Voyage au bout de l’enfer, de Michael Cimino (The deer hunter)

An english version of the text is available below.

Œuvre magistrale sur la guerre du Vietnam, ce film de Michael Cimino, décédé en juillet 2016, est bouleversant. Non seulement, il donne à voir les atrocités de la guerre mais il décrit avec finesse les traumatismes engendrés sur ceux qui y participent.

Superbe interprétation de tous les acteurs, avec mention spéciale à Robert de Niro et Christopher Walken.

***

Dans mon panthéon personnel, ce film occupe une place à part et, avant d’aborder le film en lui-même, je voudrais partager comment et pourquoi ce film m’a autant marqué. J’ai vu ce film lorsque j’avais 19 ans, plusieurs années après sa sortie. Un copain de classe m’avait proposé de l’accompagner et me l’avait présenté comme un film sur la guerre du Vietnam. Lorsque je l’ai vu, sans l’avoir détesté, j’ai été plutôt déçu : trop lent, trop long. Étais-je dans de mauvaises dispositions ce jour-là ? Peut-être. Pourtant, quelques jours après, des images du film me sont revenues, furtives au début, puis de plus en plus prégnantes, jusqu’à ce que j’éprouve le besoin, une semaine après le premier visionnage, de le revoir. Et là, j’ai été littéralement pris par l’histoire, j’ai compris sa construction, j’ai fait miennes ses lenteurs. Je ne cesse depuis de revoir ce film régulièrement. C’est, selon moi, assurément un chef-d’œuvre.

L’histoire

Plusieurs ouvriers de Pennsylvanie, amis, sont appelés à partir au Vietnam dans les prochaines semaines. La vie suit son cours, mais l’angoisse sourd, fissurant lentement la belle assurance de ces jeunes plus portés sur la fête ou la chasse. Trois d’entre eux partent finalement, ensemble. Ils combattent dans les rizières, sont arrêtés et détenus dans des conditions difficiles, s’échappent, sont séparés. Ils rentreront au pays, à des moments et dans des conditions différentes.

Le film est donc construit en 3 moments équilibrés — avant, pendant, après — et tire sa force de ces 3 temps qui permettent de s’imprégner de la vie de ces hommes, de l’horreur de la guerre et des difficultés du retour.

Première partie : une vie comme une autre

L’époque du bonheur. On suit cette bande de copains, de leur usine métallurgique aux sorties de chasse pour aller tuer le cerf, en passant par les parties de billard en buvant des bières. Une vie simple, banale, dans cette Amérique de la fin des années 60, et qui, si ce n’est les grandes restructurations de ce secteur qui ont eu lieu quelques années plus tard (mais non évoquées dans le film), avait tout pour rendre heureux ces personnes. Une vie comme des millions d’autres vécues de par le monde. Une vie que la guerre dans laquelle les États-Unis sont engagés, guerre se déroulant à des milliers de kilomètres de chez eux, va bouleverser.

Deux scènes marquantes dans cette partie. D’abord, la partie de chasse (d’où le titre original « Le chasseur de cerf ») où le but est de tuer l’animal avec une seule balle (« Only one shot »). C’est là que les caractères des protagonistes se dévoilent : le solitaire, le dilettante, le susceptible, le généreux, etc. Autre scène : la fameuse scène du mariage, probablement un des plus beaux mariages filmés au cinéma. La cérémonie religieuse selon le rite orthodoxe, la fête, filmée de manière magistrale, ce long moment permet de s’imprégner de la fraternité de cette communauté, mais dont l’angoisse du départ est de plus en plus présente.

Cliquez sur la flèche à droite pour faire apparaître la suite, suite qui dévoile une partie de l'intrigue

Deuxième partie : la guerre

Trois membres de cette communauté – Michael, Steven, Nick – partent donc combattre au Vietnam. Scènes de guerre, bien sûr, scènes de violence physique aussi, mais surtout scènes de violence psychologique. Les geôliers organisent des concours de roulette russe avec les prisonniers. Nos trois protagonistes subissent cette énorme pression différemment : c’est là, dans ce camp sur pilotis au-dessus d’une rivière boueuse que se joue la suite. Ils parviennent à s’échapper, mais sont séparés et se perdent de vue.

Troisième partie : le retour au pays

Michael n’est pas blessé sérieusement. Parvenu à Saïgon, il attend son rapatriement dans un hôpital. La guerre est perdue, les États-Unis fuient piteusement le Vietnam. Il rentre meurtri, atteint intérieurement par ce qu’il a vécu. Il rentre et sait que sa vie ne sera plus jamais comme avant. Peu après son retour, il découvre que son ami Steven est en fait dans un hôpital pour vétérans, aux États-Unis, amputé des 2 jambes. Il organise son retour à sa maison. Quant à Nick, il pense, avec raison, qu’il est resté à Saïgon et décide de retourner le chercher. Il le découvre dans un bouge, aux mains d’un organisateur véreux de concours de roulette russe. Il veut le ramener au pays, veut lui éviter le « combat » de trop. Nick meurt sous ses yeux. Son corps est ramené au pays et, autour du cercueil, la communauté se retrouve, comme avant.

Ce que j’en pense

Film de guerre, sur la guerre, mais aussi et surtout sur les traumatismes engendrés. Bien loin de la prétendue toute-puissance américaine, ce film nous montre des « boys », arrachés à leur environnement, envoyés dans une boucherie et revenir détruits, à la fois physiquement et psychologiquement. Ces hommes-là sont des hommes comme les autres, ni meilleurs, ni pires. Ils sont braves, héroïques, se battent pour leur pays et pour sauver leur peau. Mais ils reviennent blessés, meurtris, affaiblis. Ce film montre ce glissement où les visages durs ne sont souvent que des façades, où la prétendue force ne pèse finalement pas bien lourd face aux atrocités d’une guerre.

