Considérations syriennes

universite-attaque-syrieBien sûr il y a ces 1400 morts, tués à l'arme chimique le 21 août 2013 dans la banlieue de Damas. MSF a attesté avoir reçu plusieurs milliers de patients "présentant des syndrômes neurotoxiques".

Ces 1400 morts, par usage d'une arme interdite suite à une convention que la Syrie ne semble pas avoir signée (cf. cet article Wikipédia) (Israël ne l'a pas ratifiée), font suite aux 100 000 morts depuis le début de la guerre civile en Syrie.

Bien sûr Bachar el-Assad est un tyran, sans scrupules, ne valant pas plus que Kadhafi ou Saddam Hussein. La France s'est d'ailleurs bien peu honorée en l'invitant à participer au défilé du 14 juillet 2008, et j'ai considéré que cette invitation, ainsi que celle de Kadhafi à l'Elysée, avaient été deux fautes majeures de Nicolas Sarkozy.

Il semble que ces pauvres morts gazés aient été la goutte d'eau de trop et que, non de non, on ne peut plus accepter l'inacceptable. Rappelons que l'inacceptable est accepté depuis longtemps, que ce soit en Syrie ou ailleurs. Alors je veux bien qu'on parle de morale, je veux bien qu'on explique qu'il faut aller punir celui qui n'a pas bien agi, mais j'aimerais être certain qu'on ne me berne pas encore une fois.

En 2003, il y a 10 ans donc, les Etats-Unis nous expliquaient détenir la preuve que Saddam Hussein (qu'il ne s'agit pas de défendre, soyons clair) détenait des armes de destruction massive et que cela justifiait bien une petite attaque. On sait maintenant qu'il n'y avait pas de preuves et que l'Irak ne disposait pas de ces armes.

Il y eut aussi la guerre en Lybie en 2011, guerre décidée pour éviter le massacre de civils à Benghazi. On sait ce qu'il est advenu du régime de Kadhafi et du dictateur déchu. On s'intéresse assez peu à ce qu'est devenue la Lybie aujourd'hui et je pressens que la situation n'est guère reluisante.

Attaquer la Syrie ? Pourquoi pas ? Mais la question lancinante que je me pose est "pourquoi" ?

Pourquoi agir si tard, alors que les morts s'entassent et que les réfugiés affluent partout pour fuir les balles et les obus ? Pourquoi agir maintenant sous prétexte de l'utilisation d'armes chimiques sans qu'on n'ait la preuve que le pouvoir syrien en soit l'instigateur (mais la probabilité est somme toute assez élévée) ? Pourquoi employer ce terme "punir" que je trouve finalement mal accordé dans la bouche du président du pays qui prétend (encore) montrer au monde ce que sont les droits de l'homme ?

On retiendra quelques paradoxes. L'Angleterre, que l'on dit inféodé aux USA, a consulté son parlement et celui-ci a voté "non" à la question d'une participation à une attaque. La France, si soucieuse de la légitimité de toute action coercitive et tant de fois réfractaire aux injonctions américaines, s'apprête à participer à la suite des USA, sans mandat onusien. Et ironie de l'histoire, c'est un président de droite qui refusa d'aller guerroyer en Irak, et c'est un président de gauche qui emboite le pas aux Etats-Unis, sans même prévoir un vote à l'Assemblée Nationale française.

Frapper la Syrie, la punir ? Pour quels buts ? On nous dit que les attaques seront ciblées, on nous dit qu'on n'enverra pas de soldats au sol. On nous dit qu'il n'est pas question de mettre à bas le régime d'el Assad. Alors quoi ? Vraiment, je ne vois pas.

L'un des arguments de Barak Obama (dont on se demande pour quelles raisons il a obtenu le prix Nobel de la paix) est de dire qu'on ne peut pas ne pas intervenir. Que ce serait donner un quitus à ce dictateur (et aux autres sans doute). Certes, mais encore une fois, n'était-ce pas il y a 2 ans qu'il fallait agir ? Et pourquoi les diplomaties occidentales ont-elles refusées jusqu'alors de livrer des armes en quantité suffisante, ou tout du moins plus sophistiquées aux rebelles ? Peut-être parce que ces rebelles sont trop islamistes pour être totalement honnêtes…

Et quand bien même el-Assad partirait, qui pour prendre sa suite ? Un régime qui s'empresserait d'appliquer la charia, comme en Lybie ? Et comment le risque d'un embrasement de toute la région est-il pris en compte ? A moins que ce ne soit le souhait inavoué des faucons américains ?

Tuer 1400 personnes à l'arme chimique, dont de nombreux enfants, est ignoble. En tuer 100 000 à l'arme conventionnelle n'en est pas plus éthique.

J'aimerais me convaincre de la légitimité et de l'efficacité d'une telle attaque. Mais les précédents irakien et lybien m'en empêchent. J'aimerais croire qu'il est facile de remplacer une dictature par un régime vertueux, mais le précédent afghan montre que c'est loin d'être acquis.

Je ne connais pas la Syrie. Je sais que la diplomatie a ses raisons que la raison ne connait pas toujours. Mais j'ai envie d'entendre ces voix chrétiennes et, avec elles, appeler à la retenue et à la paix.

PS : en relisant cet article écrit dans l'après-midi et en surfant pour noter tous les liens, je vois que Barak Obama, s'il est décidé à frapper, demandera un vote au préalable au congrès américain. Bel exercice démocratique – dont la France s'honorerait – et qui laisse espérer un vote similaire à celui du parlement anglais.

Retour sur quelques manifestations

LMPT_1La dernière grande manifestation contre le mariage pour tous a eu lieu le 26 mai dernier. S'il n'est pas exclu que d'autres manifestations soient organisées – même si j'en doute – on peut considérer que la "bataille" contre la loi est achevée.

