Sur mon calepin – 14

photo_calepinsGrèce – Je n’ai pas suivi tous les détails de la crise grecque, dont on perçoit déjà qu’elle est loin d’être achevée. Que d’enseignements peuvent être tirés de ces derniers mois ! Le premier d’entre eux, dont on parle assez peu finalement, est la prison dorée que constitue l’endettement. Cela semble évident, que ce soit au niveau individuel ou au niveau d’un Etat, et pourtant une fuite en avant sans fin s’organise savamment. Une dette importante nous lie à nos créanciers. Une dette immense nous rend totalement esclave du bon vouloir des créanciers. Ce qui est la situation de la Grèce : 300 milliards d’euros de dette, presque 200% de son PIB, tout le monde sait qu’elle ne pourra jamais la rembourser. Et pourtant, me semble-t-il, toutes les discussions sembl(ai)ent être basées sur un remboursement de la dette (ou du moins une partie). Que la France, avec un endettement qui frôle les 100% de son PIB (et qui vient encore d’augmenter), se garde bien de donner des leçons : qui dit si, dans 10 ou 20 ans, nous ne serons pas là où la Grèce en est aujourd’hui ? Un autre élément intéressant fut les cries d’orfraie à propos de l’organisation du referendum. Certes, on voyait bien la manœuvre politique de Tsipras (mais lui restait-il une alternative ?) mais j’ai vu des réactions horrifiées, du style : « un referendum, quelle horreur ! » Triste conception de la vie démocratique où demander l’avis du peuple semble être un outrage.  J’ai été aussi surpris de voir à quel point le dogme de l’euro semble imprégner tous les esprits. Je suis partisan de cette monnaie unique, commune, qui donne des atouts à l’Europe, et donc à la France. Mais bon sang, ne peut-on pas accepter qu’un pays veuille en sortir ? Ou bien doit-on considérer que l’engagement dans la zone euro est une voie sans retour ? Là encore, triste vision de la démocratie européenne. Enfin, et c’est le sentiment le plus triste, quel manque de solidarité avec la Grèce et les grecs ! Oui, la Grèce a fait des erreurs, lourdes, qu’elle n’a pas su corriger à temps par manque de volonté, par déni de la réalité (ça ira mieux demain), par dévoiement des élites. Mais comment ignorer la souffrance des plus pauvres (encore et toujours eux) ? Pourquoi ne pas avoir effacé une partie de la dette, dans un geste de solidarité européenne, comme cela se fait pour tant d’autres pays ? Dommage, c’eût été une démarche de grandeur.

Affaire Lambert – Difficile de juger, de l’extérieur, le déchirement de la famille. Difficile de se mettre à la place de l’épouse, des frères, des parents, si l’on n’a jamais vécu cette situation. Je me garderais donc bien de critiquer l’un ou l’autre des membres de la famille. Je fais partie de ceux qui considèrent que la vie prévaut, que toute vie mérite d’être vécue. Je me demande comment on peut envisager de mettre fin à une vie de cette façon-là ? Car il s’agit d’arrêter d’alimenter Vincent en boisson et en nourriture jusqu’à ce que mort s’ensuive (voilà de quoi il s’agit lorsque les medias parlent de l’arrêt des traitements). Est-ce là un geste de médecin ? On nous dit que cela ne fera pas souffrir Vincent car, dans son état, la sensation de faim et de soif est, sinon annihilée, du moins très atténuée. Mais alors, s’il ne souffre pas, pourquoi ne pas le laisser en vie ? Pourquoi, au lieu de promouvoir l’euthanasie, ne pas mettre en place des structures d’accueil pour ces personnes-là ? Est-ce si compliqué ? Pour le coup, je serais entièrement d’accord d’augmenter la dette française si cela permettait le développement de telles structures d’accueil (et pour d’autres handicaps aussi).

