Les Traditionalistes (3/3)

Différences de fond

J’ai voulu aborder en premier la liturgie, essentiellement parce que c’est souvent sur ce seul aspect que les différences sont vues entre les Traditionalistes et les catholiques en communion avec Rome. Pourtant, on peut dire que la liturgie n’est finalement que la partie émergée de l’iceberg, tant des désaccords importants, voire définitifs, ont trait au « fond », c’est-à-dire à la façon dont l’Église doit être conduite.

Je ne saurais faire par moi-même l’étalage de toutes les différences. Je peux néanmoins en donner quelques unes, celles qui sont les plus mises en avant et qui, sans doute, posent le plus de problème.

Le Concile Vatican II

​​Pour la FSSPX, le concile Vatican II est honni car source de tous les maux affectant l’Église. Il serait trop long de répertorier tous les points de désaccord. En fait, je crois que tout est désaccord et je ne pense pas qu’il y ait un seul point qui ait trouvé un agrément. Selon eux, le concile Vatican II vient contredire 2000 ans de magistère de l’Église et donc promeut l’erreur. Il est le symbole du modernisme qui aurait gagné l’Église.

L’ouverture au monde, la liberté religieuse, l’oecuménisme sont autant de pierres d’achoppement. Que dit le concile Vatican II, que beaucoup de gens, dont moi-même, connaissent finalement assez mal ? Dans Lumen Gentium, par exemple : « En effet, ceux qui, sans qu’il y ait de leur faute, ignorent l’Évangile du Christ et son Église, mais cherchent pourtant Dieu d’un cœur sincère et s’efforcent, sous l’influence de sa grâce, d’agir de façon à accomplir sa volonté telle que leur conscience la leur révèle et la leur dicte, eux aussi peuvent arriver au salut éternel » [1]. Inacceptable pour les Traditionalistes. Les documents de base de Vatican II (les constitutions) sont complétés par des déclarations. Il est intéressant de lire Nostra Aetate ((Déclaration sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes)) et Dignitatis Humanae ((Déclaration sur le liberté religieuse)).

Quant à la position prise par la FSSPX, une documentation fournie est mise à disposition, que je vous laisse découvrir pour en savoir plus.

Théocentrisme versus anthropocentrisme

J’ai longtemps cru que la question liturgique n’était qu’une question de sensibilité, voire de nostalgie. J’ai connu beaucoup de personnes lorsque j’avais 10-15 ans (donc vers la fin des années 70) qui disaient être heureuses de retrouver les messes de leur enfance. Mais le problème de la liturgie dépasse largement les points évoqués ci-avant. L’un des reproches les plus virulents émanant destradis contre Vatican II, c’est d’avoir trop mis l’homme au centre de toute chose et, par là même, d’avoir reléguer Dieu à l’arrière-plan. Que l’attention soit portée aux autres et, rapidement, on se fait affubler de l’attribut « droit-de-l’hommiste », vraie insulte dans la bouche d’un tradi. L’ouverture au monde, la prise en compte des cultures et du contexte des autres pays est aussi très mal perçue. C’est ainsi que la rencontre d’Assise est considérée comme un mal absolu – j’y reviens plus loin.

J’ai le sentiment que, selon les Tradis, donner la primeur à l’homme revient à abaisser Dieu. Doit-il y avoir une limite entre le souci que l’on doit à l’autre et celui que l’on doit à Dieu ? Quels sont les deux plus grands commandements que Jésus nous a enseigné ? L’amour de Dieu et l’amour du prochain. Les deux sont indissociables. Pour moi, se soucier du sort de l’émigré, des roms, de mon voisin, de mon collègue, ne m’éloigne pas de Dieu (au contraire dirai-je). Alors pourquoi ce raidissement ? Probablement parce que des considérations politiques viennent se greffer, que de se préoccuper des droits des autres avant de leurs devoirs est le signe d’un gauchisme invétéré, ce qui est inenvisageable pour un Tradi, forcément de droite.

La nostalgie d’un monde révolu

Au fond, derrière l’appel à la Tradition, se cache aussi la nostalgie d’un monde révolu, que d’ailleurs beaucoup n’ont pas connu d’ailleurs. Nostalgie d’un monde où l’Église était omniprésente, où rien ne se décidait sans qu’elle ait au minimum son mot à dire, où le cosmopolitisme religieux n’existait pas. Le monde a changé, c’est un fait. Il prend un chemin que beaucoup de catholiques regrettent. Faut-il pour autant rester cramponner à une idée un peu biaisée du passé ? N’est-ce pas un poncif que de croire que c’était forcément mieux avant ? Il est vrai que certains vont encore plus loin, en semblant regretter le temps des croisades ou celui de la royauté.