 

Légitimité de la contestation

On ne peut nier qu'un mouvement de fond s'est levé contre la marche forcée d'une certaine intelligentsia. Ce mouvement est évident légitime, non pas tant parce qu'il a réussi à mobiliser les foules, mais parce qu'il a posé les questions de fond qu'un tel débat méritait.

Légitimité de la question de ce qu'est le mariage, de la place des parents, de la filiation, de ce que la société souhaite réserver comme place aux enfants. Les partisans du mariage pour tous ont globalement évité le sujet, beaucoup s'en tenant aux habituels discours : "si vous êtes contre, c'est que vous êtes homophobes", "l'amour de 2 homos vaut bien celui de 2 hétéros", "les gays peuvent être de bons parents (voire de meilleurs)". Ces discours ne répondaient pas aux questions qui étaient posées par les anti. Cette faiblesse argumentaire n'étonne pas vraiment tant on a eu le sentiment que la loi "devait" être votée, sans autre argument que cette étrange et impérieuse nécessité décrétée. Ce qui ne me laisse pas d'étonner sont les innombrables dérives à laquelle la loi Taubira entrouvre la porte, dérives liées à la PMA et la GPA notamment, et que très peu de conscience de gauche ont eu l'honnêteté de relever (notons tout de même les voix de Sylviane Agacinsky et de Lionel Jospin). Pour les autres, il semble plus urgent de dénoncer les risques liés aux OGM ou au nucléaire. Bref, cela a été dit cent fois.

Légitimité donc d'une contestation qui a pourtant été largement dénigrée. Qu'il y ait eu des homophobes avérés dans les rangs de la manif pour tous, ce n'est pas discutable. Affirmer qu'ils en ont constitué plus qu'une minorité faible – j'allais dire infime – est un mensonge.

 

Les grandes manifestations

Nul n'osera contredire, sauf si on est préposé au comptage des manifestants à la préfecture de police ou fonctionnaire au ministère de l'Intérieur, que ces manifestations ont été massivement soutenues et qu'elles ont eu une grande consistance, dans le temps et en nombre. Elles feront date au même titre que 3 autres grandes manifestations avec lesquelles il est intéressant de faire quelques comparaisons.

10-mai-68-barricades

Mai 68. Cela semble avoir été un rêve presque inavoué de la part de certains que d'arriver à lancer un mai 68 "à l'envers". C'était évidemment illusoire, tant Mai 68 tient plus d'une mini-révolution traversant toutes les couches de la société que de la protestation bien organisée. L'autre grande référence fut les manifestations contre la loi sur l'école libre qui vit reculer François Mitterrand et le pouvoir socialiste après plusieurs manifestations de bonne ampleur et la grande manifestation de juin 1984 sur les Champs-Élysées. Enfin, la dernière manifestation d'ampleur avec laquelle on peut tenter une comparaison est celle contre le CPE en 2005.

Trois manifestations et une constante : une dimension politique forte, couplée à différents blocages, qui a suffisamment pesé sur l'exécutif pour qu'il renonce.

 

Sous estimation de la dimension politique du débat

Certes, concernant la loi Taubira, il y eut de nombreux débats, parfois houleux, à l'Assemblée nationale. Certes, on a retrouvé le classique clivage gauche-droite au niveau des manifestants. Mais ce qui a manqué selon moi c'est le manque d'éléments politiques favorables qui auraient pu infléchir la position du gouvernement. Cela ne fut pas le cas, pour diverses raisons.

François Hollande savait qu'il risquait peu (en terme politique) à court terme. On peut se permettre évidemment plus de choses dans la première année de son mandat que dans la dernière. Il a certes sous-estimé l'ampleur de la résistance, mais rien qui ait pu l'inciter à reculer. Le parlement était acquis au vote, les prochaines élections n'auront lieu que dans un an et elles revêtent déjà une importance mineure pour le président : les élections européennes sont classiquement difficiles pour le PS (comme pour tout parti non extrême, qui plus est quand il est au pouvoir) et le PS ne peut s'attendre à un bon score. Quant aux élections municipales, beaucoup de villes sont à gauche depuis un certain temps, il faut s'attendre à un rééquilibrage qui interviendra de toute manière. Et puis, que pèsera dans un an le débat sur la loi Taubira face au chômage endémique, aux impôts et au manque de perspectives. Probablement assez peu.

Risquant peu, François Hollande dut même envisager le profit qu'il pouvait tirer de la situation. Comme on l'a dit plus haut, il a sous-estimé les résistances au projet. Mais fin politicien comme il est – en cela, il fut avec François Mitterrand à la bonne école – il a immédiatement vu les avantages à rester ferme : honorer sa promesse de campagne, donner enfin une image de fermeté, lézarder la droite (UMP et UDI et, dans une moindre mesure le FN). Peu d'inconvénients d'un côté, beaucoup d'avantages "politiques" de l'autre. Sans compter que c'est une mesure au coût économique nul, ce qui, par les temps qui courent, dut apparaître comme la cerise sur le gâteau. François Hollande savait en outre que, s'il cédait, la gauche explosait et que le PS risquait de passer par pertes et profits. Il ne pouvait donc pas céder.