Il va sans dire que ce film n’a pas été bien reçu par une partie du public. C’est un des tout premiers films sur la guerre du Vietnam, le trauma collectif était encore récent. Et puis oser montrer des hommes qui pleurent…

Ce film tire sa force de deux éléments-clés. D’abord, le talent de Michael Cimino dont le sens du rythme et du cadrage sont assez exceptionnels (qualités mises en œuvre aussi dans La Porte du Paradis) et permettent de s’imprégner de la vie des personnages. On comprend, on ressent ce qu’est leur vie, on comprend leurs états d’âme. Ce talent, peu de réalisateurs l’ont, et c’est pourquoi Cimino doit être considéré comme l’un des plus grands. Ensuite, bien sûr, l’interprétation absolument magistrale. Robert de Niro trouve là un de ses plus grands rôles, Christopher Walken, comme  très souvent, est excellent. On trouve une pléiade d’acteurs dont Meryl Streep dans un de ses premiers rôles, John Cazale (qui décèdera juste après le tournage) et John Savage. On notera aussi l’accompagnement musical subtilement choisi et s’appuyant, outre le thème du film « Catavina », sur des morceaux connus de la musique classique ou pop. La cérémonie du mariage fait entendre de belles musiques traditionnelles russes orthodoxes.


 

l Streep, John Savage et John Caszal

Dans mon panthéon personnel, ce film occupe une place à part et, avant d’aborder le film en lui-même, je voudrais partager pourquoi. J’ai vu ce film lorsque j’avais 19 ans, plusieurs années après sa sortie. Un copain de classe m’avait proposé de l’accompagner et me l’avait présenté comme un film sur la guerre du Vietman. Lorsque je l’ai vu, sans l’avoir détesté, j’ai été plutôt deçu : trop lent, trop long. Étais-je dans de mauvaises dispositions ce jour-là ? Peut-être. Pourtant, quelques jours après, des images du film me sont revenues, furtives au début, puis de plus en plus prégnantes, jusqu’à ce que j’éprouve le besoin, une semaine après la première vision, de le revoir. Et là, j’ai été littéralement pris par l’histoire, j’ai compris sa construction, j’ai fait miennes ses lenteurs. Je ne cesse de revoir ce film régulièrement. C’est, selon moi, assurément un chef-d’oeuvre.

 

L’histoire

Plusieurs ouvriers de Pennsylvanie, amis, sont appelés à partir au Vietnam dans les prochaines semaines. La vie suit son cours, mais l’angoisse sourd, fissurant lentement la belle assurance de ces jeunes plus portés sur la fête ou la chasse. Trois d’entre eux partent finalement, ensemble. Ils combattent dans les rizières, sont arrêtés et détenus dans des conditions difficiles, s’échappent, sont séparés. Ils rentreront au pays, à des moments et dans des conditions différentes.

Le film est donc construit en 3 moments équilibrés — avant, pendant, après — et tire sa force de ces 3 temps qui permettent de s’imprégner de la vie de ces hommes, de l’horreur de la guerre et des difficultés du retour.

 

Première partie : une vie comme une autre

 
L’époque du bonheur. On suit cette bande de copains, de leur usine métallurgique, en passant par les parties de billard en buvant des bières, aux sorties de chasse pour aller tuer le cerf. Une vie simple, banale, dans cette Amérique de la fin des années 60, et qui, si ce n’est les grandes restructurations de ce secteur qui ont eu lieu quelques années plus tard (mais non évoquées dans le film), avait tout pour rendre heureux ces personnes. Une vie comme des millions d’autres, vécue de par le monde. Une vie que la guerre dans laquelle les USA se sont engagés, guerre se déroulant à des milliers de kilomètres de chez eux, va bouleverser.
 
Deux scènes marquantes dans cette partie. D’abord, la partie de chasse (d’où le titre original « Le chasseur de cerf ») où le but est de tuer l’animal avec une seule balle (« Only one shot »). C’est là que les caractères des protagonistes se dévoilent : le solitaire, le dilettante, le susceptible, le généreux, etc. Autre scène : la fameuse scène du mariage, probablement un des plus beaux mariages filmés au cinéma. La cérémonie religieuse selon le rite orthodoxe, la fête, filmée de manière magistrale, ce long moment permet de s’imprégner de la fraternité de cette communauté, mais dont l’angoisse du départ est de plus en plus présente.
 

Deuxième partie : la guerre

Trois membres de cette communauté partent donc et se retrouvent à combattre au Vietman. Scènes de guerre, bien sûr, scènes de violence physique aussi, mais surtout scènes de violence psychologique. Les geôliers organisent des concours de roulette russe avec les prisonniers. Nos trois protagonistes subissent cette énorme pression différemment : c’est là, dans ce camp sur pilotis sur une rivière boueuse que se joue la suite. Ils parviennent à s’échapper, mais sont séparés et se perdent de vue.
 
 
Troisième partie : le retour au pays
Michael n’est pas blessé sérieusement. Parvenu à Saïgon, il attend son rapatriement dans un hôpital. La guerre est perdue, les États-Unis fuient piteusement le Vietnam. Il rentre meurtri, atteint intérieurement par ce qu’il a vécu. Il rentre et sait que sa vie ne sera plus jamais comme avant. Peu après son retour, il découvre que son ami XXX est en fait dans un hôpital pour vétéran, amputé des 2 jambes. Il organise son retour à sa maison. Quant YYY, il pense, avec raison, qu’il est resté à Saïgon et décide de retourner le chercher. Il le découvre dans un bouge, aux mains d’un organisateur de concours de roulette russe. Il veut le ramener au pays, veut lui éviter le « combat » de trop. YYY meurt sous ses yeux. Son corps est ramené au pays et, autour du cercueil, la communauté se retrouve, comme avant.
Ce que j’en pense
Film de guerre, sur la guerre, mais aussi et surtout sur les traumatismes engendrés. Bien loin de la prétendue toute-puissance américaine, ce film nous montre des « boys », arrachés à leur environnement, envoyés dans une boucherie et revenir détruits, à la fois physiquement et psychologiquement. Ces hommes-là sont des hommes comme les autres, ni meilleurs, ni pires. Ils sont braves, héroïques, se battent pour leur pays et pour sauver leur peau. Mais ils reviennent blessés, meurtris, affaiblis. Ce film montre ce glissement où les visages durs ne sont souvent que des façades, où la prétendue force ne pèse finalement pas bien lourd face aux atrocités d’une guerre.
Il va sans dire que ce film n’a pas été bien reçu par une partie du public. C’est un des tout premiers films sur la guerre du Vietnam, le trauma collectif était encore récent. Et puis oser montrer des hommes qui pleurent…

