Une entreprise chrétienne ?

Parmi les raisons pour lesquelles ce blog s'est un peu assoupi depuis juillet, il y a les contraintes professionnelles qui m'ont occupé et préoccupé. Je sors enfin d'une période extraordinairement dense, débutée en juin dernier. J'aspire maintenant à souffler un peu, et reprendre une vie personnelle plus harmonieuse.

Ma réflexion autour du monde du travail est ambivalente. D'un côté, j'ai la chance d'avoir un métier intéressant (je suis ingénieur), bien rémunéré ; de l'autre, avec l'expérience, mon enthousiasme a tendance à s'étioler et je commence à me poser de nombreuses questions. Si je mets la rémunération du côté des aspects positifs – bien que de façon évidente, une bonne rémunération se « paye » d'une façon ou d'une autre – c'est parce que je vois de plus en plus de personnes ayant du mal à finir le mois, et que je m'estime heureux de ne pas vivre ces moments que j'imagine douloureux et humiliants.

Ma réflexion du moment est celle, sans doute, de tout chrétien : comment être au travail en accord avec ses convictions les plus profondes ? Sachant qu'il est impossible de mettre en avant ses propres convictions. Tout, de la course au profit jusqu'à la façon de traiter les autres, employés ou personnes extérieures, concourre à s'éloigner de quelques principes que je considère de base lorsqu'on est catholique : le refus du mensonge, la reconnaissance de ses erreurs, le respect dû à chacun, qu'il soit brillant ou moins doué, etc. Je ne suis pas aveugle, je sais, je connais et je comprends les contraintes économiques d'une entreprise. Que chacun, à sa place, doive donc obéir à un schéma d'ensemble me semble normal. Ce n'est pas cela que je remets en cause.

Je n'ai jamais eu à outrepasser mon éthique personnelle, on ne m'a jamais encore demandé de faire quelque chose que je réprouverais fortement (détournement d'argent ou falsification de comptes par exemple). Mais j'ai accepté, à l'occasion, de mentir, de raconter autre chose que la vérité (celle que j'avais vu), d'être bien peu loyal dans mes relations avec mes partenaires. Des petites choses. Mais c'est dans ces petites choses qu'on fait montre d'une grande lâcheté et d'une grande médiocrité.

Et puis, comment ne pas être déçu face à l'attitude de certains ? De ceux qui vous tournent le dos dès qu'ils n'ont plus rien à vous demander ? De ceux qui s'approprient votre travail ? Qui sont prêts à tout pour gravir un échelon ? Comment ne pas être énervé face à ce que se permettent certains dirigeants alors qu'ils chargent leurs employés de lourds fardeaux ?

Bref, ce n'est pas un scoop, mais le monde du travail est vraiment dur et trop souvent désespérant. Je ne veux pas faire d'amalgame, j'ai eu la chance de croiser des gens très bien. Mais il m'arrive de rêver à une entreprise entièrement articulée autour des valeurs chrétiennes. C'est complètement utopique et, quand bien même on parviendrait à fonder une telle entreprise, je crains fort que, les gens étant ce qu'ils sont, l'ambiance ne devienne semblable aux autres entreprises.

Oui, rêvons. Rêvons que, sur un contrat d'embauche, on demande à la personne si elle se reconnait dans les valeurs chrétiennes. Rêvons que celui qui a reçu une grosse prime la partage avec celui ou celle qui en a vraiment besoin. Rêvons que, quand je fais une erreur, on ne m'explique pas que je ne suis qu'un bon à rien. Rêvons que les dirigeants reconnaissent leurs erreurs.

J'aime bien rêver…

Le repas de la Cène

evangile-selon-saint-matthieu-pasoliniJ’étais allé chercher de l’eau au puits. Les femmes avaient eu peur d’en manquer, avec ce vent sec et déjà chaud qui avait commencé de souffler sur la ville. J’aurais préféré y aller plus tard. Le puits était de l’autre côté de la colline. J’ai choisi de la contourner, c’est plus long mais moins fatiguant.

Un peu avant d’arriver au puits, il y avait un attroupement, près de la synagogue. Les gens parlaient fort, s’invectivaient. Des soldats romains sont arrivés et ont demandé brutalement à tout le monde de se disperser. Des coups sont tombés. J’ai failli faire demi-tour. J’ai attendu un peu, le calme est revenu. Quand je suis arrivé au puits, plusieurs personnes discutaient, mais je n’ai pas bien compris de quoi elles parlaient. J’ai rempli ma cruche, j’ai bu un peu d’eau puis j’ai repris le chemin inverse. Quand je suis passé à nouveau devant la synagogue, les personnes écoutaient attentivement un rabbin mais je ne me suis pas arrêté. J’ai vu deux hommes qui saignaient, l’un à la tête, l’autre au bras. J’ai eu un peu peur. Il régnait une sorte d’excitation que je ne comprenais pas.

