Une invitation troublante

Ainsi donc, l’Observatoire sociopolitique du diocèse de Fréjus-Toulon, l’OSP, a décidé d’inviter Marion Maréchal-Le Pen à la 5ème édition de l’Université d’été de la Sainte-Baume. Cette invitation sème un léger trouble parmi une partie des catholiques et tend, un peu plus, à accentuer l’écart entre les catholiques dits progressistes et ceux dits conservateurs. Pour être clair, je fais partie des personnes troublées par cette invitation.

Et je suis finalement plus troublé par les justifications, empreintes d’une bonne dose d’hypocrisie, que par l’invitation elle-même.

Les faits

Le thème de l’université d’été est « Médias et Vérité: « La Vérité vous rendra libres » (Jn, VIII, 32). Thème intéressant même si, de prime abord je ne voyais de lien spécifique entre cette célèbre phrase de Jésus et les médias. Mais pourquoi pas, c’est aussi le but de ces universités d’été que d’aller plus loin sur tel ou tel sujet. Je vous laisse découvrir l’agenda de ces journées. Marion Maréchal-Le Pen (MMLP) intervient le dernier jour (le samedi 28 août), dans une table ronde intitulée : « Politique et Médias« . A cette table ronde participent une personne de Sens Commun, une des Républicains, une de gauche, une du journal Famille Chrétienne et Mgr Rey, évêque de Fréjus-Toulon.

Je note que cette table ronde ne semble pas traiter spécifiquement du thème de l’université d’été, même s’il est probable que l’un ou l’autre des intervenants sera questionné sur les liens entre la vérité (Vérité ?) et les médias. Pas de spécificité chrétienne non plus en apparence, n’importe quel politique pourrait intervenir sur ce sujet. On avance pour justifier l’invitation de MMLP qu’elle est catholique pratiquante. Les autres invités (politiques) le sont-ils aussi ? Bref, sans contester la légitimé de MMLP d’intervenir sur ce sujet, pas plus ni moins compétente qu’un(e) autre, je ne vois a priori pas en quoi elle devait être invitée.

Mon trouble

Inviter une personne à table ronde, c’est inviter un expert qui a un avis autorisé sur la question. C’est lui demander de donner son point de vue, de développer ses arguments, voire de débattre avec les autres participants (ça, ça dépend largement du modérateur). On offre en quelque sorte une tribune à l’expert qui vient pour éclairer l’assistance, non pas pour être contredit, si ce n’est par les autres participants, mais mon expérience en la matière est que les débats lors d’une table ronde sont généralement assez feutrés (du moins dans le milieu technique et scientifique).

Que MMLP ait des choses à dire sur le sujet, cela ne fait aucun doute. Est-ce que son avis sur la question, son positionnement, celui de son parti, en fait une interlocutrice indispensable ? Au final, un DSK ou un Cahuzac auraient été tout aussi pertinents sur le sujet (oui, j’ai bien conscience de provoquer un peu en jettant ces 2 noms-là en pâture).

Bref, inviter MMLP à cette table ronde, sur un sujet sur lequel elle n’est pas plus concernée qu’un autre politique, c’est lui donner une place de choix lors de ces journées. C’est donner le signal qu’un élu du FN peut participer tranquillement à une table ronde organisée par un diocèse. C’est du reste ce que disent les organisateurs.

Quand l’auto-justification tourne en rond

Devant l’émoi d’une partie des catholiques – sans compter les autres -, les organisateurs ont donné quelques arguments.

MMLP est catholique pratiquante

Devant cet argument, on aimerait savoir si tous les autres participants – et ceux des années passées – sont des catholiques pratiquants. Un des organisateurs dit même : « Nous n’aurions pas invité Marine Le Pen, ou Florian Philippot ». Ah bon ? Leur avis à cette table ronde aurait-il été moins pertinent ? A l’inverse, Bruno Gollnish est catholique pratiquant. Il aurait aussi pu être invité. Noter que dans ce cas, être catholique pratiquant ne prémunit pas d’avoir des tendances révisionnistes.

Pourquoi pas le FN ?