Que dire de l’interprétation ? Magistrale. Robert de Niro trouve là un de ses plus grands rôles, Christopher Walken, comme d’habitude est excellent. On trouve une pléiade d’acteurs dont Mery

Brilliant work about the Vietnam war, this movie by Michael Cimino (who died in July 2016), is deeply distressing. It not only show the atrocities of war but it subtlety describes the traumas incurred by war on those who are involved.

Superb performances of all actors, with a special mention to Robert de Niro and Christopher Walken.

***

In my personal pantheon, this movie has a special place and, before adressing the movie itself, I would like to share how and why this movie made a deep impression on me. I saw this movie when I was 19 years old, several years after its release. A school friend had asked me to go with him and had presented it as a movie about the Vietnam war. When I saw it, though I havnen’t hated it, I was dispapointed: too slow, too long. Was I in bad mood that day? Perhaps. But, few days later, some images of the movie came up, furtive at the beginning, then more and more pregnant. One week later, I needed to watch it again. And there, I’ve been involved in the story, I understood its construction, I took its slowness. I do not stop to watch this movie regularly.. It is, according to me, a true masterpiece.

The story

Several factory workers in Pennsylvania who are friends, are called up to go in Vietnam in the next weeks. Life returns to normal but the anxiety burts, cracking the assurnace of these young men more inclined to live it up or to hunting. Three of them evntually go to Vietnam, together. They fight in the paddyfieldfs, are arrested and hold in difficult conditions, escape, a re separated. They will go back to the country at different moments and in various conditions.
The movie is thus built in 3 balanced periods – before, during, after – and draws strength from these 3 periods that allow to immerse oneself in these men’s life, the horror of war and the difficulties of return.

First period: a life like any other one

The period of happiness. We follow this group of friends, from their metallurgical factory, through the pool games while drinking beers, to the game hunting to chase the deer. A simple life, trivial, in this America in the end of the sixties and which, if important overhauls in this industrial sector were not happened (but not evocated in the movie), was ideal to make happy these people. A life like millions of other lifes lived all around the world. A life that will be deeply impacted by a war, located at thousand of miles of their home, in which the USA have decided to embark on.

Two memorable scenes. First, the game hunting (therefore the title) whose goal consists in killing the animal with only one bullet ( » Only one shot « ). This is there where the protogonists’ behaviour unveil: the loner, the dilettante, the touchy one, the generous guy, etc. Another scene: the famous weeding, probably one of the most beautiful weeding scene. The ceremony by the orthodox ritual, the ceremony, this long moment that allow to get familiar with the fraternity of this community, but where the anxiety is growing more and more.

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Second period: the war

Three members of the community – Michael, Steven, Nick – go to war and fight in Vietnam. War scenes, of course, physical violence scenes also, but more particularly scenes of psychological violence. Jailors organise Russian roulette games with the prisoners. Our three protagonists suffer differently the situation: this is there, in this camp on stilts over a muddy river, that the consequences of the rest of the story arise. They succeed in escaping the prisoner camp, but are separated and they lose sight of each other.

Third period: back home

Michael is not seriously injured. Having reached Saigon, he waits for his repatriation in a hospital. The war is lost, the USA leave miserably Vietnam. He comes back hurt, deeply affected by what he lived. He is back and he knows that his life will never be as before. Shortly afterwards, he discovers that his friend Steven is actually in an hospital for veterans, in the USA, with his two legs amputated. Michael organises his return to home. As for Nick, he thinks justifiably that he is still in Saigon and decides to go and to get him. He finds him in a dive, in the hands of an organizer of Russian roulette games. He wants to get him back home, he wants to avoid him the « fight » too many. But Nick dies under Michael’s eyes. His body is brought back to the USA and, around the coffin, the community gets together, as before.

My opinion

War film, about the war but also and above all about the derived traumas. Very far from the alleged American all-might, this movie shows us boys, uprooted from their environment, sent to a slaughter and destroyed both physically and psychologically. These men are like others, neither better nor worse. They are brave, heroic, fight for their country and to save their skins. But they come back wounded, hurt, weakened. This film shows this shift where tough faces are often only a facade, where the alleged strength does not weight a lot in face of the atrocities of war.

It stands to reason that this film has not been well perceived by the audience. It was one of the first film about the Vietnam war, the collective trauma was still recent. And daring to show men who cry…

This movie pulls its strength of two elements-keys. First, Michael Cimino’s talent of which sense of the rhythm and the centring are rather exceptional (qualities also seen in Heaven’s Gate) and allow to become soaked with the life of the characters. We understand, we feel what is their life, we understand their moods. This talent, few directors have it, and that is why Cimino must be considered as one of the biggest. Then, of course, the absolutely masterful interpretation. Robert de Niro finds one of his biggest roles there, Christopher Walken, as very often, is excellent. We find actors’ pleiad among which Meryl Streep in one of its first roles, John Cazale (who will die just after the shooting) and John Savage. We shall also note the The incidental music is subtly chosen and relies, besides the theme of the movie  » Catavina « , on known pieces of classical or pop music. The wedding ceremony allows to hear beautiful traditional orthodoxes Russian music.