Les discussions avec Rome et Benoît XVI

BenoÎt XVI a engagé des discussions avec la FSSPX sur Vatican II. Il semble que ces discussions, débutées fin 2009, soient achevées mais personne ne semble en connaître les conclusions. Vont-elles déboucher sur une prélature personnelle de la FSSPX, à l’instar de l’Opus Dei ? Comment la rattachement à Rome et Vatican peut-il se faire quand des propos très durs sont tenus régulièrement ? Nous verrons bien…

Deux blocages parmi d’autres

Les rencontres d’Assise

Ces rencontres inter-religieuses ont eu lieu dans la ville d’Assise, à l’initiative de Jean-Paul II, en 1986, 1993 et 2002. Benoît XVI en a prévu une à l’automne 2011.​ Inutile d’insister sur ce que peuvent en dire les fidèles de la FSSPX : rien moins qu’un scandale, le Pape étant forcément dans l’erreur. Rabaisser la religion catholique au même niveau que les religions du monde est inacceptable, alors même qu’il faudrait les convertir. Qu’en a dit le bienheureux Jean-Paul II ? « Le fait que nous sommes ici n’implique aucunement une intention de recherche un consensus religieux parmi nous ou négocier nos convictions et notre foi. Il ne signifie pas non plus que les religions soient réconciliées dans un engagement commun dans le cadre d’un projet mondialisé qui les dépasserait toutes.Pas plus que c’est une concession au relativisme religieux, parce chaque être humain doit sincèrement suivre sa conscience avec l’intention de rechercher et d’obéir à la Vérité. Notre réunion atteste seulement – et c’est sa signification réelle pour les gens de notre temps – que dans la grande bataille pour la paix, l’humanité, dans sa grande diversité, doit puiser de ses plus profondes et vivifiantes sources où la conscience est formée et sur laquelle est fondée l’action morale de tous. » [2]

​​La béatification de Jean-Paul II

La récente béatification de Jean-Paul II a rappelé la distance entre les Tradis de la FSSPX et le Vatican. En début de pontificat, beaucoup ont cru que Benoît XVI serait bienveillant et conciliant avec eux. La levée des excommunications, le motu proprio, l’engagement de discussions théologiques allaient dans ce sens. Mais, si j’ose dire, la lune de miel est finie, et nombreux sont ceux, sur les divers forums ou blogs, qui expriment leur déception, pour ne pas dire plus.

Le coup de poignard – avant celui d’Assise 2011 – a été la béatification de Jean-Paul II dont nous voyons à quel point il a été et est détesté par la FSSPX. Sans doute parce qu’il refusa d’autoriser MgrLefebvre à ordonner des évêques. Que ce pape ait pu être déclarer bienheureux est une sorte d’affront à cette communauté qui ne peut plus se permettre de transiger en rien. Si Jean-Paul II est réellement bienheureux, c’est-à-dire que par son intercession Dieu a donné un signe aux hommes, comment pouvoir le critiquer sur tel ou tel point ? Comme j’ai pu montrer à quel point le miracle attribué à Jean-Paul II était la pierre d’angle, la FSSPX a émis le doute sur le miracle même, Dieu et la FSSPX ne pouvant pas se tromper tous les deux…

Pour conclure

​​De par mon passé, je me sens toujours lié, un peu, à cette communauté qui m’intringue, parfois me fascine, mais qui trouve souvent bien peu grâce à mes yeux. Pourtant, comme beaucoup, j’aimerais des relations pacifiées, charitables comme celles qui devraient s’établir entre frères dans le Christ.

Avouons qu’il est difficile de discuter avec des gens qui, parce que vous êtes de l’Église (conciliaire), voit en vous un moderniste invétéré, doublé d’un gauchiste au minimum latent, triplé, si votre compte y est, d’un quasi apostat. Tant que les Tradis continueront de se croire seuls détenteurs de la vérité, seront aussi hautains que certains peuvent l’être, passeront leurs temps à critiquer le Pape, tel ou tel évêque ou prêtre, j’aurais du mal à aller très loin dans une relation fraternelle.