Jusqu’ici, l’Église s’était mise à distance du FN, parti qui a toujours véhiculé des idées nauséabondes. Et ce n’est pas le ripolinage de façade effectué par l’exclusion de J.M. Le Pen qui change quelque chose au fond. Le FN est un parti d’extrême-droite, même si ses relents maurrassiens semblent lui donner un compatibilité avec le catholicisme. Pendant longtemps, le FN récoltait, parmi les catholiques, principalement les voix des tradis, tendance Mgr Lefebvre. Beaucoup ont été déçus, notamment depuis la prise en main du parti par le duo Marine Le Pen et Florian Philippot. On voit aujourd’hui le glissement électoral qui s’est produit, comme l’explique cet article.

Alors pourquoi pas le FN ? Le FN est-il moins catholique que LR ou le PS (ne parlons pas du Front de gauche) ? Aucun parti n’est catholique. Et si le FN peut avoir des positions proches de l’Eglise (sur les sujets sociétaux notamment, comme le rappelle MMLP), elle a par ailleurs des positions complètement antagonistes. Réciproquement, l’Église doit-elle chercher à se reconnaître dans tel ou tel parti ?

Alors, Mgr Rey dit qu’il inviterait sans problème une personnalité d’extrême-gauche, confirmant d’ailleurs par là qu’il faudrait faire le pendant à … l’extrême-droite. Sauf qu’il ne le fait pas.

Il faut parler au FN

C’est sans doute là le clou des arguments : il faut parler au FN, ce n’est pas bien d’ostraciser quelqu’un. Au niveau individuel, cela va de soi. Je côtoie des électeurs du FN, j’en ai même dans ma famille. Bien sûr que je leur parle. Et il est évident qu’aucune consigne venant de la hiérarchie catholique n’interdira de parler aux électeurs du FN, ni à quiconque d’ailleurs.

Mais, là, on parle d’un événement public, on parle d’une tribune offerte à une élue FN, numéro 3 dans la hiérarchie de son parti, peut-être bientôt présidente d’une très grande région.

Mrg Rey dit : « Il ne s’agit pas d’être complaisant, mais c’est l’occasion, au contraire, d’interpeller le FN sur son rapport à l’immigration, sa vision de l’homme et du vivre ensemble dans une société pluraliste. » C’est beau, c’est joli, sauf que, primo, ce n’est pas le thème de la table ronde; secundo, le format d’une table ronde n’est pas prioritairement d’interpeller les participants mais de les écouter nous donner leur avis sur tel ou tel sujet (même si des questions peuvent être échangées).

Sur Facebook, lors de quelques échanges, et on m’a rétorqué que le Pape avait dit qu’il fallait aller aux périphéries et que donc parler au FN allait dans ce sens. Oh le vilain détournement de paroles ! Oh la mesquinerie intellectuelle qui voudrait faire croire qu’inviter une élue de premier plan d’un parti qui fait 30% aux élections, c’est aller évangéliser les périphéries. Franchement, de qui se moque-t-on ?

Je pourrais rétorquer que je croyais que l’Église devrait être à contre-courant du monde, ne pas s’y laisser prendre. Ce qui est vrai pour certains sujets ne le serait subitement plus pour un parti dont on dit qu’on ne peut plus l’ignorer sous prétexte qu’il a des succès électoraux ?

Et la suite

Le vote FN est une épine dans les pieds des partis politiques depuis 20 ans. Pourrait-il l’être dans celui de l’Église ? Il y a des précédents malheureux et je me désole que l’Église ait soutenu des Franco ou des Pinochet. Va-t-elle soutenir le FN si d’aventure MLP arrivait au pouvoir ? (et il est certain que celle-ci saura faire ce qu’il faut pour complaire à l’Église).

J’espère pour ma part qu’Elle saura rester à égale distance de tous les partis, comme elle l’a fait plutôt bien jusqu’à présent. L’invitation de MMLP est un petit accroc, insignifiant, qui du reste n’engage pas l’Église de France. Mais c’est aussi comme ça que, petit à petit, l’oiseau fait son nid.