Beaucoup ont cru – moi le premier – que l'ampleur de la première manifestation permettait tous les espoirs, tout comme les manifestations contre l'école privée en 1984 étaient allées crescendo. Et si ces deux manifestations ont pour origine la société civile, deux différences tout de même : d'abord, tous les leaders de la droite sont allés ensemble manifester en 1984 (y compris l'UDF, et donc des personnalités aussi éminentes que Raymond Barre, Simone Veil et Valéry Giscard d'Estaing), bien loin de la disparité des positions de la droite aujourd'hui ; deuxièmement, avaient eu lieu le 17 juin 1984 les élections européennes, véritable déroute pour le PS et le PCF. François Mitterrand comprit le message et trouva une porte de sortie. Un mois plus tard, le premier ministre Pierre Mauroy était remplacé. Les opposants au mariage pour tous n'ont pas eu la chance d'avoir une élection avec laquelle ils ont pu jouer d'un effet de levier.

 

Rien ne vaut un bon vieux clivage

La Manif Pour Tous a rêvé d'un mouvement qui dépasse le traditionnel clivage gauche-droite, ou plus sûrement qui dépasse le champ d'action des partis traditionnels. Cela ne marche pas. Il y a toujours une griserie à croire qu'on va arriver à dépasser les partis, mais le résultat était couru d'avance. Cela me fait penser à la chevauchée – non sans panache d'ailleurs – de François Bayrou en 2007. J'y ai cru moi-même à l'époque. Las ! Malgré les qualités du bonhomme, en dépit de la pertinence de ses analyses, on ne peut, en France du moins, gagner hors du clivage gauche-droite, hors des gros partis.  Seul De Gaulle, dans des circonstances exceptionnelles parvient à dépasser ce clivage. On peut se faire plaisir, on peut jouer avec l'illusion de la victoire prochaine, mais à la fin, on ne gagne pas.

 

… ou un bon vieux blocage

L'opposition à la loi de Contrat de Première Embauche, en 2006, se développa à partir des mouvements étudiants. Et l'on sait que depuis 1968 (au moins), tout gouvernement semble pétrifié dès lors que les étudiants s'opposent et manifestent. Les facultés furent bloquées et, comme cela arrive souvent, les organisations syndicales emboîtèrent le pas aux étudiants. Non seulement les manifestations furent nombreuses sur tout le territoire, mais de nombreux blocages furent organisés : outre les universités, grèves, notamment dans la fonction publique, trains arrêtés ou empêchés de partir, etc. Associés à une opposition politique forte de la part du PS, ces blocages ont eu raison de la volonté du premier ministre qui décida de ne pas appliquer la loi, pourtant votée et validée en quasi-totalité par le Conseil Consitutionnel.

 

Et le vainqueur est …

Sur le plan moral, la Manif Pour Tous. On peut contester certains de ces arguments, ne pas être d'accord avec elle en tout, mais on ne peut nier qu'elle a amené le débat sur le terrain moral. Et je connais des partisans du mariage pour tous qui ont été ébranlés par les arguments amenés par les opposants et qui ont pris conscience des implications très fortes de la loi sur la filiation. Honneur aussi de ce mouvement qui a voulu protester pacifiquement en évitant les actions de blocage ou les violences contre les biens (qu'on se souvienne des actes de dégradation dans les facs par les anti-CPE) en souhaitant qu'une chose : réveiller les consciences.

Pour le reste, François Hollande est le vainqueur par KO sur le terrain politique. L'opposition est désunie – J.F. Copé, président du premier parti d'opposition a d'ailleurs annoncé qu'il ne manifesterait plus sur le sujet – et les Français ont des soucis plus urgents (et plus court-terme regretteront certains) que le mariage pour tous. Il est vainqueur aujourd'hui, je ne suis cependant pas persuadé qu'il le sera demain. La gauche lui saura à peine gré d'avoir fait voter la loi – voir la virulence du Front de Gauche dès aujourd'hui – et l'image du Président s'est passablement écornée : lui qui voulait effacer les années Sarkozy en cessant d'opposer une France à une autre aura réussi à diviser. On verra comment la plaie cicatrisera.

 

Qu'aurait-il fallu faire ?

Bloquez des raffineries, des trains, des autoroutes, bloquez ce que vous voulez, mais bloquez et vous serez entendu ! Peu de mouvements aboutissent sans blocage. Et si les manifestations pour la défense de l'école privée constituent un contre-exemple, on a vu que les circonstances politiques différaient notablement de celles de maintenant.

Je me plais à imaginer ce qui se serait passé si Nicolas Sarkozy avait mis en oeuvre ce qu'il déclarait au journal Têtu : "cette union civile, à la mairie, entraînera une égalité fiscale, sociale, patrimoniale totale avec les couples mariés, qui ira, par exemple, jusqu'au droit à la pension de réversion pour le conjoint homosexuel.Je pense que la donne "politique" en aurait été modifiée.

On m'a opposé, dans une discussion sur Facebook, qu'accèder à cette revendication n'aurait servi à rien, que les revendications des LGBT auraient été tout autant pressantes, voire même plus. Bien sûr, je sais que les militants LGBT auraient continué – tout comme aujourd'hui d'ailleurs – à demander la PMA et la GPA. Mais si une amélioration du PACS avait été votée durant le quinquennat Sarkozy, les arguments de campagne auraient dû être plus clairement exprimés que ce qu'ils ont été. En effet, l'argument d'égalité tombant, il aurait fallu se positionner clairement sur la question de la filiation (adoption(s), PMA, GPA, …) François Hollande se serait-il risqué à abonder dans ce sens ? Aurait-il soutenu une telle proposition, lui qui n'a défendu la fameuse proposition 31 qu'au nom de l'argument de l'égalité ? Je n'en suis vraiment pas certain.

 

Et maintenant ?

Est-ce cette dimension politique manquante qu'a perçue Frigide Barjot en lançant l'Avenir Pour Tous, mouvement qui souhaite être présent aux prochaines élections de 2014 ? Peut-être. Mais cela ne changera rien, ce mouvement ayant très peu de chances de s'installer dans le paysage politique français, en tout cas sur le seul argument de l'opposition à la loi Taubira (on a pu noter que les velléités de faire battre NKM aux primaires parisiennes se sont soldées par un échec cuisant).