Soyons clair. Il y a des gens très bien chez les Tradis, qui vivent vraiment et sincèrement leur foi, dans un esprit de charité tout à fait remarquable. Mais une grande partie a quand même l’esprit belliqueux et bien peu charitable. La lecture des forums tradis étant, à ce titre, fort instructive.

Quelques sites du Tradiland

Les Tradis sont présents sur la toile. Toutes les tendances sont représentées. Les Tradis n’hésitent pas non plus à aller sur des sites « modernistes » (La Croix par exemple) afin de porter « la bonne parole ». La réciproque – c’est-à-dire l’acceptation dans leurs lieux de discussion des catholiques conciliaires est rarement de mise. Enfin, la lecture régulière du Forum Catholique montre qu’ils sont peu tendres « entre eux », l’invective forte, l’insulte pas toujours très éloignée. Je suis d’ailleurs étonné de voir qu’ils n’hésitent pas donner une telle image d’eux mêmes. Sans doute pour, ensuite, aller mieux faire la leçon aux autres.

  • Le Forum Catholique : célèbre forum qui a plus de 10 ans d’existence mais qui voit s’affronter deux tendances parmi les Tradis, ceux qui soutiennent le Pape, et ceux qui soutiennent la FSSPX ; le forum a été fermé temporairement suite aux excès de certains, puis rouvert avec des règles de modérations apparemment plus strictes ; les débats en sont depuis plus pacifiques mais n’ont pas été agréées pas tous
  • le forum FECIT : mécontents de l’évolution du webmestre du FC concernant la modération de certains propos tenus (contre le Pape par exemple), des anciens membres ont décidé d’ouvrir un forum dont la forme est très proche du FC
  • La Porte Latine, site officiel français de la FSSPX
  • DICI, organe de communication de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X
  • ​le blog de l’abbé Laguérie, avec une fréquence de parution assez lâche; l’abbé Laguérie, ancien curé de St Nicolas du Chardonnet, membre alors de la FSSPX, en a été exclu pour une raison que j’ignore
  • Le Salon Beige, tenu par des laïcs catholiques, orientés à droite, voire plus
  •  et bien d’autres encore…

Mise à jour du 15 juillet 2011

  • modification de la description du forum FECIT
  1. Lumen Gentium, chapitre II « Le Peuple de Dieu », article 16 « Les Non-Chrétiens » []
  2. traduit par mes soins à partir du texte anglais publié sur le site du Vatican []

Les Traditionalistes (2/3)

 La liturgie

La liturgie a été et est un des points d’achoppement. Et c’est un point important puisque la liturgie est la manière, codifiée, selon laquelle les fidèles prient et célèbrent Dieu. Dans la religion catholique, toute célébration eucharistique a une importance primordiale puisque le Christ est présent dans l’hostie, au moment de la consécration. On ne peut, on ne doit donc pas faire n’importe quoi avec la liturgie.

Il est régulier que les Tradis dénoncent telle ou telle messe, telle ou telle façon de célébrer. Ils ont raison de dénoncer les abus. L’église n’est pas une salle de spectacle. Elle est le lieu de la rencontre avec Dieu, elle est le lieu où le Christ se rend présent. Est-ce le hasard ? Est-ce la bienveillance du Saint-Esprit ? Je n’ai jamais, dans les différentes paroisses où je suis passé lors de mes divers mouvements géographiques, eu à souffrir de ces débordements. Je crois donc volontiers qu’ils sont assez minimes en proportion. Et sachons aussi admettre que ces liturgies débridées ne sont en rien conformes à Vatican II.

Les dissemblances entre l’ancien et le nouveau rite ne sont pas si nombreuses mais certaines sont importantes et conduisent à avoir deux rites, sinon antagonistes, du moins très différents dans la forme. Car dans le fond, quelque soit le rite, l’eucharistie consacre la venue de Jésus Christ qui s’est donné en partage pour la multitude.