Les vases communicants

http://www.mehach-magazine.com/9117501/610-migrants-evacues-calais.htmlParce qu’il y a d’un côté des pays prospères où, même si de plus en plus connaissent la précarité et la pauvreté, s’étalent des milliards d’euro ou de dollar de richesse. Les pays du gaspillage. Les pays du toujours plus. Les pays de la quête effrénée de la croissance. Mais où l’on mange à sa faim.

Parce qu’en face, il y a la misère. Celle qui anéantit. Celle qui tord les boyaux. Celle qui tord le cœur de ne pouvoir donner le minimum à ses enfants.

Parce qu’il y a d’un côté des pays démocratiques où chacun peut dire et écrire ce qu’il veut, élire son maire, son député, son président. Où l’on peut porter plainte, faire valoir ses droits. Se défendre.

Parce qu’en face, il y a la dictature, pas celle des livres ou des fantasmes. Celle qui torture si l’on parle trop, qui fusille si l’on blasphème. Qui ne donne qu’un droit, celui de se taire.

Parce qu’il y a d’un côté des pays libres où l’on peut aller et venir comme l’on veut, sans contrainte. Où chacun peut croire en qui il veut. Où chacun peut aller à son lieu de prière sans craindre pour sa vie. Pas toujours sans risque cependant, mais infiniment moins qu’ailleurs.

Parce qu’en face, il y a la terreur, la persécution. Où se rendre dans une église devient un acte de courage inouï. Où se déclarer chrétien peut signifier la mort. Où ne pas être du côté des terroristes, même en étant musulman, vaut aussi arrêt de mort. Où des fillettes d’une dizaine d’années sont enlevées, violées, mariées de force et peut-être tuées ensuite.

Parce qu’il y a ces 2 mondes qui se font face, comme les 2 côtés d’une même pièce. Parce que l’un ressemble à une oasis bienveillante et l’autre à un désert aride et inhospitalier, les hommes du monde hostile voudront toujours aller de l’autre côté. Parce que c’est une question de survie.

Ça s’appelle le principe des vases communicants.

(…) dans une ou deux générations, il y aura un phénomène de vases communicants, avec un Sud de la Méditerranée surpeuplé et peu développé face à une Europe fertile, sous-peuplée et sous-utilisée dans sa fertilité. D’autant plus que les distances sont vraiment réduites avec les moyens de communication modernes. Les générations à venir verront inexorablement des transferts de population. Si cela ne se résout pas diplomatiquement et pédagogiquement, en préparant l’opinion publique à l’accueil des populations, cela se réglera sous le poids du terrorisme.
Abbé PIERRE (La charité – La liberté de dire « je t’aime ») – Editions Autrement – Série Morales – 1993 – page 238

Ai-je été idiot d’avoir marché ?

idiotOu plus simplement, me suis-je fait berner en suivant bêtement ce troupeau de laïcards anticléricaux, férus de blagues salaces et blasphématoires ? Passée la stupeur des événements de la semaine dernière, passé ce formidable élan collectif, ceux qui n’ont pas adhéré se sont réveillés, timidement au début, un peu plus maintenant.

Je ne prétends évidemment pas être représentatif des 3 millions et demi de Français qui ont désiré se manifester. Je peux au moins donner mon sentiment qui, je pense, était tout de même assez partagé par beaucoup de personnes. Plusieurs « ingrédients » expliquent ce désir :