Peu avant d’arriver chez moi, deux hommes m’ont abordé. Ils m’ont demandé où j’habitais, je leur ai fait signe de me suivre. J’étais inquiet car j’ai pensé qu’ils faisaient partie du groupe de la synagogue. Avaient-ils pris ombrage que je ne daigne pas m’arrêter pour savoir de quoi il s’agissait ?

Arrivé dans ma maison, je les ai fait entrer. Ils n’avaient pas l’air dangereux mais, au contraire, ils étaient calmes et très aimables. Le plus vieux m’a dit : « Le Maître te fait dire : Mon temps est proche ; c’est chez toi que je veux célébrer la Pâque avec mes disciples. » Je ne sais pas de quel maître ils parlaient. Était-ce le rabbin que j’avais vu devant la synagogue tout à l’heure ?

Nous sommes montés à l’étage, là où la grande pièce permet de réunir les convives quand ils sont trop nombreux. Ils m’ont dit que cela allait très bien et qu’ils viendraient faire les préparatifs plus tard. J’étais un peu étonné car je ne les connaissais pas. Je suis redescendu le dire aux femmes. Elles m’ont fait de vifs reproches d’avoir laisser ces inconnus venir s’installer.

Plus tard, les deux hommes sont revenus. Ils ont tout apporté : le pain, de l’eau, du vin, des fruits, l’agneau. Ils ont tout disposé. Ils étaient heureux. Ils chantaient. Quand les enfants sont montés voir, tout intrigués qu’ils étaient, ils leur ont donné du raisin. Puis ils sont partis, en nous saluant bien bas.

A la tombée de la nuit, ils sont arrivés, sans bruit. Ils étaient nombreux, j’ai pensé un moment qu’ils ne rentreraient pas tous dans la salle de l’étage. Les deux disciples m’ont présenté leur maître, qu’ils appelaient « Rabbi ». Ce n’était pas celui que j’avais vu ce matin à la synagogue. Son regard s’est posé sur moi, il m’a salué. J’étais ému et intimidé. Il n’a pas insisté. Ils se sont tous dirigés vers la salle du haut.

Nous étions tous intrigués. Ils ont chanté, ils parlaient beaucoup. Les enfants montaient pour voir. Le maître s’amusait à les appeler, eux se cachaient derrière le pilier. Les enfants riaient, les hommes aussi. Puis le maître a demandé aux enfants de partir : un disciple est venu les amener en bas.

Je n’ai pas pu résister à la curiosité. Je suis monté, discrètement, sans lumière. Je me suis caché derrière le poteau, dans la pénombre. Les rires avaient cessé. Plus personne ne parlait fort, je n’entendais que des murmures.

J’ai compris pourquoi les autres l’appelaient « Maître ». Tous l’écoutaient quand il parlait. J’ai bien entendu qu’il disait que l’un allait le trahir mais je n’ai pas compris de quelle trahison il s’agissait. Mais j’ai bien senti leur effervescence et chacun disait : « est-ce moi ? » A ce moment-là, l’un des hommes est sorti, il est passé devant moi sans me voir, a dévalé les escaliers et est parti. Il n’est pas revenu.

Ensuite, le maître a dit des paroles que je n’ai pas comprises. J’ai vu qu’il a pris du pain et qu’il a dit que ce pain était son corps. Et après il a pris du vin et il a dit que c’était son sang. Le silence s’était fait dans la salle. Les disciples étaient comme interloqués de ce que leur maître leur avait dit.

Puis, tout doucement, le Maître a entonné des psaumes, que tous ont repris. Ils se sont ensuite levés, j’ai juste eu le temps de redescendre rapidement sans qu’ils me voient.

Mon coeur palpitait autant de la crainte qu’ils aient pu me voir que de tout ce que j’avais vu. Ils sont sortis dans la nuit, je ne sais pas où ils sont allés.

Le lendemain a été terrible. La tension était à son comble. Le bruit a couru qu’un faux prophète avait été arrêté pendant la nuit, qu’il y avait eu des échauffourées et que les patrouilles romaines faisaient preuve d’une grande sévérité. Nous sommes restés à la maison toute la journée, sans bouger.