Dans mon panthéon personnel, ce film occupe une place à part et, avant d’aborder le film en lui-même, je voudrais partager pourquoi. J’ai vu ce film lorsque j’avais 19 ans, plusieurs années après sa sortie. Un copain de classe m’avait proposé de l’accompagner et me l’avait présenté comme un film sur la guerre du Vietman. Lorsque je l’ai vu, sans l’avoir détesté, j’ai été plutôt deçu : trop lent, trop long. Étais-je dans de mauvaises dispositions ce jour-là ? Peut-être. Pourtant, quelques jours après, des images du film me sont revenues, furtives au début, puis de plus en plus prégnantes, jusqu’à ce que j’éprouve le besoin, une semaine après la première vision, de le revoir. Et là, j’ai été littéralement pris par l’histoire, j’ai compris sa construction, j’ai fait miennes ses lenteurs. Je ne cesse de revoir ce film régulièrement. C’est, selon moi, assurément un chef-d’oeuvre.

 

L’histoire

Plusieurs ouvriers de Pennsylvanie, amis, sont appelés à partir au Vietnam dans les prochaines semaines. La vie suit son cours, mais l’angoisse sourd, fissurant lentement la belle assurance de ces jeunes plus portés sur la fête ou la chasse. Trois d’entre eux partent finalement, ensemble. Ils combattent dans les rizières, sont arrêtés et détenus dans des conditions difficiles, s’échappent, sont séparés. Ils rentreront au pays, à des moments et dans des conditions différentes.

Le film est donc construit en 3 moments équilibrés — avant, pendant, après — et tire sa force de ces 3 temps qui permettent de s’imprégner de la vie de ces hommes, de l’horreur de la guerre et des difficultés du retour.

 

Première partie : une vie comme une autre

 
L’époque du bonheur. On suit cette bande de copains, de leur usine métallurgique, en passant par les parties de billard en buvant des bières, aux sorties de chasse pour aller tuer le cerf. Une vie simple, banale, dans cette Amérique de la fin des années 60, et qui, si ce n’est les grandes restructurations de ce secteur qui ont eu lieu quelques années plus tard (mais non évoquées dans le film), avait tout pour rendre heureux ces personnes. Une vie comme des millions d’autres, vécue de par le monde. Une vie que la guerre dans laquelle les USA se sont engagés, guerre se déroulant à des milliers de kilomètres de chez eux, va bouleverser.
 
Deux scènes marquantes dans cette partie. D’abord, la partie de chasse (d’où le titre original « Le chasseur de cerf ») où le but est de tuer l’animal avec une seule balle (« Only one shot »). C’est là que les caractères des protagonistes se dévoilent : le solitaire, le dilettante, le susceptible, le généreux, etc. Autre scène : la fameuse scène du mariage, probablement un des plus beaux mariages filmés au cinéma. La cérémonie religieuse selon le rite orthodoxe, la fête, filmée de manière magistrale, ce long moment permet de s’imprégner de la fraternité de cette communauté, mais dont l’angoisse du départ est de plus en plus présente.
 

Deuxième partie : la guerre

Trois membres de cette communauté partent donc et se retrouvent à combattre au Vietman. Scènes de guerre, bien sûr, scènes de violence physique aussi, mais surtout scènes de violence psychologique. Les geôliers organisent des concours de roulette russe avec les prisonniers. Nos trois protagonistes subissent cette énorme pression différemment : c’est là, dans ce camp sur pilotis sur une rivière boueuse que se joue la suite. Ils parviennent à s’échapper, mais sont séparés et se perdent de vue.
 
 
Troisième partie : le retour au pays
Michael n’est pas blessé sérieusement. Parvenu à Saïgon, il attend son rapatriement dans un hôpital. La guerre est perdue, les États-Unis fuient piteusement le Vietnam. Il rentre meurtri, atteint intérieurement par ce qu’il a vécu. Il rentre et sait que sa vie ne sera plus jamais comme avant. Peu après son retour, il découvre que son ami XXX est en fait dans un hôpital pour vétéran, amputé des 2 jambes. Il organise son retour à sa maison. Quant YYY, il pense, avec raison, qu’il est resté à Saïgon et décide de retourner le chercher. Il le découvre dans un bouge, aux mains d’un organisateur de concours de roulette russe. Il veut le ramener au pays, veut lui éviter le « combat » de trop. YYY meurt sous ses yeux. Son corps est ramené au pays et, autour du cercueil, la communauté se retrouve, comme avant.
Ce que j’en pense
Film de guerre, sur la guerre, mais aussi et surtout sur les traumatismes engendrés. Bien loin de la prétendue toute-puissance américaine, ce film nous montre des « boys », arrachés à leur environnement, envoyés dans une boucherie et revenir détruits, à la fois physiquement et psychologiquement. Ces hommes-là sont des hommes comme les autres, ni meilleurs, ni pires. Ils sont braves, héroïques, se battent pour leur pays et pour sauver leur peau. Mais ils reviennent blessés, meurtris, affaiblis. Ce film montre ce glissement où les visages durs ne sont souvent que des façades, où la prétendue force ne pèse finalement pas bien lourd face aux atrocités d’une guerre.
Il va sans dire que ce film n’a pas été bien reçu par une partie du public. C’est un des tout premiers films sur la guerre du Vietnam, le trauma collectif était encore récent. Et puis oser montrer des hommes qui pleurent…

Que dire de l’interprétation ? Magistrale. Robert de Niro trouve là un de ses plus grands rôles, Christopher Walken, comme d’habitude est excellent. On trouve une pléiade d’acteurs

 

L’amour des pauvres

Aimer les pauvres, les plus petits, les plus fragiles n’est pas seulement l’apanage des saints : c’est la vocation de tout chrétien [1]. Pourtant, s’il y a bien un endroit où notre vocation de chrétien a du plomb dans l’aile, c’est bien dans l’aide apportée aux plus pauvres. Loin de moi l’idée de généraliser ma propre incurie, je connais des chrétiens admirables qui ont le courage de mettre en œuvre l’Évangile aussi dans ce domaine-là. Je ne parle évidemment pas de donner la pièce au mendiant à la sortie de la messe, ni de donner 50 euros aux Restos du Coeur au moment de Noël. C’est très bien, cela va sans dire. Non, je veux parler de ceux qui se dévouent corps et âme pour les plus pauvres. Ceux-là sont peu nombreux. Et je n’en suis pas.