Le latin

L’abandon du latin pour les célébrations est un des points les plus connus. Vatican II a permis [1] que les messes puissent être célébrées dans la langue vernaculaire (c’est-à-dire la langue parlée seulement à l’intérieur d’une communauté linguistique donnée, le français par exemple). J’aime le latin, surtout chanté, j’apprécie, comme beaucoup, la beauté du chant grégorien. Cependant, je suis gêné par une célébration en latin, tout simplement parce que je ne comprends pas ce qui est dit. Oh bien sûr, je sais maintenant ce que Kyrie Eleison ((Seigneur, aie pitié)) veut dire, tout comme Pater qui est in caelis ((Notre Père qui est aux Cieux)). Je préfère, quant à moi, réciter le Notre-Père en français, en pesant chaque mot. Je me souviens d’une messe solennelle à St Nicolas, où l’évangile avait été lu en latin. Il y a là une sorte de préciosité que j’ai dû mal à comprendre. Mais, latin ou français, peu importe finalement. Si certains préfèrent la messe en latin, c’est leur droit. Il faut aussi préciser que les fidèles ont généralement avec eux un missel qui leur permet d’avoir la traduction en français des paroles prononcées en latin.

Le prêtre et l’assemblée

Autre point de dissension, le plus important en réalité, la façon de célébrer. Selon le rite St Pie V, le prêtre est tourné vers l’autel, vers Dieu, tournant donc le dos à l’assemblée mais étant l’intermédiaire entre l’assemblée et Dieu. Vatican II a introduit une notion plus communautaire de la célébration, le prêtre étant face à l’assemblée. Vatican II a aussi permis une participation active de l’assemblée, pour différentes lectures. Pour la messe selon le rite de St Pie V, je comprends la force du symbole, que le peuple de Dieu se tourne vers Lui, symbolisant là son attachement et sa soumission. Cependant, j’opposerais deux arguments : d’abord, pour moi, se tourner vers Dieu se fait d’abord en son coeur, et l’on peut prendre toutes les postures que l’on veut, la Vérité est là, dans son être intime. Que certains se sentent plus à l’aise dans le rite extra-ordinaire, je le comprends. Mais qu’ils admettent que d’autres puissent s’unir à Dieu grâce au rite ordinaire. Ensuite, puisqu’il est question de tradition, je ne sais comment les premiers chrétiens célébraient leurs premières eucharisties. Mais l’aspect communautaire devait sans doute primer. La Cène telle que les Évangélistes nous l’ont rapporté avait cette dimension communautaire.

L’hostie

Un autre point de désaccord concerne la manière dont l’hostie est donnée aux fidèles. Exclusivement dans la bouche selon l’ancien rite alors que Vatican II a introduit la distribution dans la main. Comment Jésus a-t-il donné le pain à ses disciples lors de la Cène ? Est-on moins respectueux du corps du Christ si l’on prend l’hostie dans la main ? Le document du Vatican Redemptionis Sacramentum précise, au chapitre IV, article 92 que : « Tout fidèle a toujours le droit de recevoir, selon son choix, la sainte communion dans la bouche. Si un communiant désire recevoir le Sacrement dans la main, dans les régions où la Conférence des Évêques le permet, avec la confirmation du Siège Apostolique, on peut lui donner la sainte hostie. Cependant, il faut veiller attentivement dans ce cas à ce que l’hostie soit consommée aussitôt par le communiant devant le ministre, pour que personne ne s’éloigne avec les espèces eucharistiques dans la main. S’il y a un risque de profanation, la sainte Communion ne doit pas être donnée dans la main des fidèles. » J’ai tout de même remarqué que lors des messes célébrées au Vatican par le Pape, l’hostie n’est généralement pas donnée dans la main.

Le rite de la paix

Autre moment absent de l’ancien rite, et largement répandu dans le nouveau, le rite de la Paix. Juste après le « Que la paix du Seigneur soit avec vous » auquel les fidèles ont répondu « Et avec votre Esprit », le prêtre enjoint les fidèles à « se donner la paix du Christ ». Je sais d’expérience que ce moment rencontre beaucoup d’hostilité auprès des traditionalistes. Et si tous n’y sont pas hostiles par principe, beaucoup en éprouvent de la gêne. Là aussi, jetons un oeil à ce qu’en dit le Vatican : « En ce qui concerne le signe de la paix à transmettre, la façon de faire sera décidée par les Conférences des évêques, selon la mentalité et les us et coutumes de chaque peuple. Il convient cependant que chacun souhaite la paix de manière sobre et uniquement à ceux qui l’entourent. » [2]

Conclusion

Le pape, tout comme son prédécesseur, a permis la célébration selon ce rite par différents motu proprio, le dernier ayant été signé en 2009. La liturgie peut donc être célébrée selon deux rites, le rite ordinaire ou le rite extra-ordinaire (l’ancien rite). Dans la plupart des paroisses françaises, c’est le rite ordinaire qui prévaut. L’un des problèmes est que de nombreux de prêtres ne savent pas célébrer selon l’ancien rite.