Le mouvement des Veilleurs ouvre peut-être une nouvelle voie. En manifestant de la manière la plus pacifique qui soit, ce mouvement surprend et se veut être une épine dans le pied du pouvoir (ou sa conscience). Reste à savoir si la volonté des Veilleurs ne va pas s'éroder avec le temps, une fois l'été passé. Et à supposer qu'elle persiste, si l'exécutif peut s'en trouver réellement gêné.

Reste que ces derniers mois laissent un goût âcre dans la bouche. Entre des centaines de milliers de personnes non entendues, entre les injures et les dérapages, entre les incompréhensions entre les deux camps, la fissure me semble s'être encore élargie entre certaines élites et des citoyens qui se sentent plus que jamais oublié. Et de ce point de vue là, c'est une vraie défaite pour François Hollande.

Le pardon de Jérôme Cahuzac

Une de Sud Ouest du 3 avril 2013

Une de Sud Ouest du 3 avril 2013

J'avais prévu un autre billet, mais, actualité oblige, celui-ci sera consacré à l'affaire Cahuzac.

Inutile de revenir en détail, l'essentiel se résume en quelques mots : un homme, riche, a ouvert un compte en Suisse dans les années 1990, afin d'échapper au fisc. Quelques années plus tard, il est nommé ministre du budget, unanimement reconnu pour ses qualités (certains en faisaient le futur premier ministre). Six mois après sa nomination, Mediapart affirme détenir les preuves qu'il a un compte en Suisse, transféré à Singapour dans les années 2000. Le ministre nie, affirme les yeux dans les yeux, la main droite sur le coeur, qu'il n'a jamais détenu de compte à l'étranger. L'étau judiciaire se resserre, il démissionne puis, le 2 avril 2013, avoue avoir menti.

Je n'éprouve aucune espèce d'indulgence pour cette classe d'hommes politiques. Avoir des responsabilités publiques suppose d'être exemplaire. Permettez-moi de vous renvoyer à un de mes billets publiés lors l'affaire DSK, billet dans lequel je parlais de morale. Vous savez, ce mot que tout le monde fustige (surtout quand elle est qualifiée de catho), ce mot qu'on accole souvent aux mots "ringard", "conservateur", "rétrograde", mais aussi "populiste", "pétainiste", voire "fasciste".

Les actes de Jérôme Cahuzac sont très graves. Ses mensonges encore plus. Ils vont accréditer la thèse du "tous pourris" et faire le lit des extrêmes. Plus grave sans doute, il y a ce lien qui se distend, chaque jour un peu plus, entre les citoyens (j'allais dire le peuple) et les hommes politiques.

Les actes du citoyen Cahuzac planquant son fric en Suisse ne sont pas reluisants. D'autant plus, allais-je dire, pour un homme se revendiquant de gauche (l'impôt n'est-il pas l'outil principal d'une certaine équité sociale ?). Mais est-il le seul dans ce cas ? Sans doute pas, et je gage que certains hommes politiques aujourd'hui doivent frémir d'être les prochains sur la liste.

Ses mensonges éhontés, répétés avec tant d'assurance et une certaine arrogance, donnent évidemment du grain à moudre aux amoureux de la vertu. Si le citoyen que je suis ne peut que porter un jugement très sévère sur ces mensonges, le chrétien que j'essaye d'être doit au moins tenter de pondérer certains points de vue.

Hier, dans son billet d'aveu, J. Cahuzac a demandé pardon. On peut n'y voir qu'un énième calcul d'un homme habitué à se jouer des autres. Je veux y voir, sans angélisme de ma part, autre chose : un homme qui sait qui a menti, qui sait qu'il va être démasqué, qui n'a plus d'échappatoire et qui prend conscience de son erreur.1  

Regardons les fautes de Jérôme Cahuzac pour ce qu'elles sont : des fautes largement partagées par tout le monde. Et, finalement, qu'est-ce qui peut bien inciter les hommes politiques à être vertueux, quand chacun fait ses petites combines dans son coin ou que tel ou tel homme politique est réélu sans problème, nonobstant ses turpitudes, parce qu'il est sympathique ou qu'il est un enfant du pays ? Nous avons tous notre part de responsabilité.

De quoi parle-t-on ? Des magouilles pour ne pas payer d'impôts ? De l'avidité au gain ? Des petites entourloupes de tous les jours pour s'absoudre de payer l'impôt, les taxes et autres sommes qu'on juge indues ? Certes, on parle ici de 600.000 euros. Certes, tout le monde n'est pas ministre. Mais je crois volontiers que la vertu s'applique aussi dans les petites choses et qu'on n'est pas dû à l'exemplarité uniquement à partir d'une certaine somme ou fonction

Les mensonges. J. Cahuzac explique qu'il a été pris dans la spirale du mensonge. Qui peut dire n'en avoir jamais été victime aussi ? Qui peut prétendre ne s'être jamais empêtré dans ces petites distorsions avec la vérité ? Là aussi question d'échelle. Mais avant de fustiger cet homme, que chacun se pose la question de sa propre observance de la vertu.

Enfin, le pardon. J'ai été touché par ses aveux. J'ai trouvé d'ailleurs assez courageux de demander pardon et faire amende honorable et je m'en suis fait écho sur Twitter. Il y a finalement assez peu d'exemples d'homme politique reconnaissant sa faute et demandant pardon (du moins en France).