Marchandisation – Après la GPA avec laquelle on se demande encore pourquoi des gens de gauche sont si indulgents (du fric contre un gosse, faisant fi de tout lien entre la mère et l’enfant porté, l’exploitation, en Inde ou ailleurs, de femmes pauvres, eugénisme larvé, …), un autre exemple de la marchandisation du corps : l’affaire du planning familial américain qui vendrait des tissus fœtaux. Ainsi, ce qui nous est présenté comme une belle émancipation des femmes devient un simple histoire de fric et de commerces. Comme la prostitution. Comme sans doute l’euthanasie est aussi perçue par certains. Esclavage moderne, parfois pire que l’esclavage ancien qui a été aboli il y a 200 ans : pire parce que larvé dans la bonne conscience de beaucoup, pire parce que promu au nom du progrès (qui est contre le progrès ?), pire parce qu’on se demande comment on pourra faire pour s’en affranchir…

Face à la mort, face à l’euthanasie

mortLa mort n’est pas une idée triste, disait Jacques Brel. [1] Mais la mort fait peur. Elle génère angoisse et doute, elle touche au plus profond de l’existence humaine. La mort est la seule certitude que nous avons, pauvres hères qui ne savent même pas de quoi demain sera fait. Comme chrétien, j’ai au moins la chance de croire que la mort n’est pas une fin. Mais parce que la mort est définitive, parce qu’elle est un point de non-retour dans nos vies terrestres, parce qu’elle est nimbée de mystère, elle est assez centrale dans nos vies.

Il y a la mort, et puis il y a la façon de mourir. Pour citer Brel encore, chanteur obnubilé par la mort, « mourir cela n’est rien, mais vieillir, ô vieillir ». [2] Le débat sur la fin de vie tente de répondre à cette question pourtant sans réponse : y a-t-il une bonne façon de mourir ? Oui, sans doute, diront ceux qui ont vu un proche partir paisiblement dans son sommeil, n’ayant connu ni la maladie ni la souffrance. Mais il y a les autres façons de partir : les soudaines, les brutales, les désespérées, les lentes, celles qui font crier. Il n’y a pas de bonnes façons de mourir tant la mort est un affront fait à la vie, à cette vie qu’on voudrait voir toujours durer. Alors on aimerait ne jamais y être confronté et, si nous le sommes, on voudrait que ça finisse vite, que ça ne dure pas trop, qu’on ne soit pas trop incommodé. Question de confort. Et d’égoïsme aussi. Les cas Bonnemaison et Lambert, dans les réactions qu’elles suscitent, dans la mienne, illustrent bien cet achoppement que nous avons tous vis-à-vis de la mort.

J’ai réagi assez vivement à l’avis du Conseil d’État du 24 juin 2014. J’ai été submergé par la colère et le dépit. Par la tristesse aussi. Pourquoi cette société qui vit dans le luxe extrême de ne pas connaître la guerre (repensons à la boucherie effroyable d’il y a un siècle) peut-elle être si ouverte à la mort ? Sommes-nous à ce point repus de tout pour refuser tout amoindrissement, toute faiblesse, pour préférer promouvoir la mort parce que, trop las et égoïstes pour supporter le handicap et la maladie ? Ma colère va surtout contre le législateur et non contre les proches de Vincent Lambert qui demandent sa mort. Non, je ne leur jette pas la pierre, moi qui ne sais pas ce qu’ils vivent…

D’ailleurs, que ferais-je pour moi ? Comment réagirais-je pour mes proches ?

J’ai appris qu’on pouvait formuler des directives anticipées, permettant d’indiquer clairement des choix en prévision d’une incapacité ultérieure à s’exprimer.

Euthanasier, c’est tuer

Même si je conçois la mort comme une étape, elle ne m’en fait pas moins peur. La mort m’angoisse, non pas tant pour moi que pour mes proches. Ayant des enfants encore jeunes, ma mort aurait des répercussions importantes sur eux. Elle affecterait mon épouse, mes parents, mes proches. Les laisser m’angoisse un peu, mais si je me répète que personne n’est indispensable. La maladie aussi me fait peur. Comment réagirais-je face à la douleur que je n’ai pas encore connue ? Ne serais-je pas aussi confronté un jour à l’intolérable souffrance à laquelle je ne chercherais plus que l’échappatoire ultime ? On se croit fort et puis… Mais demander à quelqu’un d’abréger ma vie, ce serait me résoudre à ce qu’il m’est impossible de concevoir aujourd’hui : demander à une tierce personne de tuer. Oh ! je sais bien qu’on tente par tous les moyens d’atténuer ce qui est pour moi un interdit majeur : « cela est mieux pour lui », « il n’en avait plus que pour quelques jours », « il n’y avait plus aucun espoir », etc. Oui, on peut essayer d’atténuer la portée d’un geste, mais j’ai beau le retourner dans tous les sens, euthanasier, c’est tuer. Fut-ce pour de bonnes raisons. Fut-ce avec les meilleures intentions du monde. Peut-être qu’agonisant, j’en viendrais à supplier ma femme ou mon médecin de précipiter les choses. Il ne faut préjuger de rien, mais je ne m’y résous pas par avance.