  • Charlie Hedbo – Commençons par eux. Que beaucoup connaissaient, mais que peu lisaient, le titre avait d’ailleurs de grosses difficultés financières. Et que beaucoup n’appréciaient pas. Leur talent était indéniable. Ils pouvaient être drôles, mais l’étaient rarement à mon goût. Et je n’aimais pas les dessins attaquant le pape ou l’Église. Je comprends donc parfaitement que les musulmans soient mécontents quand il s’agit des caricatures de Mahomet. Ceci étant rappelé, il n’y a pas de quoi y donner plus d’importance et, tout catho que je sois, je préfère encore 1000 fois vivre dans un pays où un dessin montre le Pape ou Jésus en mauvaise posture qu’un pays où on ne peut pas publier ce genre de dessins. Parce que dans ces pays-là, justement, l’interdiction ne s’arrête jamais aux seuls dessins.
  • Les policiers – Tués lâchement, ou blessés quand il a fallu passer à l’attaque, efficaces dans leurs traques. Mais douloureux rappel pour les Français de constater que les policiers risquaient leur vie chaque jour et qu’ils étaient, maintenant, des cibles explicites. Si ceux qui doivent nous protéger se font tuer, qu’allons-nous devenir ?
  • Les Juifs – Encore une fois, des gens, parce que Juifs, ont été tués. Cette communauté paie un lourd tribut et cette attaque a rappelé le douloureux souvenir de celle de M. Merah à Toulouse à l’école Otzar Hatorah…
  • L’islamisme radical – il fait peur. On en entend parler, et puis, d’un coup, on en a une manifestation éclatante. Non pas en Syrie, non pas en Irak, mais entre la Porte de Vincennes et une petite bourgade au nord de Roissy.

Tous ces ingrédients réunis en 3 jours expliquent à mon sens la forte mobilisation des Français. Geste cathartique ? Peut-être. Besoin de se retrouver ensemble ? Sûrement. Mais au-delà, et donc bien au-delà du seul soutien à Charlie Hebdo, un sentiment impérieux qu’il fallait se montrer, qu’il fallait redire les quelques valeurs fortes auxquelles nous sommes, nous peuple de France, attachés (et n’en déplaise à certains la liberté d’expression en fait partie).

Alors évidemment, quelques pisse-vinaigres – et parmi eux des cathos – ont expliqué dès le lundi matin que nous nous étions lourdement trompés. Pour être trompé, il aurait fallu être dupe et croire que, même composées de plus de 3 millions dans la rue, les marches républicaines résoudraient tous les problèmes. Je crois que peu l’ont été (dupes).

Non. Les problèmes sont là, devant nous, autant aujourd’hui que la semaine dernière (et même avant).

Charlie Hebdo restera un magasine bête et méchant et je continuerai à regretter certains dessins. Le problème de l’islamisme fondamental, radical, de ce fascisme qui veut imposer sa loi, ne se résoudra pas en quelques mois ni même en quelques années. Peut-être qu’1 ou 2, voire 3 générations, seront nécessaires pour éradiquer ce mal. Les Juifs seront menacés, malheureusement, pour encore longtemps. Les policiers continueront de risquer leur vie.

Mais il y a quelques espoirs que ces événements tragiques et ces marches font, malgré tout, naître. Une prise de conscience collective qu’un changement est nécessaire.

Il faudra bien un jour admettre que des musulmans puissent pratiquer leur religion normalement et considérer comme anormal, scandaleux même, que leurs lieux de culte soient régulièrement pris pour cible (sans oublier les synagogues, ou les églises régulièrement taguées).

Il faudra aussi remettre à plat la politique carcérale, notamment pour les plus jeunes. Guy Gilbert a écrit un livre il y a 30 ans environ intitulé : « Des jeunes y entrent, des loups en sortent ». En 30 ans, rien n’a donc changé.

Il faudrait aussi s’interroger sur les financeurs de ces actions terroristes, celles d’Al-Qaïda, de l’EI, ou de Boko Haram. On cite des pays du golfe, peut-être sans preuve. Mais peut-être ne pouvons-nous ne pas trop nous fâcher avec ces pays-là, à qui nous achetons du pétrole et qui nous achètent des avions ou des chars ? La réponse est sans doute complexe (en commençant par réduire notre dépendance au pétrole), mais la question mérite d’être posée.

Et puis, j’aimerais qu’on repense la question du respect dû à l’autre. Pas uniquement d’ailleurs pour venir contre-balancer une liberté d’expression que certains voudraient étouffer. Non, le respect comme base d’un vivre ensemble auquel aspirent beaucoup.

Et moi ? On a beaucoup parlé de l’attitude que devaient avoir les musulmans, qu’ils devaient se désolidariser des terroristes, qu’ils devaient revoir leur rapport à l’Islam, au Coran, etc. Que chacun se pose la question, d’abord, pour lui-même. Et moi, chrétien, je suis convaincu que ma responsabilité est là : essayer de vivre encore plus pleinement l’Évangile et tenter, partout où je suis, d’être un artisan de paix. Avec ou sans Charlie.

