Entrepreneurs et dirigeants chrétiens

 

 

Il y a peu, je vous faisais part de mes réflexions concernant les valeurs chrétiennes dans l'entreprise, c'était ici.

Le journal La Croix a publié un article présentant un manifeste des dirigeants chrétiens pour l'emploi des jeunes. Quoi ! me dis-je, il y a des dirigeants chrétiens ? Eh oui, ils ont même un site internet, fort bien fait.

Alors, que dit ce manifeste ? Il donne quelques règles à suivre pour essayer de favoriser l'emploi des jeunes, aider leur insertion dans l'entreprise, éviter qu'on ne serve d'eux pendant leur stage, etc. Finalement, quelques règles simples d'éthique.

Ce qui fait peur, en réalité, c'est de se dire que certains se sentent obligés de rappeler ces règles de base. Peut-on imaginer qu'une entreprise accueille des stagiaires, non pas pour les aider à se former, mais pour les utiliser, sans les rémunérer et en utilisant les stages pour masquer de vrais emplois ?

Ce manifeste a été signé par 164 chefs ou dirigeants d'entreprise. C'est peu, évidemment, mais je suis réconforté malgré tout par ces personnes qui affichent leurs convictions (leurs positions de dirigeants leur facilitent sans doute la tâche, mais tout de même, c'est courageux).

J'ai parcouru rapidement le site des entrepreneurs et dirigeants chrétiens. Le site propose différents cahiers dont un qui fait écho à la conclusion de mon précédent billet : "Etre juste en entreprise ?". On y lit qu'un dirigeant chrétien doit "susciter la confiance", "avoir un a priori de confiance vis-à-vis des collaborateurs", "Etre attentif aux plus pauvres", etc.

Cela fait du bien de lire certaines choses et j'ai juste envie de dire : "Dirigeants chrétiens de tout pays, unissez-vous !"

Une entreprise chrétienne ?

Parmi les raisons pour lesquelles ce blog s'est un peu assoupi depuis juillet, il y a les contraintes professionnelles qui m'ont occupé et préoccupé. Je sors enfin d'une période extraordinairement dense, débutée en juin dernier. J'aspire maintenant à souffler un peu, et reprendre une vie personnelle plus harmonieuse.

Ma réflexion autour du monde du travail est ambivalente. D'un côté, j'ai la chance d'avoir un métier intéressant (je suis ingénieur), bien rémunéré ; de l'autre, avec l'expérience, mon enthousiasme a tendance à s'étioler et je commence à me poser de nombreuses questions. Si je mets la rémunération du côté des aspects positifs – bien que de façon évidente, une bonne rémunération se « paye » d'une façon ou d'une autre – c'est parce que je vois de plus en plus de personnes ayant du mal à finir le mois, et que je m'estime heureux de ne pas vivre ces moments que j'imagine douloureux et humiliants.

Ma réflexion du moment est celle, sans doute, de tout chrétien : comment être au travail en accord avec ses convictions les plus profondes ? Sachant qu'il est impossible de mettre en avant ses propres convictions. Tout, de la course au profit jusqu'à la façon de traiter les autres, employés ou personnes extérieures, concourre à s'éloigner de quelques principes que je considère de base lorsqu'on est catholique : le refus du mensonge, la reconnaissance de ses erreurs, le respect dû à chacun, qu'il soit brillant ou moins doué, etc. Je ne suis pas aveugle, je sais, je connais et je comprends les contraintes économiques d'une entreprise. Que chacun, à sa place, doive donc obéir à un schéma d'ensemble me semble normal. Ce n'est pas cela que je remets en cause.

Je n'ai jamais eu à outrepasser mon éthique personnelle, on ne m'a jamais encore demandé de faire quelque chose que je réprouverais fortement (détournement d'argent ou falsification de comptes par exemple). Mais j'ai accepté, à l'occasion, de mentir, de raconter autre chose que la vérité (celle que j'avais vu), d'être bien peu loyal dans mes relations avec mes partenaires. Des petites choses. Mais c'est dans ces petites choses qu'on fait montre d'une grande lâcheté et d'une grande médiocrité.

Et puis, comment ne pas être déçu face à l'attitude de certains ? De ceux qui vous tournent le dos dès qu'ils n'ont plus rien à vous demander ? De ceux qui s'approprient votre travail ? Qui sont prêts à tout pour gravir un échelon ? Comment ne pas être énervé face à ce que se permettent certains dirigeants alors qu'ils chargent leurs employés de lourds fardeaux ?

Bref, ce n'est pas un scoop, mais le monde du travail est vraiment dur et trop souvent désespérant. Je ne veux pas faire d'amalgame, j'ai eu la chance de croiser des gens très bien. Mais il m'arrive de rêver à une entreprise entièrement articulée autour des valeurs chrétiennes. C'est complètement utopique et, quand bien même on parviendrait à fonder une telle entreprise, je crains fort que, les gens étant ce qu'ils sont, l'ambiance ne devienne semblable aux autres entreprises.

Oui, rêvons. Rêvons que, sur un contrat d'embauche, on demande à la personne si elle se reconnait dans les valeurs chrétiennes. Rêvons que celui qui a reçu une grosse prime la partage avec celui ou celle qui en a vraiment besoin. Rêvons que, quand je fais une erreur, on ne m'explique pas que je ne suis qu'un bon à rien. Rêvons que les dirigeants reconnaissent leurs erreurs.