La perspective d’être dans un état végétatif ou pauci-relationnel n’est évidemment pas réjouissante. Cependant qui peut dire que cette vie-là ne mérite pas d’être vécue ? Je peux dire aujourd’hui que cette vie-là, je n’en veux pas. Mais demain ? Je ne sais pas. On ne peut pas savoir.

Le débat autour de la vie de Vincent Lambert et l’attitude de son épouse me renvoient aussi à l’attitude que je pourrais avoir si mon épouse devait se retrouver dans un pareil état. Ce doit être un drame affreux que de voir celle qu’on a aimée, avec qui on s’est engagé pour vivre le meilleur et le pire, tomber dans un état pauci-relationnel ou végétatif. Et là encore, il est sans doute un peu vain de parler sans savoir. Sans savoir ce que c’est que de regarder des yeux vides, un corps inerte, des bras recroquevillés sur eux-mêmes. Cela pourrait aussi arriver à mes enfants. Alors qui suis-je pour dire que, jamais ô grand jamais, je ne me mettrais pas du côté de ceux qui diront : « c’est assez, cela suffit » ? Je ne sais pas. On ne peut pas savoir. Mais ce que je sais, c’est qu’aujourd’hui, cela me semble inconcevable.

Accepter la vie

Pourquoi ? Parce que se résoudre à tuer, c’est nier la vie, c’est refuser que la vie puisse prendre une forme qui ne me plait pas. Ce serait dire à ce Dieu d’amour auquel je crois : « non, ta vie n’est pas la bonne, ton amour n’apporte rien, ta tendresse est feinte, ta compassion est de pacotille ». Entrer dans cette logique mortifère, ce serait me couper (à jamais ?) de Jésus Christ, lui qui a connu l’angoisse de la mort et la souffrance extrême. Croire au Christ, pour moi, aujourd’hui, c’est refuser cette logique de mort. C’est accepter la Vie, quelle qu’elle soit, aussi faible et fragile soit-elle.

Mon drame, c’est que je sais aussi, finalement, très peu de choses de la vie…

 

Cet article a été initialement publié le 4 juillet 2014 sur le site Cahiers Libres

 

  1. « L’idée de la mort n’est pas une idée triste : c’est une idée d’une salubrité fantastique. » Jacques Brel, émission « Radioscopie » avec Jacques Chancel en 1973 []
  2. « Vieillir », album Les Marquises, 1977 []

Mort sur ordonnance

deuil.jpgIl est toujours dangereux de réagir à chaud. Pourtant l’actualité de ce funeste 24 juin 2014 me pousse à réagir, à hurler ma colère face à la décision du Conseil d’État.

Le cas de Vincent Lambert est suffisamment connu pour qu’il soit inutile d’y revenir en détail. Cet homme a été victime d’un accident qui l’a mis dans un état dit « pauci-relationnel » ou « état de conscience minimale ». C’est un drame, pour lui d’abord, et pour sa famille : son épouse, ses frères et soeurs, ses parents, ses amis. La famille s’est ensuite déchirée : sa femme et certains de ses frères souhaitant abréger sa vie, ses parents et certains de ses frères souhaitant qu’il soit maintenu en vie.

Vincent Lambert n’est pas malade. Il est handicapé. Lourdement. Vincent Lambert n’est pas maintenu en vie artificiellement, il ne subit pas de soins palliatifs. Il n’est pas à l’article de la mort. Mais, lourdement handicapé, il a besoin qu’on le nourrisse et qu’on l’hydrate. Comme d’autres personnes lourdement handicapées, qu’elles soient ou non en état de conscience minimale.

Le Conseil d’État, dans une décision qui fera date, « a déduit (…) que la décision prise le 11 janvier 2014 d’arrêter l’alimentation et l’hydratation artificielles de M. Vincent Lambert n’était pas illégale. » [1] Le Conseil d’Etat valide donc la légalité de décisions prises antérieurement sur la base d’une dégradation de l’état de santé de Vincent Lambert (en stade végétatif) et de sa volonté pré-supposée de ne pas vouloir être maintenu dans un état de grande dépendance.