Mais deux figures de l’Église – parmi tant d’autres – ont chamboulé leur vie pour se mettre au service des plus pauvres. Deux livres récents [2] consacrés respectivement à saint Vincent de Paul et à Mère Teresa nous permettent de suivre leurs parcours, d’entendre leurs paroles et, pourquoi pas, de leur emboîter le pas.

Paroles et esprit de saint Vincent de Paul, de Françoise Bouchard

Paroles_Esprit_StVincentPaulCe livre [3] n’est pas une biographie de saint Vincent – il en existe de nombreuses – mais une recension des paroles prononcées ou écrites par Vincent lors de sa vie, regroupées par thèmes : compassion, pardon, évangélisation, etc.

Ces paroles permettent de mieux appréhender l’action de saint Vincent – il a aidé ou contribué à aider les pauvres, les galériens, les enfants abandonnées – via les directives qu’il donnait aux sœurs et aux frères des 3 fondations qu’il a créées : les Confréries de la Charité, la Congrégation de la Mission, les Filles de la Charité.

La compassion est au cœur de l’action de saint Vincent envers les pauvres : « [les missionnaires] doivent être touchés au vif et affligés dans leur cœur des misères du prochain » ou encore « C’est aimer de la bonne sorte que d’aimer les pauvres » témoignent de cet élan vers les plus pauvres. Mais saint Vincent ne se borne pas à être touché ou ému. Il transforme cette compassion en action, tout en l’enracinant dans sa confiance en Dieu et dans le Christ. « Celui qui met toute sa confiance en Dieu ne craint rien » fut l’un de ses leitmotiv.

Doit-on préciser que saint Vincent mit l’humilité au cœur de sa vie et de son action ? Il enjoignait les sœurs et les frères des fondations à être humble car, disait-il, « l’humilité conserve la charité et engendre la charité« . Plus précisément : « Estimons que nous n’avons pas un plus grand ennemi que nous-mêmes […]. Ce n’est pas tout d’assister le prochain, de jeûner, de faire oraison, de travailler aux missions, cela est bien, mais ce n’est pas assez; il faut […] faire cela […] en la manière que Notre-Seigneur l’ a fait, humblement et purement« .

Saint Vincent ne mit aucune barrière entre la dévotion à Dieu et l’aide aux plus démunis : il appelait cela « Quitter Dieu pour Dieu ». Quand des sœurs se plaignaient d’être dérangées par des pauvres pendant leurs offices ou la messe, saint Vincent les rassura : « Sachez que, quand vous quitterez l’oraison ou la messe pour le service des pauvres, vous n’y perdrez rien, puisque c’est aller à Dieu que de servir les pauvres; et que vous devez regarder Dieu en leurs personnes« .

Méditer avec Mère Teresa, d’Emmanuel Leclercq

MediterMereTeresa

Environ 350 ans après saint Vincent vécut Mère Teresa et il y a une résonance entre la vie de l’un et la vie de l’autre, entre les paroles de l’un et les paroles de l’autre.

Ce livre [4] fait partie de la collection « Méditer avec » et propose, chaque jour, une parole de Mère Teresa.

Pour être tout à fait honnête, je ne suis pas un grand fan de ces paroles de saints proposées chaque jour tout simplement parce qu’elles ne me parlent pas très souvent et je préfère, de loin, lire l’évangile du jour (en début ou en cours de journée).

Mais pour ceux qui aiment ce format-là, ce livre composée de paroles de Mère Teresa est assurément à lire [5] et, dans tous les cas, permet de se faire une idée de sa foi et de son action. J’en ai sélectionné quelques unes :

L’Amour se prouve dans les actes; plus ils nous coûtent, plus grande est la preuve d’amour.

J’insiste sur le fait que dans notre Congrégation, Notre Seigneur ne veut pas que nous utilisions notre énergie à faire pénitence, à jeûner pour nos péchés, mais plutôt que nous nous dépensions à donner le Christ aux pauvres et pour cela nous avons besoin de sœurs fortes de corps et d’esprit.

Aujourd’hui, j’ai reçu une bonne leçon… Il faudrait un toit pour abriter les plus abandonnés. Pour le trouver, j’ai marché jusqu’à n’en plus pouvoir… J’ai mieux compris alors à quel point d’épuisement doivent en arriver les vrais pauvres toujours en quête d’un peu de nourriture, de médicaments, de tout… Le souvenir du confort dont je jouissais au couvent de Lorette m’a alors tentée.

Soyez bonnes les unes envers les autres. Je préfère que vous commettiez des fautes avec bonté plutôt que vous accomplissiez des miracles avec dureté.

Je ne soigne jamais les foules, mais seulement des personnes. Si je regardais les foules, je ne commencerais jamais.

  1. Voir en particulier Lc 14, 12-14: « Jésus disait aussi à celui qui l’avait invité : « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour. Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes. » » []
  2. Je remercie les Éditions Salvator de m’avoir gracieusement envoyé ces deux ouvrages []
  3. François Boucard, Paroles et esprit de saint Vincent de Paul, Paris, Editions Salvator, 2016, 119 p. []
  4. Emmanuel Leclerq, Méditer avec Mère Teresa, Paris, Editions Salvator, 2016, 191 p. []
  5. D’autant qu’elle sera canonisée le 4 septembre 2016 []

Du football et des hommes

drapeau_FranceL’Euro2016 s’est donc achevé. Un mois de foot et de fête pour oublier les tracas du quotidien et se retrouver autour de 11 types qui tapent dans un ballon. Minable, n’est-ce pas ? Comment ces Français, veules et lâches, peuvent-ils se passionner pour des milliardaires en shorts flottants, maillots serrés et chaussettes hautes alors que la France – et l’Europe, et le Monde – est accablée de problèmes et agonise lentement sous les poids conjugués du terrorisme, du chômage, des déficits, des communautarismes, et cetera, et cetera.