Ce que dit la FSSPX du nouveau rite ? C’est simple et clair : « Les prêtres de la Fraternité célèbrent exclusivement la Messe Traditionnelle, dite de St Pie V, en latin, et s’oppose activement aux nouveautés libérales introduites par et après le Concile Vatican II, qui minent la Foi et amènent sa ruine. » [3]

J’aurais pu aussi évoquer la question des habits liturgiques (aubes, étoles,…) qui montrent qu’en réalité, rien ne trouve grâce aux yeux des Tradis, même la simplicité. Je vous renvoie à cet échange entre Nicolas Senèze, journaliste à La Croix, qui a osé se moquer d’un cardinal ayant revêtu la cappa magna, longue de 6 mètres. Certains s’en sont émus, ont tiré à boulets rouges sur lui. Voici sa réponse.

A suivre…

 

Modification du 11 juillet 2011 au début du 2ème paragraphe de la conclusion : précision sur le fait que la FSSPX parle bien du nouveau rite.

  1. il faut préciser que Vatican II n’a pas prôné l’abandon du latin mais a ouvert la porte à l’utilisation de la langue du pays – voir ce qu’en dit l’article 36 de Sacrosanctum Concilium []
  2. article 82 de la présentation générale du missel romain []
  3. Pour la référence, c’est ici []

Les Traditionalistes (1/3)

Ma situation personnelle

Vous me permettrez de commencer par dire quelques mots de mon parcours, afin d'éclairer les propos écrits ci-après. Je suis né en 1967. Mes parents, catholiques pratiquants, ont rapidement été mal à l'aise devant les nouveautés et changements induits par le concile Vatican II. La partie immergée de l'iceberg, ô combien importante, a concerné principalement la question liturgique et ses trop nombreux abus. Nous étions dans les années 1974-75. Parallèlement, un mouvement hostile à Vatican II, sous l'impulsion de Mgr Lefebvre, s'est organisé afin de garantir le maintien de la "Tradition".

Mes parents ont donc fait le choix dans ces années-là de me catéchiser par les traditionalistes. J'allais donc au catéchisme enseignée par une dame "tradi" à Boulogne-Billancourt, j'ai fait ma communion solennelle à St Nicolas du Chardonnet, j'ai été confirmé par Mgr Lefevbre lui-même, j'allais à la messe tous les dimanches à St Nicolas et, last but not least, j'ai fait parti d'un mouvement scout de cette mouvance (pour vous donner une idée, les Scouts d'Europe étaient considérés comme trop laxistes). J'ai connu certaines figures emblématiques de la Tradition, Mgr Ducaud-Bourget et l'abbé Laguérie, pour ne citer qu'eux deux.

Vers l'âge de 16 ans, j'ai décidé de quitter ce mouvement, tout en continuant de pratiquer : je quittais donc les Tradis pour l'Église dite conciliaire.

Que retiens-je aujourd'hui de ces années-là ? De très belles cérémonies. Longues, très longues. Une religion pratiquée "à l'ancienne", tant dans sa forme que dans le fond. Les soutanes des prêtres, les mantilles des femmes, les génuflexions nombreuses et un brin ostentatoires. Les messes en latin et la fameuse liturgie de St Pie V. Voilà pour la forme. Quant au fond, une vision très manichéenne de la vie et de la foi, où on insiste plus sur le châtiment de Dieu que sur son Amour. Ceux, plus âgés, qui ont été catéchisés avant le concile Vatican II (1962-1965) savent ce qu'il en était. Une mini-société, aux rites très codifiés, vivant en vase clos.

Deux éléments ont joué dans ma décision d'adolescent de quitter ce mouvement : d'une part, un élitisme religieux hautain et assez pesant ("Nous sommes les vrais catholiques") qui m'apparut de plus en plus en contradiction avec l'Évangile ; d'autre part, une politisation assez forte, dominée par les mouvements d'extrême-droite et les mouvements royalistes [1].

Voilà pour l'essentiel. J'ai depuis continué mon chemin de foi, avec les doutes, les écarts, les moments faibles. Mais jamais, je n'ai eu le sentiment que l'Église – dite conciliaire – à laquelle j'appartiens ne m'a éloigné de Dieu et du Christ.

A suivre…

  1. à l'époque – peut-être est-ce toujours le cas ? – de nombreux journaux de ces obédiences étaient vendus sur le parvis de St Nicolas []

Une polémique pour rien ?