On peut prendre le problème par son versant juridique. La conscience de certains en sera d’autant plus soulagée par cet avis favorable. D’autres attendaient depuis longtemps au coin du bois cette décision qui va, par ricochet, donner ses lettres d’humanité à l’euthanasie [2]. Comme l’a tweeté Jean-Luc Roméro, on va être obligé de le laisser mourir de faim et de soif quand une seringue, injectée légalement, lui éviterait de souffrir. Une seringue ou une balle dans la tête. La finalité serait identique.

Car oui, Mesdames et Messieurs, le pays des droits de l’homme s’est entiché d’une lubie légaliste : tuer, tuer, toujours plus tuer. Mais légalement. Mais avec humanité ou compassion comme le dit justement Fabrice Hadjadj [3]. Et si on ne peut pas (encore) tuer en injectant une solution de potassium, et comme il n’est pas question d’aller lui appliquer un oreiller sur la tête, on va tout simplement le laisser mourir de faim et de soif [4]. Au pays des soi-disant droits de l’homme. Allez ensuite faire des collectes pour aider les plus pauvres ou les nécessiteux quand vous décidez d’autoriser de tuer un homme. Car dans ce cas précis, cela s’appelle tuer. Vincent Lambert va être assassiné.

La question qui est posée à notre société mortifère est celle-ci : quel est le prix accordé à la vie ? Où va-t-on mettre le seuil entre une vie qui mérite d’être vécue et une vie qu’on doit abréger ? Aujourd’hui, le seuil est mis au niveau des malades en état végétatif ou de conscience minimale. Et demain ? Quel handicap n’aura plus l’heur de plaire aux juges et aux censeurs ?

Vincent Lambert, tous les rapports le disent, ne souffre pas. On peut considérer que sa vie n’en est pas une, que sa respiration, même sans machine, ne vaut pas souffle de vie. On peut avoir une vision nihiliste. Vincent Lambert ne sert à rien. Il emmerde tout le monde. Qu’il crève ! Mais il n’est pas seul. Il y en a d’autres. Le Conseil d’Etat, dans son avis, a bien précisé que sa décision ne concernait que le cas particulier de V. Lambert. Mais pourquoi rendrait-il un avis différent pour des cas somme toute assez similaires ? Ils sont 1500 en France  et ce cas-là fera jurisprudence. Les autres aussi peuvent crever. Mais en silence. Sans bruit. Dans la légalité, pour ne pas mettre les consciences dans l’embarras. Et puis on ira de plus en loin. On euthanasiera les malades qui le demandent et puis ceux qui ne le demandent pas. La Belgique nous a devancés sur ce point. On permettra le suicide assisté, parce qu’il n’y a pas de raisons que le suicide, aussi, n’ait pas d’assistance. Où s’arrêtera-t-on ? On « sanctuarise » des budgets, mais la vie, elle, est mise au rebut.

Vincent Lambert va sans doute mourir prochainement, non pas de mort naturelle, mais lâchement, laissé sur le bord du chemin. Passants, ne soyez pas comme le bon Samaritain de l’Evangile. Si vous voyez un quidam agonisant sur le bord de la route, ou un enfant mourant de faim en bas de chez vous, ne vous arrêtez pas, laissez-le mourir. Le Conseil d’Etat vient de vous dire que c’était légal.

 

Ajout du 25/06 10h03 : Depuis la publication de cet article, la Cour européenne a ordonné le maintien en vie de Vincent Lambert. Dans cet article du Figaro, on apprend que Vincent a déjà été privé d’alimentation, pendant 31 jours. J’ai lu hier qu’en 3 ou 4 jours il mourrait si on cessait de l’alimenter. Comment passe-t-on de 31 jours à 3 ou 4 jours ?
  1. Le communiqué du Conseil d’Etat du 24 juin 2014 []
  2. cf. le communiqué de l’ADMD []
  3. « Nous assistons au développement du meurtre par compassion » in Figaro Vox []
  4. Il est affirmé, ici, que le patient ne ressentira pas la sensation de faim et de soif []

L’indignité de l’ADMD

On joue beaucoup avec les mots. On joue beaucoup sur les mots. Ceux qu’on utilise, par exemple, pour éviter de parler de l’euthanasie. On parle alors de dignité. De droit à mourir. On associe les deux pour rafler la mise, pour adoucir la potion, pour pouvoir se targuer de sondages favorables, si favorables qu’ils en sont fort peu crédibles.

