expérience. Jésus ne parle jamais de choses dont Il n’a pas fait expérience [3], qu’Il ne vit pas.
  • Choix des apôtres : Jésus établit les douze afin qu’ils puissent prêcher, c’est-à-dire témoigner de l’expérience de leur maître. La doctrine de Jésus n’est pas une philosophie, ce n’est pas un système de pensée mais une expérience vécue. Les apôtres ne pourront redire sa parole que parce qu’ils pourront témoigner d’une expérience, l’expérience d’une certaine relation à Dieu. Ce témoignage sera très imparfait jusqu’à la Pentecôte où l’Esprit-Saint leur donnera de reproduire la manière de vivre et d’agir de Jésus, selon la logique de l’amour.
L’Évangile est pour tous

Selon les deux évangélistes, le discours s’adresse aux disciples mais tous deux notent qu’il y a une grande foule, venue de très loin. L’Évangile est pour tous, Jésus ne délivre pas un message ésotérique destiné à quelques initiés. Pour la foule, les disciples sont autour de Jésus en qualité de disciples, c’est-à-dire pour témoigner que le message vaut la peine d’être écouté, que l’expérience vaut la peine d’être vécue, puisque quelques hommes ont décidé de suivre Jésus pour vivre cette expérience.

Le tableau présenté est ainsi très net. Il y a Jésus, entouré d’un petit groupe de disciples, et la foule :

  • La foule : elle voit Jésus, entouré de ses disciples, c’est-à-dire d’hommes qui, il y a encore peu, faisaient parti de la foule, avaient le style de vie de tout le monde et qui, maintenant, suivent Jésus, vivent avec lui et comme lui. Il est donc manifeste qu’il est arrivé « quelque chose » à ses hommes, qu’ils vivent une expérience que les autres ne vivent pas ;
  • Les disciples : les disciples voient la foule, d’où ils viennent et vers laquelle ils vont être envoyés ;
  • Jésus : Il voit près de lui le noyau de son Église et, au-delà, la grande Église dont il veut que sa limite soit celle de l’univers ; il appelle tous – et les disciples sont là pour en témoigner – à partager son expérience de Fils de Dieu. Il est l’envoyé du Père, les disciples sont les envoyés de Jésus.
Éviter les contresens des Béatitudes

On a pris une déplorable habitude d’isoler les Béatitudes du reste du Discours de la Montagne voire même d’identifier le Discours aux seules Béatitudes : hors celles-ci font un dizaine de lignes tandis que le Discours en saint Matthieu fait trois chapitres. Cette habitude de séparer les Béatitudes du reste du Discours conduit à un contresens radical sur la pensée de Jésus. Le message évangélique ne consiste pas à renverser les valeurs, ne consiste pas à se satisfaire d’états de fait : il n’est pas question de sacraliser la misère sous prétexte que Jésus aurait dit aux malheureux qu’ils sont en fait heureux ! Non, la vérité est que nous rêvons d’un bonheur au rabais fait de joies faciles et c’est ce rêve que Jésus vient condamner. Jésus nous propose que notre appétit de bonheur soit transformé : heureux ceux dont le désir est de vivre comme des Fils du Père qui est dans les cieux !

Le malheur n’est pas un préalable à cet état. La pauvreté, les larmes, la persécution ne sont pas des conditions pour être heureux de ce bonheur-là. Le Père Guillet [4] a écrit des choses décisives : « La misère, la captivité, la faim, les larmes demeurent pour Jésus les aspects divers du malheur de l’homme ; s’il proclame heureux ceux qui en sont frappés, c’est qu’il vient les en délivrer… L’originalité de l’Évangile ne consiste pas à affirmer que ce qui était noir est soudainement devenu blanc, mais à offrir à ceux qui sont dans le malheur une issue nouvelle et bienheureuse. »

Les Béatitudes engagent l’homme dans un processus de transformation de l’existence, elles sont donc un appel. Elles invitent à partager l’expérience qui est celle de Jésus. Et c’est la suite du Discours qui expliquera ce que doit être ce nouveau type d’existence.

Bienheureux les pauvres en esprit : Le royaume des cieux est à eux

L’amour sans pauvreté n’est pas l’amour, c’est pourquoi Dieu est pauvre car il est étranger à l’avoir. Avoir une âme de pauvre (comme on dit l’âme d’un violon), c’est se laisser déposséder de soi pour aller vers l’autre. Heureux sont donc ceux qui une âme de pauvre, car le royaume des Cieux est à eux, c’est-à-dire qu’ils accéderont à une relation d’intimité avec Dieu. La Béatitude de pauvreté domine tout l’Évangile.

Bienheureux les doux : ils auront la terre en partage

La douceur est tout proche de la pauvreté, elle est liée au calme et à la force de l’âme. La douceur évite les attitudes cassantes devant les imprévus de la vie, elle conduit à écouter les autres et à les comprendre.