Jibitou
Au delà des faits graves commis par @J_Cahuzac, je salue le courage de cet homme qui a osé demander "pardon". Si rare et si difficile.
03/04/13 08:44

On m'a rétorqué (sur Facebook) que c'était facile de demander pardon après avoir commis une telle faute.

Non, ce n'est pas facile de demander pardon. Jamais. J'en sais quelque chose. Que ce soit au travail, en famille, en voisinage, reconnaître ses propres erreurs, ses fautes et demander pardon est même une des choses les plus difficiles à faire.

Et puis, si un chrétien ne croit pas au pardon (en jugeant qu'on s'absout à peu de prix), ni à la miséricorde, à quoi croit-il ? Jésus nous a enseigné une magnifique parabole, celle de l'enfant prodigue (à lire dans saint Luc, chapitre 15, versets 11 à 32). L'enfant prodigue s'est joué de son père, il a dilapidé son bien, il l'a laissé tomber. Mais quand il revient, plein de contritions, le père l'accueille et lui accorde le pardon.

Il y a le jeu politicien qui vise à tirer profit de cet événement. Soit.

Mais de grâce, n'accablons pas l'homme accablé parce qu'il a voulu échapper à sa conscience et qu'il ne le peut plus. Jérôme Cahuzac va vivre des heures douloureuses. Bien sûr, il faut que justice passe. L'homme politique est mort hier. Mais ne soyons pas de ceux qui contribueront à faire mourir l'homme.

 

 


Addendum du 4 avril 2013

J'ai vu hier soir tardivement l'intervention entre deux portes de François Hollande. Il a parlé de morale républicaine. Le mot n'est finalement peut-être pas aussi désuet que je ne le crois. Reste à définir ce qu'on entend par "républicaine".

 

  1. Cette histoire de mensonge me fait penser, toute proportion gardée, à une autre histoire de mensonge, celle de Jean-Claude Romand qui passa sa vie à mentir, à faire croire ce qu'il n'était pas. Il s'était inventé un personnage. Mais la réalité rattrape souvent la fiction. Quand il a compris qu'il allait être découvert, plutôt que d'oser affronter le regard de sa femme, de ses enfants, de ses parents, et de leur demander pardon, il préféra les tuer. []

3 livres sur l’homosexualité

J‘ai lu récemment trois livres qui traitent tous, de manière plus ou moins directe, de l’homosexualité. C’est sans doute un des mérites du débat sur le mariage gay que d’avoir fait surgir certaines questions liées à l’homosexualité. Il me semble que l’on oscille facilement entre le tabou absolu et la valorisation excessive. Comme en toute chose, un juste milieu doit être trouvé dans la perception de ce qu’est l’homosexualité et, ce qui me parait être le plus important, la considération des personnes homosexuelles..

 

Les lendemains du mariage gay

lendemains-mariage-gayCe livre1, écrit par Thibaud Collin et paru aux éditions Salvator, ne traite pas à proprement parlé de l’homosexualité mais de la demande d’ouverture du mariage aux personnes homosexuelles. L’auteur explore dans ce livre la question morale afférante au débat sur le mariage gay : est-ce juste ? qu’en est-il de la notion d’égalité ? Ces questions sont discutées à l’aune du choix politique. Car c’est bien le devoir de chacun de se prononcer sur tel ou tel projet de loi. T. Collin ne se place donc pas sur le champ religieux, et seuls les arguments philosophiques et juridiques sont mis en avant.

L’auteur n’élude a priori aucun sujet. Par exemple, il pose la question de l’éventuelle suppression du mariage civil, à la suite de Jacques Derrida qui déclara peu de temps avant son décès : « Si j’étais législateur, je proposerais tout simplement la disparition du mot et du concept de « mariage » dans un Code civil et laïque ».2 Et Thibaud Collin de poursuivre :

Pourquoi la revendication homosexuelle est -elle de plus en plus audible ? Pourquoi apparait-elle de plus en plus évidente à nos contemporains ? Parce qu’elle épouse et par là radicalise des tendances déjà agissantes dans le corps social : la lutte contre le racisme et le sexisme, le progressisme, sans aucun doute.

La place de l’enfant est largement étudiée dans ce livre. Le point essentiel du débat sur le mariage gay – à savoir l’autorisation de l’adoption, de la PMA et de la GPA – me semble être parfaitement résumé par T. Collin :

Et l’enfant dans tout cela ? L’intensification du sentiment amoureux comme critère central de la conjugalité a eu pour conséquence d’investir l’enfant comme axe principal de la famille. L’enfant apparaît comme l’élément stabilisateur de relations familiales rendues instables par la versatilité du sentiment. Vases communicants. (…) L’enfant n’est plus ce en vue de quoi l’unité familiale est exigée et construite mais cause efficiente de celle-ci. Le prix à payer de ce chassé-croisé est que l’enfant n’est plus d’abord le bénéficiaire de l’unité. Il devient plutôt celui auquel se rapportent les éléments d’un monde éclaté et qui assume donc la lourde charge de les faire tenir ensemble. On comprend alors que le désir d’enfant puisse devenir synonyme de projet parental.

D’autres sujets sont évidemment étudiés dans le détail, comme le rôle de l’Etat. Je laisse les lecteurs découvrir, à la suite de l’analyse de toutes ces questions, quelle conclusion l’auteur en tire quant à l’ouverture du mariage aux homosexuels.

Disons-le franchement, ce livre n’est pas d’un accès aisé et je dois admettre que j’y suis resté un peu hermétique. Il y manque pour moi – mais le propos du livre n’est évidemment pas là – une approche plus humaine des implications de ce qui n’est, à l’heure où j’écris, qu’un projet de loi. Non pas qu’il ne faille en explorer les implications juridiques, ni de traiter le problème sous l’angle philosophique. Mais un lecteur averti en vaut deux et donc sachez à quoi vous attendre en lisant ce livre. Cependant, le livre est très bien écrit, très structuré aussi, ce qui aide à sa compréhension.