Je suis de ces Français veules et lâches, un tantinet abrutis, qui aiment le football. Que voulez-vous, on ne se refait pas ! Et qui trouve, accessoirement, que le football peut avoir des vertus collectives et sociétales.

***

J’aime le foot depuis que j’ai… Tiens, je ne sais plus trop, mais je devais avoir 10 ans quand le virus m’a pris. En pleine fièvre verte, vous savez, cette maladie étrange qui faisait chanter sous la douche : « Qui c’est les plus forts, évidemment, c’est les Verts ». C’est la fameuse épopée [1] de l’équipe de Saint-Etienne, vrai vainqueur de la fameuse finale à Glasgow. Ma grand-mère nous avait tricoté, à mon frère et moi, un chandail, vert bien sûr, avec marqué dessus : « allez les Verts ». Je passais mes récréations de primaire à jouer au foot, mes temps libres à jouer au foot. Le but de Bathenay – cette roquette – contre Liverpool, cela reste encore le but parfait : prise de balle, élégance de la course d’élan, frappe pure, puissante et précise. Ce but a hanté mes nuits, ainsi que la défaite inexplicable qui s’en est suivi. L’épopée des Verts s’arrêtait là. Je ne pensais qu’au foot. Je me rappelle, en 5ème, du prof de dessin désespéré, alors qu’il nous avait donné un travail libre à faire dans l’heure de cours, et alors que j’avais dessiné une nouvelle fois un terrain de football, me demander d’une colère retenue si il y avait quelque chose d’autre dans ma vie que le foot !

Autre chose ? Oui, bien sûr. J’allais au caté, j’étais un élève plutôt studieux. Mais le foot avait une place prépondérante. Il la gardera longtemps. Tout était occasion de jouer. Devant le Parc des Princes où les barrières mobiles nous servaient de buts, sur le terrain vague à côté de chez ma grand-mère où nous avions bricolé des cages (mais sans filets !), sur un bout de trottoir, dans le petit couloir de notre appartement avec une balle en mousse.

1982. La merveilleuse équipe brésilienne qui aurait dû être sacrée champion du monde ! J’étais ébloui. Adieu Socratès, adieu Zico, adieu Falcão, adieu Eder. 1982. Séville. La bande à Platini, les buts de Giresse, de Trésor, l’assassinat de Battiston, la tristesse de Bossis. Nostalgie quand tu nous tiens ! On cite souvent les mots de Camus qui liait morale et football [2] : quel autre match que celui de Séville illustre mieux ce propos ?

1982, c’est une France qui commençait à oublier l’épopée de 1958, qui commençait à s’enfoncer lentement, mais inexorablement dans le chômage de masse, les plans d’austérité, les crises à répétition. Mais 1982 fut la révélation d’un peuple qui ne peut être battu qu’avec panache. Comme les Verts en 1976.

1986 fut une autre désillusion. Après un match d’anthologie contre le Brésil, la France s’est heurtée une nouvelle fois au mur allemand. Quel rêve avions-nous ? Aucun autre que de nous venger de 1982. Autant nous étions sortis le vrai vainqueur de la demi-finale perdue de Séville, drapé dans les draps de l’honneur et de l’injustice, autant 1986 laissa un goût amer. Une humiliation. Incapable de réparer l’affront. Alors bien sûr, il y eut entre les 2 la victoire de 1984 avec un Platini étincelant. La France avait enfin un palmarès en football. Mais cela ne suffit pas. L’Allemagne était une obsession.

Et puis, 12 ans plus tard, ce fut l’exultation de la victoire, enfin la France se rangeait du côté des vainqueurs et gagnait le titre suprême. Oh que ce fut dur ! On ne retient que le fameux 3-0 de la finale, mais on oublie les 2 buts improbables de Thuram en demi, la victoire aux pénalties en quart contre l’Italie, le but en or en huitième contre le Paraguay. D’un rien, l’équipe de France aurait pu sortir par la petite porte. Le destin, encore. Celui d’un peuple qui avait enfin conjuré le sort. Pas tout à fait en fait : pour cela, il aurait fallu rencontrer l’Allemagne pour laver l’affront…

Je passe sur la victoire un brin chanceuse de 2000 contre l’Italie, le coup de boule de Zidane en 2006, l’humiliation de 2010, et la malédiction allemande – encore elle – de 2014.

2016, la France a perdu. Ou disons plutôt qu’elle n’a pas gagné. Non pas contre plus fort qu’elle, mais ça, c’est le foot. Toujours, en tout lieu, le plus fort ne gagne pas forcément. Beauté du sport diront certains. Injustice diront d’autres. Peu importe. Le résultat est accessoire.

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L’important, c’est ce sentiment qui unit un peuple à son équipe. Et par là même à son drapeau. Car le football, malgré l’argent qui coule à flot, reste un sport populaire. Qu’on peut pratiquer dans un bidonville, avec un ballon crevé, sur un trottoir éventré. Où l’on rencontre des gens de peu, vrais passionnés, dans les travées, celles derrière les buts, pas derrière les vitrines des VIPs. Le football n’a pas l’apanage de l’exaltation du sentiment patriotique : le rugby, les athlètes aux JO, timidement le basket ou le handball, jouent, de temps en temps ce rôle. Mais précisément parce qu’il est populaire, le football cristallise et porte ce sentiment plus haut que les autres.

J’entends déjà les ricanements qui dénonceront cette association. Quoi, le foot exalterait le sentiment patriotique ? Oui. Quoi d’autre le pourrait d’ailleurs, à une telle échelle, c’est-à-dire celle d’un pays entier ? Je ne vois pas, sinon un conflit armé avec nos voisins. On peut le regretter, mais le football offre des moments d’union nationale comme peu en offre.