Bienheureux ceux qui pleurent : ils seront consolés

Le succès, la réussite sont des buts poursuivis. Mais ils peuvent éloigner d’une existence authentique. Ceux qui réussissent tout et qui n’ont d’autre idéal que de triompher sont souvent ces êtres superficiels qui n’auront jamais accès à cette existence authentique. Comme le dit Jean Lacroix : « Mais le succès n’est bon (paradoxalement) qu’autant qu’il est le plus grand révélateur de l’échec… » Malheureux donc tous ceux à qui leur insuffisance n’a jamais été révélée.

Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice : ils seront rassasiés

Avoir faim et soif de justice, c’est la seule façon d’être juste. Il ne s’agit pas tant de justice sociale que de fidélité : fidélité à soi-même en ne cessant jamais de chercher à l’être. Etre satisfait de soi et du monde, c’est nier que nous soyons un infini. L’homme ne peut être pleinement satisfait ici-bas et l’on peut dire qu’il est un infini en creux qui ne peut être comblé que par l’Infini vivant qui se donne.

Bienheureux les miséricordieux : ils leur sera fait miséricorde

Le miséricordieux est étymologiquement le coeur malheureux. C’est celui qui souffre de la souffrance des autres, comme Dieu, le premier, souffre avec l’homme. La miséricorde implique une préférence des petits, des faibles, des persécutés,etc. C’est imiter Jésus qui a travaillé à libérer ceux qui sont esclaves de quelque manière que ce soit. Car il n’y a pas de liberté sans amour. Être libre et aimer, c’est exactement la même chose.

Bienheureux les coeurs purs : ils verront Dieu

Ceux qui ont le coeur purs sont ceux qui ne souillent leur coeur ni avec le mal qu’ils commettent, ni avec le bien qu’ils font. Ne pas souiller son coeur avec le bien que l’on fait, voilà qui est divin, qui ne peut être donné que par Dieu. Etre pur, c’est ne pas se tourner vers soi, c’est ne pas faire sonner ses bienfaits : ne pas se regarder soi-même faire du bien, ne pas être devant son miroir, ne pas porter de masque(s). C’est avoir un visage vrai, non masqué, un visage de pauvre. Ce visage qui sera face à Dieu éternellement.

Bienheureux les artisans de paix : ils seront appelés fils de Dieu

Il faut être en paix avec soi-même pour travailler à la paix entre les hommes. Pour être « appelé fils de Dieu », c’est-à-dire pour être déclarés fils par le Père lui-même, il faut travailler à ce que les hommes soient frères. Cela n’est possible que si étant vous-même en paix, en étant intérieurement unifiés, vous travaillez à la paix universelle.

Bienheureux si vous êtes persécutés pour le Christ

C’est la conclusion de Jésus. Si vous entrez dans cette expérience, vous serez persécutés, pourchassés. C’est inévitable. Car un christianisme qui ne heurte pas a peu de chances d’être authentique. Des milliers de gens essaient de composer entre la sagesse du monde et la sagesse du Christ. Ce n’est pas possible. Si vous choisissez la sagesse du Christ, vous serez pourchassés, parce que vous empêchez les gens de tourner en rond.

Au fond, bien qu’il y ait quatre béatitudes chez Luc et huit chez Matthieu, il n’y en a qu’une seule : bienheureux ceux qui font l’expérience d’une existence vraie. Faire cette expérience, c’est indivisiblement faire l’expérience du bonheur et de la croix. Il faut renoncer au bonheur facile pour accéder à ce que nous appelons le bonheur du ciel qui est le bonheur d’aimer, c’est-à-dire de ne plus penser à soi, de se recourber sur soi-même en permanence. Comment voulez-vous que l’apprentissage de ce bonheur ici-bas ne soit pas douloureux ? Nous qui pensons constamment à nous-même, nous pour qui l’amour humain est un moyen privilégié pour l’amour que nous nous portons à nous-mêmes ! La croix est le dépassement de tous ces bonheurs au rabais.

La loi nouvelle : donner comme Dieu donne

Après les béatitudes viennent les commandements de la Loi nouvelle. Donner est le grand refrain du discours sur la montagne. Donner sans rien attendre. Le grand danger est de ne pas prendre garde aux écueils du don : volonté de conquête, de valorisation, … Donner comme Dieu donne, c’est cela être le sel de la terre et la lumière du monde.

La loi nouvelle : appel à la liberté

Ce qui caractérise la Loi nouvelle, c’est à la fois le radicalisme de ses exigences et l’appel à la liberté par rapport à la lettre. Liberté par rapport à la lettre de la Loi ne veut pas dire affranchissement ou abolition mais révéler la vraie portée de la loi et montrer qu’elle contient le principe de son propre dépassement.