 

L’homosexualité en vérité

PArino

De Philippe Ariño, publié chez Frédéric Aimard éditeur. Je m’étais fait écho d’une conférence que Philippe avait donnée à Toulouse, conférence dans laquelle il reprenait les arguments exposés dans ce livre (et que l’on retrouve sur le site internet de l’auteur). Ce livre a deux grandes forces à mon sens : il tente de traquer ce qui fait l’homosexualité, en vérité et en toute liberté. Le titre n’est donc pas usurpé. Sa deuxième force – et sans nul doute explique la première – vient du fait que l’auteur lui-même est homosexuel, qu’il ne se renie pas et qu’il a une force de persuasion assez impressionnante. J’ai eu l’occasion de le dire après sa conférence, l’impression est la même après avoir lu son livre, cela fait du bien de voir un homme parler clair, sans fioriture et en vérité.

Le livre est structuré en trois chapitres : 1) L’homosexualité, qu’est-ce que c’est et que dit-elle en moi ? 2) Que faire du désir homosexuel si je le ressens de manière persistante ? 3) Si je suis croyant et homo comment je fais ? Philippe Ariño aborde donc beaucoup de sujets, et sans tabou ni langue de bois

Un manque à mon avis malgré tout. L’auteur n’aborde jamais la question des enfants et cela me surprend un peu car je n’imagine pas qu’un homosexuel ne se pose pas la question de l’engendrement. Certains tentent d’y répondre par la PMA ou la GPA. Pourquoi ce point-là n’est pas traité ? Finalement, en creux, je vois dans ce silence une pierre d’achopement et un non-dit qui en dit finalement beaucoup.

Livre très facile d’accès, je le conseille vraiment à tous ceux qui se sentent empruntés par rapport à la question de l’homosexualité : hétéro bien pensant qui nourrit un mépris, une peur voire une phobie de l’homosexualité, ou homo se posant des questions et qui souhaite entendre un autre discours que celui des associations LGBT, le spectre est assez large de ceux qui seront intéressés par ce livre.

 

Les Chrétiens et l’homosexualité – l’enquête

Les_chretiens_et_l_homosexualite_l_enqueteDe Claire Lesegretain, aux éditions Chemins de Tr@verses. De loin, le livre3 , parmi les trois, qui m’a le plus passionné. Vaste étude qui vise à essayer d’éclaircir les liens, souvent troubles, entre les Chrétiens et l’homosexualité et de la perception des personnes homosexuelles elles-mêmes.

Vaste enquête donc qui voit l’auteur mener des entretiens avec des nombreux spécialistes (psys, prêtres, directeur de séminaire, …) pour traiter de nombreux sujets. Le chapitrage est très clair et bien pensé et permet de lire une partie isolément du reste. Tant mieux, puisque les chapitres sont nombreux dans ce livre de 411 pages.

Parmi les chapitres les plus intéressants, j’en citerai deux. Le premier, « Plus de deux millions et demi de Français », inclut un entretien entre l’auteur et l’historien Michel Rouche qui brosse un passionnant tableau des rapports entre l’Eglise et l’homosexualité et du sort réservé aux personnes homosexuelles au cours des âges. Et ce tableau montre bien la fluctuation importante selon les époques, passant d’une certaine tolérance à une répression plus forte. Et dans ce tableau brossé à grand traits, on voit aussi combien la question de la pédophilie fut liée (ce n’est plus le cas aujourd’hui) à celle de l’homosexualité, pédophilie qui fut souvent une pratique tolérée voire encouragée.

L’autre chapitre qui m’a touché est celui ayant trait à la chasteté, intitulé « Le courage d’être chaste ». De nombreux témoignages composent ce chapitre. Olivier témoignage de son cheminement :

Une chasteté qu’il considère comme une richesse car elle « donne une très grande  liberté  dans  la  relation  aux  autres  et  laisse  place  à  l’émerveillement  ». Et puis, conclut-il, tous, hétérosexuels ou homosexuels, mariés ou célibataires, lorsque nous sommes tôt ou tard confrontés à la fin de notre génitalité, nous devons trouver notre plaisir ailleurs. Dans la contemplation.

Autre témoignage très touchant : celui de Béatrice qui raconte sa conversion après avoir vécue avec une femme pendant de longues années.

Livre passionnant, disais-je, par son exhaustivité et par son format. Chaque chapitre est composé d’un texte de l’auteur et d’un ou deux interviews avec des spécialistes. La lecture en est ainsi rendue plus claire et plus vivante, les questions posées lors des interviews faisant souvent écho à celles que l’on s’est posée en lisant le texte en préambule du chapitre.

A noter que ce livre est accessible aussi au format électronique, en allant sur le site Bouquineo. Le fichier fourni au format PDF est d’une qualité irréprochable.

  1. C’est à ma demande que les Editions Salvator m’ont gracieusement envoyé un exemplaire du livre []
  2. Le Monde, supplément du 12 octobre 2004 []
  3. Les éditions Chemis de Tr@verses m’ont gracieusement fourni un exemplaire du livre []

Liberté

Les partisans du mariage pour tous ont tous le mot "égalité" à la bouche. Mot repris, bien sûr, par les membres du gouvernement et par François Hollande lui-même.

Qui est contre l'égalité ? Personne, bien sûr.

La vraie question n'est finalement pas celle de l'égalité, mais celle de la liberté. C'est la notion de liberté qui est sous-jacente aux revendications et oppositions concernant le mariage pour tous.