Je ne montrerai pas la photo, objet du scandale. Je ne vous donnerai aucun lien vers les nombreux, trop nombreux articles qui traitent de l'affaire. Votre moteur de recherche préféré vous orientera.

Donc, un photographe a pris, dans les années 80, une photographie d'un crucifix plongé dans un verre d'urine. Cette photo fait partie d'une exposition qui se tient actuellement à Avignon. Cette photo crée l'émoi.

Cette photo me révulse. Non pas tant par ce qu'elle montre que par ce qu'elle dit. C'est surtout le titre de la photo qui créé le scandale, pas tellement la photo en elle-même [1]. Et elle a indigné de nombreux catholiques, dont l'évêque d'Avignon, Mgr Cattenoz. Vous connaissez sans doute la suite des événements : une manifestation a été organisée, puis deux individus se sont introduits dans le musée et ont cassé le plexigas qui recouvrait la photo en question [2].

Donc, pour résumer :

  • Une exposition a lieu, montrant une photo blasphématoire, pourtant maintes et maintes fois exposée depuis 25 ans ;
  • Beaucoup de croyants s'indignent, se sentant offensés ;
  • L'évêque du lieu proteste officiellement et demande le retrait de la photo ;
  • Des individus "détruisent" la photo ;
  • Les medias tombent à bras raccourcis sur les auteurs, très probablement issus de la sphère traditionaliste, qualifiés d'intégristes d'extrême-droite [3];
  • Le photographe, aidé en cela par les bien-pensants de tous bords, se défend d'avoir blasphémé, se prétend même chrétien.

Que peut-on dire d'un tel charivari ? Et comment prendre position en son âme et conscience ?

Que quiconque pour qui le Christ représente quelque chose, pour qui le crucifix représente tant de choses, se sente indigné, cela est normal. Et compréhensible. Et la protestation de Mgr Cattenoz disait bien cela et s'était donc fait le porte-parole de tous.

Fallait-il aller plus loin ? Je ne le crois pas. En effet :

  • La réponse violente à une attaque elle-même violente conduit souvent à l'effet inverse de celui recherché : l'agresseur se trouvant agressé, il a beau jeu alors de jouer les vierges effarouchées ; et c'est ce que l'on voit en effet maintenant ;
  • Pire encore, les catholiques sont mis dans le même sac informe des intégristes d'extrême-droite ; voyez, disent-ils, votre intolérance face à l'art contemporain (sic) conduit les extrémistes à se servir de votre indignation pour aller faire de la casse ;
  • Enfin, et surtout, cette photographie serait restée ignorée de la plupart si ces actions malheureuses ne lui avaient donné, finalement, un éclairage qu'elle n'avait initialement pas ; et, en tant que catholique, cela me gêne et m'attriste.

On voit bien, surtout, à qui sert cette polémique : aux nostalgiques de la chrétienté toute-puissante, des croisades, des guerres de religion, avec moult amalgames du style : "Ah, ils n'auraient pas osé faire cela au Coran".

Bref, je crains que cet épisode, que je veux croire assez mineur, ne montre la stratégie nouvelle de certains milieux qui veulent en découdre. Puissent-ils, avant de se croire les nouveaux croisés, sauveur de la Chrétienté, relire les paroles suivantes : "C'est pourquoi, je vous le dis : Dieu pardonnera aux hommes tout péché, tout blasphème, mais le blasphème contre l'Esprit ne sera pas pardonné. Et si quelqu'un dit une parole contre le Fils de l'homme, cela lui sera pardonné, mais si quelqu'un parle contre l'Esprit Saint, cela ne lui sera pas pardonné, ni en ce monde-ci, ni dans le monde à venir." [4]

  1. la photo semble avoir été tirée en forçant sur les tons jaune et rouge, sans explications, il serait difficile d'en dire plus []
  2. plus une autre photo du même auteur qui, elle, n'était en rien blasphématoire []
  3. notons que l'on dit maintenant que l'évêque serait lui-même finalement assez proche du milieu traditionaliste, je n'en sais à vrai dire trop rien []
  4. Ma, 12, 31,32 []

Béatification de Jean-Paul II (suite)

Parmi les catholiques, de quelque tendance qu'ils soient, plus que je ne le pensais ont des interrogations envers la béatification de Jean-Paul II. Je ne suis en général pas d'accord avec les réserves qu'ils expriment, hors celle de la procédure accélérée que j'ai déjà eu l'occasion de commenter.