Marchons ensemble !

Rassemblements-charlie-hebdo-Toulouse-720x480Demain, j’irai marcher. Sans casquette. Pas plus celle d’un éventuel parti politique que celle de ma religion. J’irai marcher parce qu’il le faut.

J’irai marcher parce que j’ai besoin de fraternité. Tout simplement. Parce que nous aurons toujours plus besoin de fraternité.

J’irai marcher parce que la France a été attaquée, parce que des compatriotes sont morts. Parce qu’en attaquant et tuant lâchement d’autres citoyens, j’ai été touché moi aussi.

J’irai marcher pour témoigner ma compassion aux familles, aux amis, aux proches. C’est tout ce que je peux faire pour eux. Patrick Pelloux disait hier soir (je cite de mémoire) : « j’espère que le maximum de personnes descendront dans la rue ».

J’irai marcher parce que, par delà toutes les dissensions possibles et inimaginables, c’est une attaque contre les valeurs de notre pays, la France, que j’aime (et comme souvent, quand on aime, on oublie parfois trop de le dire), contre ce vivre ensemble si fragile et qu’il va falloir affermir, sans cesse et sans relâche.

J’irai marcher pour la liberté d’expression, et de pensée, et de croyance, comme un bien inaliénable et que trop de pays briment au-delà de ce qui est pensable.

J’irai marcher parce que je veux envoyer un signal d’unité nationale, de paix et de fermeté aux pourfendeurs de notre démocratie, à l’État Islamique, à Al-Quaïda, à leurs financeurs et commanditaires.

J’irai marcher parce que le monde libre et démocratique nous regarde, parce qu’en ces temps de pessimisme établi, il ne faut pas oublier que ce qui se passe en France a un écho énorme et planétaire (j’ai reçu des messages très touchants de collègues étrangers). Oui, la France compte encore beaucoup et a des choses à dire et proposer au monde.

J’irai marcher. Et vous ?

PS : Inutile de s’appesantir sur les polémiques politiciennes de quelques chefs et sous-chefs de partis politiques. Comme l’a dit le président de la République, dont j’ai apprécié la gestion pendant ces quelques jours terribles, dont je loue sa décision d’avoir décréter un deuil national hier, tous les citoyens peuvent venir. Tous le peuvent, s’ils le veulent.

Je ne suis pas Charlie !

181050drapeau_en_berneJe sais que les mots peuvent être parfois vains. Les miens le seront sans doute. Peu importe.

Précisons d’abord que je n’aimais pas beaucoup Charlie Hebdo, ni son ancêtre Hara-Kiri. J’ai été choqué plus d’une fois par leurs dessins attaquant Dieu, Jésus ou Mahomet. Peut-être uniquement parce que je ne les trouvais pas très drôles.

Je suis évidemment horrifié par le lâche attentat de ce jour funeste. Il y a une semaine la France fêtait la saint Sylvestre, ce soir, elle pleure et elle est effrayée. Jamais, jamais rien ne justifie la violence abjecte qui s’est déployée aujourd’hui. Rien. Absolument rien. Pas même une caricature. Pas même un blasphème.

Je prie ce soir pour les victimes, leurs proches. On parle beaucoup des dessinateurs et des policiers tués, on n’a parlé des autres. Qui ? Une secrétaire ? Une femme de ménage ? Un stagiaire ? A eux aussi, anonymes salariés d’un journal, je pense fortement.