Quand la solidarité nationale s’effrite, quand l’individualisme progresse partout, quand la morosité gangrène la société par petits bouts, le football reste un des derniers ciments : les gens se (re)parlent, se voient, organisent des BBQ-télé-match, exultent et pleurent ensemble. Ils sont ensemble et cela n’est pas négligeable.

2016, ce fut des joueurs, non pas parmi les plus talentueux (on cherche encore le Platini ou le Zidane dans cette génération), mais qui ont su jouer en équipe, être solidaires, faire preuve d’humilité, se rendre disponibles, être souriants. Oui, le mérite de Didier Deschamps n’est pas mince : avoir réussi à créer un groupe, un vrai, qu’on avait du plaisir à encourager.

Alors, bien sûr, ce n’est que du foot. Je sais qu’il y a des choses mille fois plus importantes. Je sais, je sais.

Mais au moins, pour 2016, on pourra dire, et on ne l’oubliera pas de sitôt : la France a enfin battu l’Allemagne en compétition officielle !

  1. voir l’excellent blog de Thierry Clémenceau qui a retracé semaine après semaine la fameuse saison 1975-1976 []
  2. en réalité, la citation exacte est : « Vraiment, le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités. » []

Ce que m’a appris d’être père

photo-1439920120577-eb3a83c16dd7Jour de la fête des Pères. Jour de fête, donc. Jour pour rendre grâce d’être père et apprécier ce qu’être père veut dire.

J’ai toujours, autant que je me souvienne, voulu être père. Ce fut au cœur de mon désir dès que j’eus l’âge de me projeter dans ma vie d’adulte [1]. Je ne savais pas bien ce que cela voulait dire, mais je savais que je le voulais. Pas comme une chose que je considérais comme due ou pour laquelle j’aurais remué ciel et terre, mais comme une espérance joyeuse repoussant les limites de  l’horizon : avoir un enfant, n’est-ce pas un peu, aussi, se prolonger et prolonger les limites de sa propre vie ?

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Les difficultés de mon épouse à « tenir » une grossesse commencée m’ont fait craindre un moment de ne jamais être père. Comment aurais-je réagi ? Je ne sais pas trop : faire le deuil d’une paternité naturelle n’est jamais facile. J’eus la chance de ne pas trop avoir à me poser la question. Une fille est née puis, 5 ans après, un garçon [2].

Être père a transformé ma vie bien plus que je ne l’aurais jamais imaginé. Je ne parle pas des contingences matérielles, des nuits, des angoisses, des plannings des activités ou bien de l’organisation des vacances scolaires. Mais bien d’une transformation de l’intérieur. Ma vie, ce que je suis dans le fond de mon cœur, ma façon d’appréhender le monde, tout est différent de ce qu’il en aurait été si je n’avais pas été père. Faut-il préciser que je ne considère pas ma vie comme meilleure, ou comme ayant plus de valeur parce que je suis père ? Non, elle est changée, radicalement changée.

Être père m’a d’abord appris à me responsabiliser. Avoir un nourrisson dans les bras qui dépend entièrement de soi a quelque chose de vertigineux et, je l’avoue, d’un peu angoissant. Ce petit être qui respire bruyamment, qui pleure dès qu’il a faim ou quand la fatigue se fait sentir, qui ne dit pas un mot, qui régurgite pour un rien, ce petit être est lié à vous indéfectiblement : impossible de se défausser, impossible de détourner le regard. Et le miracle qui s’opère est qu’on se rend compte qu’on en est capable. Capable d’être là, d’être présent, capable de ne pas se défiler.

Je ne nierai pas les difficultés, les nuits difficiles, ces moments très spéciaux où nos enfants ne comprennent pas qu’on n’est pas disponible parce que trop fatigué, ou englué dans des problèmes qu’ils ne comprennent pas. Inutile non plus de nier les premiers accrochages de l’adolescence et ce fameux « conflit des générations ».

De ces difficultés, de ces accrocs, j’en ai retenu qu’être père, c’est aussi apprendre à composer, à ne pas se draper dans la posture de celui qui sait tout et qui n’écoute en réalité que sa propre voix intérieure, et qui, bien souvent par faute d’argument, fait assaut d’autorité. Bien sûr qu’un père doit faire preuve d’autorité quand il faut, qu’il doit savoir imposer ses choix quand il sait, en conscience, que ses choix sont bons. Mais il apprend aussi, au cœur du foyer, les vertus du dialogue responsable. Et qui fait grandir tout le monde.

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« Sans liberté, pas d’amour vrai »

Responsabilité et amour sont donc au cœur de la paternité. Depuis que je suis père, je m’inspire souvent de saint Joseph qui assuma la paternité terrestre de Jésus sans renâcler. Et lorsque je le prie, je lui demande m’aider à être un père « aimant et structurant » pour mes enfants [3].

Je vis ce moment particulier où ma fille aînée n’est plus une enfant, sans être encore une adulte. Je vis cette transition où je ne dois plus la considérer comme une enfant pour laquelle je décide de tout, mais une personne capable d’autonomie et qui peut décider de ses propres choix. Difficile moment où il faut apprendre à se mettre en retrait, tout en étant présent.

Être père m’a surtout appris à re-considérer ma relation avec Dieu. Quand ma fille m’envoie paître parce qu’elle ne veut pas faire quelque chose que je juge intrinsèquement bon et que je ne peux décemment lui imposer, je subis – toute proportion gardée – ce que je fais subir à Dieu quand je me détourne de Lui. J’apprends la patience, et j’apprends à continuer à aimer. Ce n’est pas parce que mon propre enfant se détourne de moi ou ne fait pas ce que je veux qu’elle fasse, que je ne l’aime plus. Je continue à l’aimer et je perçois mieux l’importance de la liberté. Sa liberté de vivre sa vie. Ma liberté, notre liberté, qui est au cœur du projet de Dieu. Sans liberté, il n’y a pas d’amour vrai.