Parmi donc toutes les tendances de l'Église – comme les courants dans les partis politiques – il en est deux qui émanent de groupes diamétralement opposés mais qui se rejoignent dans la critique de cette béatification : Golias et la fraternité sacerdotale saint Pie X (FSSPX). Ainsi l'aile gauche et l'aile droite se rejoignent-elles dans la contestation. Mais leurs arguments diffèrent. C'est cela, en l'occurrence, qui est intéressant. Et cela permet de s'entraîner à un exercice de logique.

Golias conteste la béatification et la présente comme un exercice de fabrication du Vatican, exercice ne tenant pas compte des vertus du futur béatifié, et ne servant en réalité que des objectifs de communication. Le miracle – nécessaire pour passer du statut de vénérable à bienheureux [1] – est même contesté. "Un miracle discutable", disent-ils.

La FSSPX, elle, attaque le pontificat de Jean-Paul II et pose la question : "Est-ce là un pontificat qui mérite une béatification ?" La réunion d'Assise en 1986 a été, semble-t-il, la goutte d'eau amenant aux ordinations effectuées par Mgr Lefevre en 1988, à moins qu'elle n'ait servi d'alibi. Je note aussi que la FSSPX prend un soin particulier à diffuser très rapidement des communiqués pour critiquer le Vatican (cf. ce billet).

Mais l'esprit rationnel que je suis essaye de comprendre la logique de contestation, intimement liée à celle de la béatification :

  • comme l'explique S. Lemessin, on commence par "étudie(r) la vie de la personne pour voir si elle a vécu les vertus théologales et cardinales (la foi, l’espérance et la charité, ainsi que la force, la prudence, la tempérance et la justice)" : c'est un point contesté et par Golias, et par la FSSPX ;
  • ensuite, on cherche s'il y a un miracle, qui sera authentifié par la commission médicale du dicastère de la cause des Saints : seul Golias conteste ce point.

J'en conclus donc que la FSSPX ne conteste pas le miracle. Donc, elle y croit (je n'ose penser qu'elle ne dise pas clairement ce à quoi elle ne croit pas). Or donc, si miracle il y eut, c'est donc que Dieu a considéré que l'intercession de Jean-Paul II pour obtenir guérison était recevable [2]. Or comment Dieu pourrait-il accepter l'intercession d'un homme dont l'oeuvre principale, à savoir son pontificat, est entachée de si grandes fautes, qui a célébré de "grandes messes pontificales qui dans une certaine mesure ont provoqué un écroulement liturgique  jamais connu  et qui a propagé dans toutes les Églises locales des abus qui crient vers le Ciel !", qui n'a pas défendu "la Foi dans toutes les circonstances contre l’erreur" ?

Car finalement, l'analyse des vertus n'est qu'un préalable, elle n'est qu'une condition nécessaire mais elle n'est pas suffisante. Ici, pour les croyants que nous sommes, c'est bien le miracle qui est décisif. Non seulement s'il n'y a pas de miracle, il n'y a pas de béatification, mais de surcroit, il donne implicitement du crédit aux vertus du bienheureux.

Conclusion

Dans leurs contestations respectives, qui chacune est d'ailleurs en ligne avec leurs discours récurrents à l'égard du Vatican et de Jean-Paul II, je note que Golias est logique avec lui-même. La FSSPX devrait donc, afin d'éliminer un hiatus incompréhensible entre ce que Dieu permet et ce qu'elle nous explique, dire clairement que le miracle est non seulement discutable mais aussi faux.

 


Mise à jour du 31/03/2011

En prolongement de la conclusion du billet, la FSSPX a clarifié sa position, en la personne de Mgr Fellay, lors d'une interview.

A la question "Comment de vrais miracles pourraient-ils être permis par Dieu pour authentifier une fausse doctrine, à l’occasion des multiples béatifications et canonisation faites ces dernières décennies ?", il répond : "C'est tout le problème : est-ce que ce sont des vrais miracles ? Est-ce que ce sont des prodiges ? Selon moi, il y a des doutes. Je suis très étonné de la légèreté avec laquelle on traite ces choses-là, pour autant que je puisse le savoir."

Voilà. J'admire la rhétorique utilisée par le responsable de la FSSPX. 