Voilà le discours de la montagne :

  1. l’exigence est radicale
  2. vous êtes libres quant à la manière de vivre ce radicalisme de l’exigence : c’est pourquoi tant d’hommes ont peur de la liberté et demandent des consignes à Jésus qu’il ne donne pas ; il marque d’ailleurs l’opposition entre « On vous a dit que… » et « Moi je vous dis… »

Quelques exemples :

  • On vous a dit : « Tu ne tueras pas« . Moi, je vous dis : « Quiconque regarde son frère avec colère est un meurtrier« . En effet, aimer l’autre, c’est vouloir qu’il soit, qu’il vive le plus intensément possible. Avoir un regard de colère, le regarder « de travers », c’est au fond vouloir qu’il ne soit pas, c’est tendre à l’anéantir. C’est donc nous placer au-dessus de lui, c’est estimer que notre vie a plus de valeur que la sienne.
  • On vous a dit : « Tu ne commettras pas l’adultère« . Moi, je vous dis : « Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis l’adultère avec elle en son coeur« . En effet, s’il y a des regards qui « tuent » l’autre, il y en a qui possèdent, qui tendent à posséder. C’est considérer la femme comme un objet dont on est propriétaire…
  • On vous a dit : « Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. » Moi, je vous dis : « Aimez vos ennemis. » L’amour véritable ne suppose par la réciprocité. Je n’aime pas en exigeant d’être aimé en retour. Je t’aime même si tu ne m’aimes pas. Mon amour est plus fort que ton hostilité ou ton indifférence.

Tout cela est d’une exigence folle. Est-ce utopique que de vouloir suivre ces préceptes ? Allons-nous édulcorer le message du Christ tout en nous prétendant être son disciple ? Non, Jésus sait ce qu’il dit, il ne faut rien édulcorer, et il ne faut pas oublier qu’il fait appel à notre liberté. Liberté, non pas des esclaves, mais liberté des fils de Dieu.

  1. chap. 5, 6 & 7 []
  2. chap. 6, 12-49 []
  3. ndlr : sauf le péché []
  4. J. Guillet, Jésus devant sa vie et sa mort, Aubier, 1971 []

Catéchuménat

Après avoir été membre des Équipes Notre-Dame depuis 12 années, cette année est celle du changement. Et nous avons décidé de donner une nouvelle orientation et un nouveau souffle à notre engagement. L'un des intérêts des Equipes est qu'il s'agit d'un mouvement de couple. C'est peut-être aussi une de ces limites. Désormais, notre engagement sera dissocié (il nous reste quand même la préparation au mariage). Néanmoins, je suis persuadé que nous pourrons partager sur ce que nous vivrons chacun de notre côté, et que ce sera source de richesse.

J'ai donc décidé de m'investir dans le catéchuménat. Pour ceux qui ne savent pas,  il s'agit de la préparation au baptême des jeunes et des adultes. Dans ma paroisse, les deux groupes sont dissociés et mon service sera auprès des adultes.

Il s'agit donc de préparer au baptême des personnes qui en font la demande et qui, bien souvent, n'ont aucune culture religieuse et ne connaissent rien au catholicisme. Deux années ne sont donc pas de trop pour faire cette préparation : une réunion toutes les 3 semaines la première année, une tous les 15 jours la seconde année. La première année est consacrée à l'Ancien Testament, la seconde au Nouveau. Cette formation est "dirigée" par une religieuse de la communauté, aidée par 3 laïcs.

Pourquoi ai-je voulu m'investir dans ce service ? Pour plusieurs raisons que je vais résumer :

  • D'abord, je suis touché et impressionné par ces personnes qui font une telle démarche. Décider, à l'âge où beaucoup pensent plus à leur confort personnel, décider parfois à l'encontre de leur famille, décider au milieu d'un agnosticisme généralisé de se convertir me semble très courageux, et j'ai eu envie, modestement, d'apporter mon aide à ces personnes, de faire un bout de chemin avec elles, moi qui suis né dans un milieu catholique pratiquant ;
  • Au-delà de cette aide apportée, je suis aussi intimement persuadé que ce service va beaucoup m'apporter. Je conçois ce que cette affirmation peut porter d'égoïsme. Mais l'honnêteté impose de ne pas le nier. Je suis aussi persuadé que, parti pour y chercher quelque chose, je vais y trouver autre chose, que je n'attends pas. Qui me remettra en cause peut-être. Qui me montrera que je ne suis pas fait pour ce service. Mais qui, j'en suis sûr, m'enrichira ;
  • Cela va me forcer aussi à consolider mes connaissances et ce travail de consolidation me semble important dans mon cheminement personnel et spirituel ;
  • Enfin, le lien avec la préparation au mariage. En effet, on voit beaucoup de couples dont l'un des mariés n'est pas baptisé(e). Et quelques uns décident de se convertir. Faire le lien entre la préparation au mariage et le catéchuménat me semble important et permet de s'investir dans la continuité avec des personnes.

Je demande déjà à l'Esprit-Saint de m'aider dans cette œuvre. J'aurais aussi sans doute l'occasion de partager avec vous mon expérience dans quelques temps …

Un bien étrange discours : précision de Mgr Noyer

Comme beaucoup, j’avais été troublé par le texte publié par Mgr Noyer intitulé « Faut-il croire à la Résurrection ? » et m’en étais fait l’écho dans le billet Un bien étrange discours.

Mgr Noyer a publié le 13 mai 2010 un article qui lève les ambiguïtés et incompréhensions que j’avais.

Que cela serve à tous ceux qui écrivent : les mots, les phrases peuvent être de bien piètres reflets de nos pensées …