Environ deux semaines plus tard, les hommes qui étaient venus mangés ont frappé à la porte. Il faisait nuit. Ils n’étaient plus que cinq, ils avaient peur, ils étaient fatigués et avaient faim. J’ai reconnu un des plus vieux et aussi le plus jeune. Je leur ai donné à manger.

Ils m’ont tout expliqué.

Jibitou, librement inspiré de Mt, 26, Ma, 14, Lc, 22.

Tristesse de la Toussaint

J’ai souvent trouvé une certaine tristesse à la fête de la Toussaint. Pourtant fêter tous les Saints est joyeux. D’ailleurs aujourd’hui, nous lisions les Béatitudes : « Heureux êtes-vous … »

Est-ce généralement le temps maussade, annonciateur des frimas hivernaux, qui teinte de tristesse cette fête religieuse ? Est-ce les visites aux cimetières [1] que je faisais lorsque j’étais jeune qui me donnait le « bourdon ». Je ne sais trop.

Toujours est-il que cela n’est rien en comparaison de ce que viennent de subir les Chrétiens d’Irak, massacrés durant la messe de la veille de la Toussaint. Au moins 46 morts, dont 2 prêtres.

S’il est une chose que je ne connais absolument pas, c’est de vivre sa foi dans la terreur et dans la crainte de sa propre vie. Moi qui vais dans une église comme j’entre dans un refuge, à l’abri de la fureur du monde, pour y trouver la sérénité intérieure quand elle me fait défaut.

Quel courage ont ces chrétiens, ces catholiques, à se rendre encore dans une église, à braver les oukases et les menaces ! Je ne sais vraiment pas comment je réagirais en pareille situation…

  1. la photographie du cimetière est de Sigrid Daune,  site Photographisme.net []

Le Père François Varillon

couv (Page 3)J’ai découvert François Varillon (1905-1978), jésuite, par un de ses livres les plus connus, « Joie de croire, joie de vivre ». Ce livre a eu un retentissement très fort pour moi et sur ma foi. Comme j’ai eu l’occasion de le dire en ce billet, j’ai traversé une période de doute, de sécheresse, de remise en question. Je butais notamment sur la question de la rationalité. Comment, imprégné de culture scientifique, pouvais-je croire ce que les Évangiles disaient ? Une question revenait sans cesse : et si tout ça n’était que des sornettes, des affabulations, qu’un amas de mythes plus ou moins évolués, structurés et surtout bien racontés ? Mais ces interrogations ne font finalement pas tellement avancer, je me suis aperçu plus tard de leur stérilité. Soit on leur donne prise, et la conclusion s’impose d’elle même, soit on « résiste », comme je l’ai fait, mais on avance assez peu. J’en étais là lorsque j’ai eu entre les mains « Joie de croire, joie de vivre ».

L’art de Varillon est d’abord de parler théologie au tout venant, avec des mots simples, et avec une clarté de formulation assez remarquable. F. Varillon mise sur l’intelligence des lecteurs et, surtout, réconcilie foi et rationalité. Il a le don d’expliquer les principaux dogmes du catholicisme sans être laborieux, sans être ennuyeux, ni hautain, ni distant. Grâce à lui, ma foi en a été renouvelée. Tout ne s’est pas fait en une lecture évidemment. J’ai mûri les propos, ai lu et relu les passages que je ne m’appropriais pas parce que je ne les comprenais pas. En me gardant bien de ne pas comparer ce qui est incomparable, j’ai parfois l’impression que Varillon m’a éclairé comme l’Esprit Saint a éclairé les apôtres et les disciples après Pentecôte. J’ai compris – ou j’ai au moins approché – ce qui était encore obscur, ce que je percevais sans savoir, ce que j’entendais sans comprendre.

Lisant et relisant « Joie de croire, joie de vivre » – c’est, littéralement, mon livre de chevet – je vais tenter d’en faire un résumé, de partager les faits saillants de son discours et discuter les explications qu’il donne. Ce travail est important et s’étalera sur plusieurs mois : je doute de pouvoir écrire plus de 2 billets par mois sur le sujet. J’espère surtout être capable de résumer sa pensée, sans la trahir, tout en en préservant la fluidité et la logique.

Qu’une chose soit claire : je ne veux en aucun cas me substituer à lui ou à son livre. Je veux juste faire œuvre de partage. Je ne cesserai pas de vous conseiller de lire le livre lui-même car la source sera toujours meilleure que la copie ou le résumé.

La publication de ces billets commencera bientôt. Patience …