J'aime bien rêver…

Les Heures souterraines

les-heures-souterrainesJe viens d’achever la lecture des Heures Souterraines, de Delphine de Vigan, finaliste au dernier Goncourt mais non primé.

Au-delà de l’appréciation que j’ai pu avoir de ce livre – mon sentiment est mitigé – et de ses qualités propres, j’ai évidemment fait le lien avec le documentaire « La mise à mort du travail » dont je vous parlais récemment précédemment.

L’histoire raconte la vie parallèle d’un homme et d’une femme qui pourraient se rencontrer et qui, chacun, vive une situation de stress. L’un trouve refuge dans son travail, l’autre doit le fuir. L’autre, c’est Mathilde, cadre dans une entreprise soudainement en butte à la décision de son supérieur de la mettre à l’écart. Comme il n’a pas de raisons objectives, il va user de ruses, mensonges et perfidies pour la broyer, la nier. La faire craquer, la tuer en somme.

Pour caricaturale que puisse sembler cette histoire – je n’ai moi-même, fort heureusement jamais rencontré ce type de personne – j’ai retrouvé quelques échos avec le documentaire.

Comment certaines personnes, dont les responsabilités devraient au contraire les inciter à être précautionneux dans leurs rapports aux autres, peuvent-elles être autant dépourvues d’humanité ? Je suis toujours surpris de voir à quel point l’être humain est incapable, si souvent, d’exercer ce pouvoir et qu’il est prêt, encore plus souvent, à toutes les bassesses pour le garder.

L’Evangile est souvent très éclairant sur ces formes dévoyées du pouvoir : l’orgueil est à la base de tout et Jésus n’eut de cesse de nous appeler à la plus grande humilité.

La mise à mort au travail

Il s’agit du titre du documentaire de Jean-Robert Viallet que France 3 a diffusé lundi 26 et mercredi 28 octobre.

Jaquette du DVD (c) 2009 - France 3

Ce documentaire était vraiment passionnant car il réussit à montrer les arcanes du management d’entreprise, les dessous de certaines décisions, louables en apparence, et l’impact sur la vie des salariés. Il est très intéressant de constater que tous les types de salariés sont touchés, pas uniquement ceux du bas de l’échelle, mais aussi des cadres d’entreprises.

Les dirigeants d’entreprises peuvent faire preuve de mauvaise foi. Les employés aussi me direz-vous. Sauf que le dirigeant a les manettes du pouvoir entre ses mains, parfois, souvent même, sans contre-pouvoir. Pire encore, comme cela est montré dans le documentaire : ils peuvent être malhonnête, allant jusqu’à user des pires procédés pour casser les gens. Car, malheureusement, cette volonté-là est présente : casser les gens, les détruire.

Un témoignage intéressant d’un médecin, spécialisée dans les fameux TMS (Troubles Médicaux Squelettiques) : c’est l’organisation elle-même du travail qui génère ce type de comportement et pas uniquement quelques patrons voyous qu’il serait finalement assez facile d »écarter. Comme il est dit dans le 3ème volet, l’économie n’est plus au service de l’homme mais l »homme au service de l’économie. Au non de laquelle on peut tout imposer.

Servitude des temps modernes quand les salariés interrogés parlent de suicides ou d’envies de meurtre.

Au question de fond et qui, je crois, interpelle directement les chrétiens : pourquoi donnons-nous notre consentement à ces pratiques ? Car nous sommes d’une certaine façon tous complices : par peur, légitime, par lâcheté, par indifférence, mais aussi parce que nous nous croyons à l’abri, nous nous taisons. Le documentaire montre que la plupart des salariés harcelés n’avaient pas réagi lorsque d’autres collègues l’avaient été avant eux. On ne gagne jamais à laisser s’installer l’injuste et la fourberie. Mais je sais aussi qu’il est bien difficile de s’opposer : en effet, il ne s’agit pas de s’opposer à quelques hommes, aussi puissants soient-ils, mais à un système. Le système est un monstre froid qui peut tout, qui fait ce qu’il veut, qui ne rend de compte à personne. Un exemple significatif  : la technique du maillon faible est utilisée aux entretiens d’embauche d’une entreprise afin de favoriser le recrutement d’employés susceptibles de descendre les autres. Sans le savoir, ceux-là mettent le doigt dans un engrenage dont ils auront du mal à sortir et qui peut creuser leur propre tombe.

Le 3ème volet – le plus intéressant de mon point de vue – décrypte l’influence et la main mise de la finance sur l’économie. Le décryptage est assez clair et accessible aux non-initiés. Il montre le cynisme effarant de financiers sans scrupule imposant sans vergogne des résultats qu’une simple analyse économique montre qu’ils sont impossibles à atteindre.

A l’impossible nul n’est tenu. C’est pourtant bien le contraire que semble imposer beaucoup d’entreprises. Nul besoin de s’étonner que certains en viennent aux gestes les plus extrêmes.

Jibitou

PS : L’émission est disponible en DVD sur le site de France 3 ou, pour ceux qui ont iTunes, ici.