Il y a peu, François Hollande a visité une unité de soin palliatif à Rueil-Malmaison et a nommé une commission. Une de plus diront certains. Une de trop dit Jean-Luc Romero qui voudrait une loi maintenant. Car lui veut que l’assassinat soit légalisé au plus vite [1].

Cette commission est présidée par Didier Sicard, qui n’a pas l’heur de plaire à JL Romero. D’abord, D. Sicard est médecin et JL. Romero ne veut pas que les médecins s’en mêlent car, dit-il, ce n’est pas une question médicale. Oui, vous avez bien lu : la question de la fin de vie, celle de prendre la décision d’abréger une vie, celle non moins difficile d’injecter dans le corps une substance létale n’est pas une question médicale. On voit comment M. Roméro veut éviter que les médecins nous disent comment ils pourront concilier le serment d’Hippocrate (« Je ne provoquerai jamais la mort délibérément. ») avec l’euthanasie légalisée.

Donc, mauvais point à François Hollande qui a commis l’erreur de nommer un médecin à la tête de cette commission. C’est vrai qu’un boulanger ou un plombier aurait été plus pertinent.

Deuxième erreur du président : Didier Sicard serait proche des catholiques. Le communiqué de M. Roméro est à ce titre amusant. Il écrit que « la fiche Wikipédia indique qu’il est proche de la théologie morale catholique ». J’ai ouvert la fiche Wikipédia en question. Cette proximité a en fait été énoncée par Pierre-André Taguieff, mais dans un contexte et dans des termes non précisés. Bref, on essaye habilement de jeter le soupçon sur cet homme (l’interview qu’il a donnée au Monde montre qu’il est pondéré) car, bien sûr, être proche de la théologie morale catholique, c’est le discrédit assuré.

Donc pour résumer, M. Roméro dénie au « médical » et au « religieux » de dire ce qu’ils ont à dire. Pourtant, s’il est bien un moment de la vie où se mêlent souvent le médical et le spirituel, c’est bien celui de l’approche de la mort. Mais de cela, le président de l’ADMD le refuse car cela doit être l’affaire des citoyens !

L’ADMD et son président se drapent dans de beaux discours mais qui, dès que le débat aura lieu, permettra de mettre à jour des visées sans doute moins glorieuses. On en voit les prémisses dans cet article du journal de Saône-et-Loire, dans lequel M. Stéphane Bernoud, le délégué départemental de l’ADMD fait part de son impatience, mais dans lequel on instille une autre donnée du problème : celui du coût de la dépendance. Car l’euthanasie, ça a notamment toutes les vertus (compassion, atténuation de la souffrance, choix de sa mort, etc) mais elle en a une autre qui pourrait finalement mettre tout le monde d’accord : elle est une solution à un problème économique. Qu’elle soit bien peu morale importe peu, pourvu qu’elle soit légale.

Il y avait le mercredi 18 juillet un débat sur RMC sur l »euthanasie avec comme invités, entre autres, Tugdual Derville, président de l’Alliance VITA et J.L. Romero. Ce dernier prend appui sur la loi qui existe en Belgique depuis 10 ans, affirmant même qu' »on [y] meurt bien, qu’on [y] meurt mieux ». (voir le podcast à partir de la 41′).

Qu’en est-il réellement de cette loi belge ?

 

Le bilan en Belgique après 10 ans

L’Institut Européen de Bioéthique, qu’on ne peut taxer d’accointance avec la théologie morale catholique, ni avec le corps médical, a publié récemment un dossier sur les 10 ans d’application de la loi en Belgique. Le dossier, disponible ici, est court et très facile d’accès. Il est surtout intéressant car il contredit pas mal d’affirmations de l’ADMD et de M. Roméro.

L’incitation de la loi

On argue souvent en pareil cas que la loi permettra de résoudre quelques cas particuliers, extrêmement douloureux et humainement délicat. Hors il est évident que rendre légal un acte fait sauter une barrière morale. Ainsi, on est passé en Belgique de 235 cas d’euthanasie en 2003 à plus de 1000 en 2010 (soit 23% d’augmentation par an pendant 7 ans). Corrélé sans doute à ce premier chiffre, dans 8% des cas, la mort n’était pas prévisible à brève échéance, celle-ci étant définie comme intervenant dans les prochains mois (soit 80 personnes).