Il est vain et prétentieux de vouloir tirer quelques conclusions que ce soit, mais j’ai envie et besoin de partager quelques bribes avec vous :

  • BHL a parlé de fascistes : oui, Al-Qaïda, EI sont des organisations fascistes et elles veulent imposer leur fascisme là où il n’est pas, c’est-à-dire dans les pays démocratiques ;
  • Comme l’ont dit F. Hollande et N. Sarkozy, et d’autres responsables politiques, l’heure est plus que jamais à l’unité nationale pour défendre les valeurs de la République : ô certes, cette république n’est pas sans défaut, je suis le premier à la critiquer, mais elle donne ce que peu de pays offrent à leurs citoyens : la liberté de penser, de croire, de s’exprimer. Nous avons peut-être trop tendance à l’oublier ;
  • L’intervention de Robert Badinter, au journal de France 2, mettait bien en exergue un des points importants de l’action fomentée par ces terroristes : celle du piège, dans lequel ne manqueront pas tomber certains. Déjà, j’ai lu sur le net, sur Facebook, sur Twitter des réactions (de cathos) désolantes et pitoyables ; et aussi de musulmans dévoyés qui se réjouissaient ; ne leur accordons pas trop d’importance (mais j’attends, c’est vrai, autre chose de la part de personnes se revendiquant de la foi catholique) ;
  • L’intervention, à ce même journal télévisé, du président de l’UOIF (Union des Organisations Islamiques de France) était très claire, tout comme le communiqué publié sur leur site : les musulmans de France sont horrifiés par cet acte. J’ajouterais qu’ils risquent d’en pâtir;
  • Le gouvernement français, comme tout gouvernement devant faire face au terrorisme, a une lourde tâche et une grande responsabilité. Le risque d’une radicalisation d’une partie de l’électorat est grand et on imagine déjà comment certains vont essayer d’en tirer profit lors des prochaines échéances électorales;
  • J’ai aimé ces beaux rassemblements dans les villes de France (je n’ai malheureusement pu aller à celui place du Capitole), apparemment impressionnant de fraternité silencieuse.

Mais ce soir, j’ai pris conscience de quelque chose que je n’avais pas perçu auparavant. Le courage de ces journalistes et dessinateurs, bêtes et méchants, qui ont continué, malgré les menaces, malgré les pressions, à travailler et à publier leurs dessins, blasphémateurs, féroces ou insolents. Parce qu’ils y croyaient. Parce qu’ils pensaient que c’est ce qu’ils devaient faire [1]. Parce qu’ils croyaient que la liberté d’expression est un bien précieux à ne pas laisser s’éroder. Parce qu’ils voulaient lutter contre toute forme d’obscurantisme.

Ce courage, je ne sais pas si je l’aurais en pareille situation. Je ne suis pas Charlie.

  1. je vous renvoie aux déclarations qu’ils ont pu faire ces dernières années, depuis 2006 et l’affaire des caricatures de Mahomet []

Mort sur ordonnance

deuil.jpgIl est toujours dangereux de réagir à chaud. Pourtant l’actualité de ce funeste 24 juin 2014 me pousse à réagir, à hurler ma colère face à la décision du Conseil d’État.

Le cas de Vincent Lambert est suffisamment connu pour qu’il soit inutile d’y revenir en détail. Cet homme a été victime d’un accident qui l’a mis dans un état dit « pauci-relationnel » ou « état de conscience minimale ». C’est un drame, pour lui d’abord, et pour sa famille : son épouse, ses frères et soeurs, ses parents, ses amis. La famille s’est ensuite déchirée : sa femme et certains de ses frères souhaitant abréger sa vie, ses parents et certains de ses frères souhaitant qu’il soit maintenu en vie.

Vincent Lambert n’est pas malade. Il est handicapé. Lourdement. Vincent Lambert n’est pas maintenu en vie artificiellement, il ne subit pas de soins palliatifs. Il n’est pas à l’article de la mort. Mais, lourdement handicapé, il a besoin qu’on le nourrisse et qu’on l’hydrate. Comme d’autres personnes lourdement handicapées, qu’elles soient ou non en état de conscience minimale.

Le Conseil d’État, dans une décision qui fera date, « a déduit (…) que la décision prise le 11 janvier 2014 d’arrêter l’alimentation et l’hydratation artificielles de M. Vincent Lambert n’était pas illégale. » [1] Le Conseil d’Etat valide donc la légalité de décisions prises antérieurement sur la base d’une dégradation de l’état de santé de Vincent Lambert (en stade végétatif) et de sa volonté pré-supposée de ne pas vouloir être maintenu dans un état de grande dépendance.