Liberté de me marier avec qui je veux. Notons qu'en ce sens, l'idiome "Mariage pour tous" est finalement moins hypocrite qu'il n'y paraît. Liberté d'avoir des enfants, même si le couple formé, et – si la loi est votée – légitimement uni par les liens du mariage, ne peut procréer.

Soit. Pourquoi pas ? La science permet tant de choses maintenant qu'elle impose au droit de dire ce qui peut être légitimé et ce qui ne peut pas l'être. Jadis, l'impossibilité "technique" due à une science encore balbutiante faisait que les choses n'avaient même pas à se concevoir : elles ne se pouvaient pas. Aujourd'hui, "on" peut. 

Le droit ne disait pas tout, parce que ces questions-là ne se posaient pas. Aujourd'hui, on lui demande de dire ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Et je ne vois rien d'anormal à cette demande-là, évidemment.

Or si mon désir n'est plus entravé par les impossibilités scientifiques et techniques, pourquoi m'en priverais-je ? Au nom de quoi, la société empêcherait-elle ces revendications diverses et variées d'être légitimées ?

Et que peut répondre le droit à ce désir de liberté, à ce désir de vouloir faire ce que je veux quand je veux ? Il ne peut opposer qu'une seule réponse : celle du bien commun, quitte à contraindre les libertés individuelles.

La liberté de chacun s'arrête là où commencent celles des autres. Voilà la question de fond.

La liberté pour les gays et les lesbiennes d'avoir des enfants se heurtent à la liberté pour ces enfants d'avoir un père et une mère. Sauf à considérer que cette loi de la nature est à mettre au rancard et que l'altérité sexuelle n'est pas un fondement de la filiation et de l'éducation. Pourquoi accepterait-on de priver des enfants de la liberté d'avoir un père et une mère ? Au nom de quoi leur imposerait-on d'avoir deux mères (en cas de PMA) ou deux pères (en cas de GPA) ?

Cette question de la place de la liberté individuelle par rapport au bien commun est la seule question qui vaille. Et c'est évidemment celle qu'on occulte en la masquant derrière la sacro-sainte égalité.

Qui osera y répondre parmi les partisans du mariage pour tous ?

Mariage gay : oui au référendum

Carte-electorale-francaise

Faut-il organiser un référendum pour trancher les sujets de société, ceux qui dépassent largement le clivage majorité-opposition des deux chambres du parlement ? Si j'y suis finalement assez enclin, la vérité est que cette question n'est pas simple et peut même être une autre façon de phagocyter le débat.

 

Le référendum, c'est la voix du peuple

Quoi de plus démocratique que de donner la possibilité aux citoyens de se prononcer sur tel ou tel sujet ? L'article 3 de notre constitution le dit très clairement :

"La souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum."

24 référendums ont été organisés depuis 1793, ce qui fait une consultation tous les 9 ans en moyenne. Si l'on s'en tient aux 14 référendums organisés depuis 1958, la moyenne est d'un tous les 5,4 ans. Le dernier date de 2005, il concernait le traité établissant une Constitution pour l'Europe.

Donner la parole directement aux citoyens permet de lutter contre ce que j'appellerai la technocratie, celle qui permet à une poignée d'hommes ou de femmes de décider pour les autres. Le vivre ensemble nécessite, selon moi, une adhésion aux décisions fortes et structurantes de la société. Que certaines de ces décisions soient préparées par des fonctionnaires, auxquels il n'y a d'ailleurs aucun reproche à faire, puis votées par des parlementaires à qui on ne permet même pas de s'exprimer librement1 relève d'une forme de déni démocratique qui tient à l'écart les citoyens du destin de leur pays.

On m'objectera, non sans raison, que la France est une démocratie, que le président, les parlementaires, français et européens, les élus régionaux et locaux sont élus de manière totalement licite et que les décisions qu'ils prennent – notamment les lois votées au parlement – sont totalement démocratiques. Oui, évidemment.

Cependant, il apparait que certains sujets de société traversent tous les clivages et frontières existantes entre les différents groupes composant la France : gauche-droite, riches-pauvres, ouvriers-patrons, etc. Que les décisions relatives à ces sujets de société ne relèvent pas d'une idéologie ou d'un corpus d'idées bien établi, mais qu'au contraire, elles se forgent dans l'intimité des consciences de chacun. Il y a des patrons de droite très riches contre la peine de mort, il y a des gens de gauche contre l'IVG, il y a des gens de droite pour le mariage gay, etc.

Sur ces sujets de société, ne doit-on pas associer l'ensemble des citoyens et ne pas laisser ces questions être tranchées par les "professionnels de la politique" ?

Car au fond, ces sujets de société (peine de mort, IVG, mariage gay, euthanasie, bio-éthique, …) définissent la société dans laquelle nous voulons vivre. Un référendum permet, au moins en théorie, de dépasser tous les clivages qui sont artificiels dès lors qu'il s'agit de traiter ce type de sujet.

Un référendum permet aussi d'élargir le débat et de déposséder les lobbys activistes de leur pouvoir de contrôle2. L'exemple du référendum de 2005 sur la constitution européenne est assez frappant : alors que le "oui" semblait devoir l'emporter encore quelques jours avant le scrutin, alors que beaucoup des hommes politiques influents du moment, de droite comme de gauche, appelaient à voter "Oui", les citoyens ont décidé majoritairement du contraire. Il y eut de nombreux débats organisés à la télévision, dans les journaux, les arguments pour et contre ont été largement diffusés. La bonne participation (70%) atteste aussi de l'intérêt et de la légitimité du résultat.

Éviter, en outre, que le débat ne soit transféré dans la rue me paraît être aussi un avantage non négligeable.