Mais le point le plus important que m’a appris la paternité est de me décentrer de moi-même, de plus considérer mes désirs comme prioritaires. C’est une des vertus des contingences matérielles que j’évoquais plus haut. Être père, c’est aussi se mettre au service de l’autre, de vouloir que l’autre soi. C’est aller vers un amour plus vrai – malheureusement si limité parfois -, c’est faire quelques pas vers le « Tuer le moi-je » qui me semble si essentiel.

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J‘aimerais évoquer deux points pour finir. Je parle ici du rôle du père. Je dois préciser que ce rôle de père est assumé en plus de mon rôle d’époux et, bien sûr, toutes les décisions importantes sont prises en commun, tout comme il est tout aussi évident qu’être père façonne la relation conjugale.

Et puis, je ne peux parler ma joie d’être père sans évoquer tous ceux qui ne le sont pas, malgré un désir extrêmement fort de l’être. Je sais la douleur immense, parfois secrète et souvent tue, de ne pas pouvoir être père (ou mère). Je sais les regards obliques qu’il faut affronter, le poids des espoirs familiaux non satisfaits, les non-dits. Et je sais la souffrance intime – ce pincement au cœur qui fait monter les larmes aux yeux – lors de jours comme celui-ci. J’ai vécu quelque chose de très émouvant récemment : lors d’un partage de groupe, un couple témoignait de leur mariage, après presque 50 ans d’union. Il fallait voir cet homme de 75 ans fondre en larmes quand il a évoqué, la voix brisée, l’absence d’enfants, pour comprendre cette douleur indicible que je ne soupçonnais pas moi-même chez lui [4].

Que cette évocation de l’absence d’enfant fasse surgir le sentiment de gratitude à tous ceux qui ont la chance d’être pères. Oui, être père est une grâce, la grâce de la vie, si fragile, qui surgit au cœur de sa propre vie.

Être père m’a aussi appris à dire « merci ».

  1. ce qui fait que j’ai évacué très tôt l’idée d’être prêtre []
  2. qui ont aujourd’hui 16 et 11 ans respectivement []
  3. j’aime aussi beaucoup l’image du tuteur qui aide une plante à croître, sans lui imposer sa croissance mais en évitant qu’elle ne s’éparpille trop []
  4. il se trouve que je le connais assez bien []

Le scandale de la Croix

ChristCroix_DelacroixLa Croix est un mystère. Que peut-on comprendre à un Dieu proclamé qui se laisse clouer sur une Croix, sans offrir aucune résistance ? Jésus n’a pas cherché à échapper au baiser de Judas. Il a demandé à Pierre de ranger son épée. Il ne s’est pas défendu devant le grand prêtre ou devant Ponce Pilate.

« C’est un scandale! »

Le Christ a avancé vers l’inéluctable, sans rien dire ni maudire. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » (Jn, 15, 13) Scandale pour le lecteur d’aujourd’hui (et sans doute aussi celui d’hier). J’ai beau aimer de toutes mes forces mon épouse, mes enfants, je ne sais pas si ces forces iraient jusqu’à ce que je donne ma vie pour eux. Parce que je serais lâche, parce que j’aurais peur. Parce que mon humanité imparfaite est pétrie de limites, d’égoïsme, de moi-je.

Autre scandale, le silence de Dieu. Inacceptable pour beaucoup, pour quasiment tous. Au pied de la Croix, il n’y a plus que Marie et Jean, les gardes et les badauds qui se repaissent du spectacle. Les disciples sont partis. Jésus est quasiment seul. Même Dieu est absent. Son Père, notre Père, se tait, Lui qui pourtant s’est manifesté à d’autres moments, comme lors du baptême de Jésus. Quoi ? Au moment le plus critique de la vie de son Fils, Il se tait, Il reste en retrait ? Scandale ! Est-ce ce qu’on attend d’un père ? Jésus s’écrit alors : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Ps 21)

Je (re)lisais hier soir un passage du livre « Joie de croire, Joie de vivre » et le père Varillon donne un éclairage fort intéressant sur ce silence et cette absence (apparente).

Dieu N’est QU’amour

Le silence de Dieu lorsque Jésus Christ est crucifié est le signe de son Amour pour nous. Le scandale devient paradoxe. Oui, si Dieu se tait, c’est parce qu’Il aime l’humanité pleinement, c’est parce qu’Il n’est qu’amour. Si Dieu s’était manifesté ce jour-là, c’eut été une manifestation de sa force, un signe de puissance. Or la seule puissance de Dieu, c’est celle de l’Amour. Dieu ne peut que ce que l’Amour peut. En se taisant, Il montre à l’humanité qu’Il l’aime et qu’Il la laisse libre. Si Dieu n’avait pas laissé son Fils – pleinement homme, rappelons-le – aller au bout de son calvaire, Il renonçait à épouser pleinement notre humanité. Or Dieu a voulu épouser pleinement notre humanité. Il a voulu que son Fils soit pleinement homme, qu’il vive ce que tout homme peut vivre : les rires, les joies, les tristesses, les angoisses, les souffrances.

Quand Jésus dit qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime, il ne peut aller que jusqu’au bout. Lui seul le peut d’ailleurs, parce que Lui seul sait aimer pleinement, dans une gratuité absolue. La révolte de Pierre, toute compréhensible qu’elle fut, était hérétique.

Voilà comment le scandale de la Croix devient un mystère [1].

Voilà comment la contemplation de la Croix nous dit que Dieu nous aime pleinement.

Et la résurrection de Jésus à venir, prémisse de la nôtre, le signe éclatant que Dieu ne nous abandonne pas.

Très joyeuses fêtes de Pâques à toutes et tous !

  1. Qui, selon Saint Augustin, n’est pas ce que l’on ne comprend pas, mais ce qu’on n’a jamais fini de comprendre []