On peut prendre le problème par son versant juridique. La conscience de certains en sera d’autant plus soulagée par cet avis favorable. D’autres attendaient depuis longtemps au coin du bois cette décision qui va, par ricochet, donner ses lettres d’humanité à l’euthanasie [2]. Comme l’a tweeté Jean-Luc Roméro, on va être obligé de le laisser mourir de faim et de soif quand une seringue, injectée légalement, lui éviterait de souffrir. Une seringue ou une balle dans la tête. La finalité serait identique.

Car oui, Mesdames et Messieurs, le pays des droits de l’homme s’est entiché d’une lubie légaliste : tuer, tuer, toujours plus tuer. Mais légalement. Mais avec humanité ou compassion comme le dit justement Fabrice Hadjadj [3]. Et si on ne peut pas (encore) tuer en injectant une solution de potassium, et comme il n’est pas question d’aller lui appliquer un oreiller sur la tête, on va tout simplement le laisser mourir de faim et de soif [4]. Au pays des soi-disant droits de l’homme. Allez ensuite faire des collectes pour aider les plus pauvres ou les nécessiteux quand vous décidez d’autoriser de tuer un homme. Car dans ce cas précis, cela s’appelle tuer. Vincent Lambert va être assassiné.

La question qui est posée à notre société mortifère est celle-ci : quel est le prix accordé à la vie ? Où va-t-on mettre le seuil entre une vie qui mérite d’être vécue et une vie qu’on doit abréger ? Aujourd’hui, le seuil est mis au niveau des malades en état végétatif ou de conscience minimale. Et demain ? Quel handicap n’aura plus l’heur de plaire aux juges et aux censeurs ?

Vincent Lambert, tous les rapports le disent, ne souffre pas. On peut considérer que sa vie n’en est pas une, que sa respiration, même sans machine, ne vaut pas souffle de vie. On peut avoir une vision nihiliste. Vincent Lambert ne sert à rien. Il emmerde tout le monde. Qu’il crève ! Mais il n’est pas seul. Il y en a d’autres. Le Conseil d’Etat, dans son avis, a bien précisé que sa décision ne concernait que le cas particulier de V. Lambert. Mais pourquoi rendrait-il un avis différent pour des cas somme toute assez similaires ? Ils sont 1500 en France  et ce cas-là fera jurisprudence. Les autres aussi peuvent crever. Mais en silence. Sans bruit. Dans la légalité, pour ne pas mettre les consciences dans l’embarras. Et puis on ira de plus en loin. On euthanasiera les malades qui le demandent et puis ceux qui ne le demandent pas. La Belgique nous a devancés sur ce point. On permettra le suicide assisté, parce qu’il n’y a pas de raisons que le suicide, aussi, n’ait pas d’assistance. Où s’arrêtera-t-on ? On « sanctuarise » des budgets, mais la vie, elle, est mise au rebut.

Vincent Lambert va sans doute mourir prochainement, non pas de mort naturelle, mais lâchement, laissé sur le bord du chemin. Passants, ne soyez pas comme le bon Samaritain de l’Evangile. Si vous voyez un quidam agonisant sur le bord de la route, ou un enfant mourant de faim en bas de chez vous, ne vous arrêtez pas, laissez-le mourir. Le Conseil d’Etat vient de vous dire que c’était légal.

 

Ajout du 25/06 10h03 : Depuis la publication de cet article, la Cour européenne a ordonné le maintien en vie de Vincent Lambert. Dans cet article du Figaro, on apprend que Vincent a déjà été privé d’alimentation, pendant 31 jours. J’ai lu hier qu’en 3 ou 4 jours il mourrait si on cessait de l’alimenter. Comment passe-t-on de 31 jours à 3 ou 4 jours ?
  1. Le communiqué du Conseil d’Etat du 24 juin 2014 []
  2. cf. le communiqué de l’ADMD []
  3. « Nous assistons au développement du meurtre par compassion » in Figaro Vox []
  4. Il est affirmé, ici, que le patient ne ressentira pas la sensation de faim et de soif []