 

Pas sans danger

Beaucoup d'avantages, mais des écueils aussi. J'évacue d'emblée tous les sujets techniques3 qui ne se prêtent pas au vote référendaire.
Un écueil classique mais néanmoins problématique survient quand on ne répond pas à la ou les questions posées par le référendum. Ce fut le cas de celui organisé en 1969 sur la réforme du Sénat et la régionalisation : le vote fut en réalité dicté par l'envie de voir de Gaulle quitter le pouvoir4.

Une autre difficulté est de décider qui décide d'organiser un référendum. En France, elle revient essentiellement au président de la République5) Ainsi, le président peut avoir des raisons de politique politicienne de ne pas recourir au référendum.

À l'inverse, certains pays comme la Suisse permettent l'organisation de référendum d'initiative populaire. En résumé, si une pétition recueille suffisamment de signatures, un référendum peut être organisé. On peut espérer que toutes les garanties puissent être prises. En réalité, le seuil de signatures nécessaires relève du casse-tête chinois : trop bas, il permet aux lobbyistes de mettre en oeuvre "leur" référendum, trop haut, il est rendu trop difficile.

Une autre difficulté touche peut-être les citoyens pratiquant une des trois religions monothéistes : peut-on organiser un vote posant une question intrinsèquement mauvaise ? Peut-on prendre le risque qu'une loi puisse être approuvée par référendum alors qu'elle pose un problème éthique ou moral très fort ? J'ai lu sur internet6 cet argument venant d'opposants au mariage gay : un projet de loi jugée mauvaise et dangereuse doit être retiré, un point c'est tout. Ce qui me gêne, c'est que, à l'instar des décisions prises par quelques-uns que je décriais plus avant, la décision de ne pas voter est de fait prise par quelques autres.

Et pour le coup, moi qui fustige si souvent l'esprit dévoyé de la laïcité, j'en appelle à cette laïcité bien comprise qui évite (ou qui doit éviter) l'intrusion du religieux dans le champ politique, tout en permettant à toutes les sensibilités de s'exprimer.

Il y a la réalité des expressions et revendications. On ne peut nier celles concernant le mariage gay ou celles concernant l'euthanasie. Et j'ai beau être contre ces revendications, je ne vois aucune raison de ne pas tout faire – et c'est me semble-t-il une de mes responsabilités de chrétiens – pour qu'une décision soit prise en toute objectivité, sereinement et démocratiquement.
 

Un référendum à quelles conditions

Si j'étais constitutionnaliste ou président ou homme politique influent, voici ce que je proposerais :

  • le président, sur certains sujets de société7, pour lesquels il juge que des revendications légitimes et fortes s'expriment, décide d'organiser un référendum
  • le président et les membres du gouvernement s'abstiennent de prendre position publiquement sur le sujet afin d'éviter toute interprétation orientée du résultat
  • pas de référendum sur un même sujet avant 15 ans
  • pas de plus d'un référendum par an

 

Et donc, pour le mariage gay, …

Un sondage récent montre que les Français souhaitent un référendum. Le député Laurent Wauquiez souhaite en organiser un. Les opposants au mariage gay y sont favorables, les partisans non.

Eh bien moi, opposant au projet de loi du mariage pour tous (quel idiome idiot !), je suis favorable à l'organisation d'un référendum.

Il permettrait de faire baisser la tension de plus en plus palpable entre pour et contre. Il donnerait la parole aux Français sur un sujet sur lequel les politiciens n'ont pas de compétences avérées. Il permettrait d'instaurer des règles de débat claires et non partiales. Il permettrait, j'en suis sûr, un apaisement.

Évidemment, et là je m'adresse plus particulièrement aux catholiques opposés au projet de loi et qui voient dans le référendum une façon de tordre le cou au mariage pour tous, il faudra accepter le résultat (60% de sondés se déclarent toujours favorables au projet de mariage gay). La vitalité démocratique est à ce prix.

 

Un référendum, 3 questions :

  • Pour ou contre le mariage entre personnes du même sexe ?
  • Pour ou contre l'adoption par les couples homosexuels mariés ?
  • Pour ou contre la PMA ?

Je vote pour ce référendum​ !

Note : Je devance peut-être une question, elle concerne la peine de mort. Si, en 1981, un référendum avait été organisé, il est probable que la loi n'aurait pas été abolie. Ce qui donne des arguments à ceux qui voudraient que les décisions de société ne soient prises que par ceux qui "savent" vers où la société doit aller. Et bien qu'opposé à la peine de mort, et donc heureux de son abolition, j'accepte malgré tout, dans ce cas précis, le risque référendaire. 

  1. voir les consignes de vote données pour imposer une décision []
  2. Mais, bien sûr, pas de leur légitime droit à défendre leurs idées []
  3. par exemple taux de TVA, prix des cigarettes, … []
  4. Il avait annoncé à l'avance qu'en cas de vote négatif, il se retirerait []
  5. soit par un cinquième des membres du Parlement, soutenu par un dixième des électeurs inscrits sur les listes électorales (art. 11 al. 3) mais le référendum n'a lieu que si, à la suite de cette initiative, le parlement n'examine pas la proposition dans un délai prescrit par une loi organique (pas encore adoptée12) (art. 11 al. 5). Le Conseil constitutionnel contrôle la mise en œuvre de ces dispositions (art. 11 al. 4) et la proposition de loi référendaire qui peut en résulter (art. 61 al. 1). (cf. Article 11 []
  6. je ne sais plus où ; si quelqu'un se reconnait qu'il m'envoie la bonne source []
  7. Lesquels ? Bonne question à laquelle je n'ai pas de réponse []