Une commission de non-contrôle

Pour faire passer la loi, on nous assure que toutes les garanties seront prises et que, notamment, une commission de contrôle veillera à la bonne application de la loi. Celle-ci a été mise en place en Belgique « pour rassurer l’opinion publique« . Je serais plus brutal en disant « pour donner bonne conscience à tout le monde ». Comme « cette Commission opère un contrôle a posteriori sur le respect des conditions et des procédures prévues par la loi sur l’euthanasie« , il est impossible en réalité de vérifier si la loi a été bien appliquée. En effet , ce contrôle a posteriori se base sur la déclaration du médecin qui a pratiqué l’euthanasie. On imagine mal qu’il remplisse le dossier de manière à être mis en position d’accusé.

Le périmètre de la loi outrepassé

Une des conclusions les plus intéressantes de ce dossier, et qui montre bien qu’une loi ouvre la porte à de nombreuses dérives (alors qu’elle est censée les faire disparaître) est celle sur « L’interprétation extensive des termes de la loi ». Je vous laisse lire en détail ce chapitre, vous y verrez combien la notion de souffrances psychiques et physiques est loin d’être universelle et est fortement subjective.

Vers quoi va-t-on ?

En Belgique – mais ce sera pareil en France demain – on va vers la banalisation de l’acte euthanasique, comme le montre les statistiques relevées plus haut.

On va vers une confiscation du débat où l’on apprend que l’ADMD qui veut écarter du débat les médecins (voir plus haut) organise en Belgique des forums pour sensibiliser les médecins généralistes à l’euthanasie.

On va vers une extension de la loi. Pour les enfants prématurés ou handicapés, pour les personnes atteintes de démence (donc n’étant plus capables de demander la mort en conscience), pour les mineurs (sans que les parents aient leur mot à dire).

Conclusion

Voilà le monde merveilleux de l’assassinat légalisé qu’on va nous proposer, sous couvert de progrès et de mieux vivre. Comme l’a très bien écrit le blogeur Charles Vaugirard « L’euthanasie marquera une étape majeure vers cette société du désespoir. Se donner la mort ne sera plus un tabou, mais un droit qui pourra, à l’avenir, être étendu. »

Je garde espoir d’un autre monde, d’une autre société. D’une société où l’accompagnement vers la mort est réellement proposé et pris en charge par la société. Ma grand-mère a vécu ses 3 derniers mois à la maison médicale Jeanne-Garnier. Elle était atteinte d’un cancer. Elle a souffert modérément physiquement (mais là aussi, tout est relatif), elle souffrait beaucoup moralement. Une possibilité d’euthanasie l’aurait sans nul doute grandement attiré. Est-ce que ces 3 ou 6 derniers mois n’était pas à vivre ? L’accompagnement du personnel de Jeanne-Garnier a été extraordinaire – et je pèse mes mots. Le soutien apporté tant au niveau spirituel que psychologique qui a permis de dénouer certains noeuds familiaux, la joie de ma grand-mère d’avoir repris le dessin (qu’elle pratiquait adolescente) montrent qu’il y avait bien mieux à faire que de lui injecter la mort dans les veines.

Ce que nous proposent JL. Roméro et l’ADMD n’est rien d’autre que la légalisation de l’assassinat, avec toutes les dérives qui suivront inévitablement. Association qu’il faudrait pour l’occasion renommer l’ADEAD : l’Association pour le Droit d’Être Assassiné dans la Dignité !

  1. Sur le mot assassinat, voir le billet Une lente déconstruction []

L’euthanasie en stade avancé

Quand je vous disais ici que l'on préparait les esprits à la légalisation de l'euthanasie, nous avançons à grand pas. Hier, la commission des Affaires Sociales du Sénat a validé un texte de proposition de loi relative à l'assistance médicalisée pour mourir.

Conspuer l'inanité du texte de loi est sans doute vain. Je ne sais d'ailleurs si ce texte a des chances d'être voté en l'état, mais il en dit long sur cette volonté farouche de vouloir tout maîtriser, même la mort. Bref, encore et toujours le mythe de l'homme tout puissant, maître de son destin, qui a gommé (définitivement ?) Dieu de son champ de réflexion.