  1. je vous renvoie vers cet article, fort intéressant, de S. Lemessin []
  2. ce n'est sans doute pas le bon mot, mais je n'en trouve pas d'autres. []

Liberté religieuse, chemin vers la paix

Je reprends textuellement le titre du message que le pape a diffusé le 1e janvier 2011. Je vous invite à lire le texte du message intégralement car, d'une part c'est un texte fort, à lire et à méditer, d'autre part je gage que nous allons en entendre parler dans les mois à venir et que 2011 marquera un tournant dans le pontificat de Benoît XVI.

Tout d'abord, un bref résumé de ce message. Tout d'abord y est défendu le principe même de liberté religieuse qui s'enracine dans la dignité même de la personne humaine. Le droit de croire est un droit inaliénable : "Quand la liberté religieuse est reconnue, la dignité de la personne humaine est respectée à sa racine même". S'ensuivent plusieurs paragraphes sur le lien entre la religion et la dimension publique de la religion, et comment les États doivent permettre cette liberté religieuse sans verser ni dans la laïcisation absolutiste, ni dans le fondamentalisme religieux et le fanatisme qui lui est lié. Le pape appelle au dialogue entre l'Église et toutes les communautés religieuses afin d'éliminer toutes les formes d'hostilité envers ceux qui pratiquent une religion, et aller au-delà de la haine et des préjugés. Il s'adresse enfin à tous ceux qui souffrent de persécutions dans le monde.

Pourquoi allons-nous entendre beaucoup parler de ce message ? Parce que le Pape invite les leaders des grandes religions à venir à nouveau à Assise en octobre 2011, à l'occasion du 25ème anniversaire de la rencontre avec les représentants des diverses églises et communions chrétiennes et des autres religions venus à Assise pour la journée de prière pour la paix (27 octobre 1986) [1]. C'est donc un geste fort et rare et l'on sait ce que les medias y donneront comme écho. Dans la foulée de JMJ de Madrid en août, ce sera assurément l'autre événement fort de l'année.

Cependant, ce geste, s'il sera apprécié de la majorité des catholiques et des chrétiens, sera vilipendé par les Traditionalistes. A vrai dire, l'hallali a déjà sonné, comme ce communiqué paru le jour même de la publication du message du Pape. Ce communiqué est signé par la FSSPX qui, je le rappelle, conduit des discussions doctrinales sur le concile Vatican II avec le Vatican. Bref, il est clair que le rapprochement n'aura pas lieu car le geste du Pape est jugé comme un affront. Ceux qui rêvaient que le Pape revienne à avant Vatican II en seront pour leur frais. Ceux qui ont douté du Pape – j'avoue moi-même avoir été interpellé par le geste du Pape envers les Traditionalistes, considérant qu'il en faisait un peu trop même si je pressentais l'échec quasi assuré des discussions – seront rassérénés de voir qu'il n'en est rien. Ce pape suit sa route, avance mais cède finalement peu à ceux qui rêvaient de le voir renier les 40 dernières années de la vie de l'Église.

Le monde d'aujourd'hui montre que les chrétiens sont plus victimes qu'aucun autre groupe religieux d'agression, de violence et de sujétion. Ouvrir la voie du dialogue avec les autres groupes religieux est une nécessité impérieuse. Comme le Pape l'a dit dans son message : "Le chemin ainsi indiqué n’est pas celui du relativisme ou du syncrétisme religieux. (…) Cela n’exclut pas cependant le dialogue et la recherche commune de la vérité dans divers milieux vitaux, car, selon une expression souvent utilisée par saint Thomas d’Aquin, "toute vérité, qui que ce soit qui la dise, vient de l’Esprit Saint" ". [2]

Jean-Paul II a-t-il renié le Christ ? S'est-il converti à l'hindouisme ou à l'Islam ? Où est le danger ? Comment des personnes se référant à Jésus dont la vie terrestre n'a été que dialogues avec les étrangers, les laissés-pour-compte, les prostituées, les Juifs pratiquants, les zélotes, les Romains, peuvent voir du danger dans une prière commune avec les autres.

Lorsque j'étais étudiant, il m'arrivait d'être invité par des amis juifs à la prière du vendredi soir. Je ne comprenais pas les prières récitées en hébreux, je priais Jésus dans mon coeur et récitais pour moi-même un Notre-Père.

  1. Vous pouvez lire aussi la lettre de Benoit XVI à l'occasion du 20ème anniversaire de la rencontre d'Assise []
  2. Super evangelium Joannis, I,3 []