Que les athées disent qu'on peut tuer, pourquoi pas ? L'homme n'existe que par lui-même, aucun décalogue ne saurait avoir de prise sur eux. C'est leur affaire. Qu'ils légitiment cet acte par une loi présentée comme une avancée est autrement plus gênant. Surtout quand on lit un peu en détail le texte de loi :

  • "Toute personne capable majeure (…)" : capable de quoi ? est-ce que cela dit, implicitement, qu'elle a les capacités intellectuelles et physiques d'une personne dite normale ? Ou seulement les capacités physiques ?
  • "(…) infligeant une souffrance physique ou psychique qui ne peut être apaisée ou qu'elle juge insupportable (…)" : qui définit, et sur quels critères, la souffrance psychique (comme le note aujourd'hui Bruno Roger-Petit dans son blog) ? Comment, et sur quelles bases, accorder crédit à quelqu'un qui juge que la souffrance est insupportable ? Et comment la variabilité d'acceptation d'une personne à l'autre va être appréciée ?
  • "Dans un délai maximum de huit jours suivant cette rencontre, les médecins lui remettent, en présence de sa personne de confiance, un rapport faisant état de leurs conclusions sur son état de santé" : huit jours pour juger de l'état de santé d'une personne, souffrant nécessairement d'une pathologie lourde et dont le contexte joue aussi un rôle prépondérant relève de la gageure. Cela inclut-il aussi l'analyse des souffrances psychiques ? Bref, il va falloir qu'un corps de médecins dédié à cette tâche soit créé car en plus de leur charge, il va falloir en plus qu'ils analysent un dossier qui ne saurait être traité en quelques minutes. Et votre fils, il fait quoi comme spécialité en médecine ? Euthanasieur, m'sieur, nous sommes contents pour lui, c'est une branche en plein développement !
  • "L'acte d'assistance médicalisée pour mourir est réalisé sous le contrôle et en présence du médecin traitant qui a reçu la demande" : le médecin, après avoir traité et avoir lamentablement échoué, est donc "puni" en quelque sorte et doit donc contrôler (en quoi cela consiste-t-il exactement ?) la mort de son patient. Une sorte de maillon faible médical…

On est tout de même heureux d'apprendre que "la personne malade peut à tout moment révoquer sa demande" et que "les professionnels de santé ne sont pas tenus d'apporter leur concours à la mise en oeuvre d'une assistance médicalisée pour mourir ni de suivre la formation dispensée (…)".

Tiens, puisque nous parlons beaucoup de Jean-Paul II en ce moment, voici un extrait de l'encyclique Evangelium Vitae : "Dans ce contexte, la tentation de l'euthanasie se fait toujours plus forte, c'est-à-dire la tentation de se rendre maître de la mort en la provoquant par anticipation et en mettant fin ainsi « en douceur » à sa propre vie ou à la vie d'autrui. Cette attitude, qui pourrait paraître logique et humaine, se révèle en réalité absurde et inhumaine, si on la considère dans toute sa profondeur. Nous sommes là devant l'un des symptômes les plus alarmants de la « culture de mort », laquelle progresse surtout dans les sociétés du bien-être, caractérisées par une mentalité utilitariste qui fait apparaître très lourd et insupportable le nombre croissant des personnes âgées et diminuées. Celles-ci sont très souvent séparées de leur famille et de la société, qui s'organisent presque exclusivement en fonction de critères d'efficacité productive, selon lesquels une incapacité irréversible prive une vie de toute valeur."

Que nous restent-ils faire, nous, croyants dont on tient pour rien les convictions ? Je vous propose deux pistes :

  • écrire à vos sénateurs, dont vous trouverez la liste ici ;
  • écrire à votre évêque pour lui demander d'intervenir dans le débat (il vous faut trouver son adresse email sur le site du diocèse de votre ville).

A toutes fins utiles, je vous joins le courriel que j'ai envoyé aux sénateurs de Haute-Garonne, ainsi que celui envoyé aux deux évêques de Toulouse. Vous êtes libres de vous en inspirer autant que vous le jugerez utile.


Ajout du 20 janvier 2011

Bien sûr, si vous êtes parisiens ou si vous pouvez aller sur Paris, il y a la Marche pour la Vie le dimanche 23 janvier 2011.