Du football et des hommes

drapeau_FranceL’Euro2016 s’est donc achevé. Un mois de foot et de fête pour oublier les tracas du quotidien et se retrouver autour de 11 types qui tapent dans un ballon. Minable, n’est-ce pas ? Comment ces Français, veules et lâches, peuvent-ils se passionner pour des milliardaires en shorts flottants, maillots serrés et chaussettes hautes alors que la France – et l’Europe, et le Monde – est accablée de problèmes et agonise lentement sous les poids conjugués du terrorisme, du chômage, des déficits, des communautarismes, et cetera, et cetera.

Je suis de ces Français veules et lâches, un tantinet abrutis, qui aiment le football. Que voulez-vous, on ne se refait pas ! Et qui trouve, accessoirement, que le football peut avoir des vertus collectives et sociétales.

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J’aime le foot depuis que j’ai… Tiens, je ne sais plus trop, mais je devais avoir 10 ans quand le virus m’a pris. En pleine fièvre verte, vous savez, cette maladie étrange qui faisait chanter sous la douche : « Qui c’est les plus forts, évidemment, c’est les Verts ». C’est la fameuse épopée [1] de l’équipe de Saint-Etienne, vrai vainqueur de la fameuse finale à Glasgow. Ma grand-mère nous avait tricoté, à mon frère et moi, un chandail, vert bien sûr, avec marqué dessus : « allez les Verts ». Je passais mes récréations de primaire à jouer au foot, mes temps libres à jouer au foot. Le but de Bathenay – cette roquette – contre Liverpool, cela reste encore le but parfait : prise de balle, élégance de la course d’élan, frappe pure, puissante et précise. Ce but a hanté mes nuits, ainsi que la défaite inexplicable qui s’en est suivi. L’épopée des Verts s’arrêtait là. Je ne pensais qu’au foot. Je me rappelle, en 5ème, du prof de dessin désespéré, alors qu’il nous avait donné un travail libre à faire dans l’heure de cours, et alors que j’avais dessiné une nouvelle fois un terrain de football, me demander d’une colère retenue si il y avait quelque chose d’autre dans ma vie que le foot !

Autre chose ? Oui, bien sûr. J’allais au caté, j’étais un élève plutôt studieux. Mais le foot avait une place prépondérante. Il la gardera longtemps. Tout était occasion de jouer. Devant le Parc des Princes où les barrières mobiles nous servaient de buts, sur le terrain vague à côté de chez ma grand-mère où nous avions bricolé des cages (mais sans filets !), sur un bout de trottoir, dans le petit couloir de notre appartement avec une balle en mousse.

1982. La merveilleuse équipe brésilienne qui aurait dû être sacrée champion du monde ! J’étais ébloui. Adieu Socratès, adieu Zico, adieu Falcão, adieu Eder. 1982. Séville. La bande à Platini, les buts de Giresse, de Trésor, l’assassinat de Battiston, la tristesse de Bossis. Nostalgie quand tu nous tiens ! On cite souvent les mots de Camus qui liait morale et football [2] : quel autre match que celui de Séville illustre mieux ce propos ?

1982, c’est une France qui commençait à oublier l’épopée de 1958, qui commençait à s’enfoncer lentement, mais inexorablement dans le chômage de masse, les plans d’austérité, les crises à répétition. Mais 1982 fut la révélation d’un peuple qui ne peut être battu qu’avec panache. Comme les Verts en 1976.

1986 fut une autre désillusion. Après un match d’anthologie contre le Brésil, la France s’est heurtée une nouvelle fois au mur allemand. Quel rêve avions-nous ? Aucun autre que de nous venger de 1982. Autant nous étions sortis le vrai vainqueur de la demi-finale perdue de Séville, drapé dans les draps de l’honneur et de l’injustice, autant 1986 laissa un goût amer. Une humiliation. Incapable de réparer l’affront. Alors bien sûr, il y eut entre les 2 la victoire de 1984 avec un Platini étincelant. La France avait enfin un palmarès en football. Mais cela ne suffit pas. L’Allemagne était une obsession.

Et puis, 12 ans plus tard, ce fut l’exultation de la victoire, enfin la France se rangeait du côté des vainqueurs et gagnait le titre suprême. Oh que ce fut dur ! On ne retient que le fameux 3-0 de la finale, mais on oublie les 2 buts improbables de Thuram en demi, la victoire aux pénalties en quart contre l’Italie, le but en or en huitième contre le Paraguay. D’un rien, l’équipe de France aurait pu sortir par la petite porte. Le destin, encore. Celui d’un peuple qui avait enfin conjuré le sort. Pas tout à fait en fait : pour cela, il aurait fallu rencontrer l’Allemagne pour laver l’affront…

Je passe sur la victoire un brin chanceuse de 2000 contre l’Italie, le coup de boule de Zidane en 2006, l’humiliation de 2010, et la malédiction allemande – encore elle – de 2014.

2016, la France a perdu. Ou disons plutôt qu’elle n’a pas gagné. Non pas contre plus fort qu’elle, mais ça, c’est le foot. Toujours, en tout lieu, le plus fort ne gagne pas forcément. Beauté du sport diront certains. Injustice diront d’autres. Peu importe. Le résultat est accessoire.

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L’important, c’est ce sentiment qui unit un peuple à son équipe. Et par là même à son drapeau. Car le football, malgré l’argent qui coule à flot, reste un sport populaire. Qu’on peut pratiquer dans un bidonville, avec un ballon crevé, sur un trottoir éventré. Où l’on rencontre des gens de peu, vrais passionnés, dans les travées, celles derrière les buts, pas derrière les vitrines des VIPs. Le football n’a pas l’apanage de l’exaltation du sentiment patriotique : le rugby, les athlètes aux JO, timidement le basket ou le handball, jouent, de temps en temps ce rôle. Mais précisément parce qu’il est populaire, le football cristallise et porte ce sentiment plus haut que les autres.

J’entends déjà les ricanements qui dénonceront cette association. Quoi, le foot exalterait le sentiment patriotique ? Oui. Quoi d’autre le pourrait d’ailleurs, à une telle échelle, c’est-à-dire celle d’un pays entier ? Je ne vois pas, sinon un conflit armé avec nos voisins. On peut le regretter, mais le football offre des moments d’union nationale comme peu en offre.

Quand la solidarité nationale s’effrite, quand l’individualisme progresse partout, quand la morosité gangrène la société par petits bouts, le football reste un des derniers ciments : les gens se (re)parlent, se voient, organisent des BBQ-télé-match, exultent et pleurent ensemble. Ils sont ensemble et cela n’est pas négligeable.

2016, ce fut des joueurs, non pas parmi les plus talentueux (on cherche encore le Platini ou le Zidane dans cette génération), mais qui ont su jouer en équipe, être solidaires, faire preuve d’humilité, se rendre disponibles, être souriants. Oui, le mérite de Didier Deschamps n’est pas mince : avoir réussi à créer un groupe, un vrai, qu’on avait du plaisir à encourager.

Alors, bien sûr, ce n’est que du foot. Je sais qu’il y a des choses mille fois plus importantes. Je sais, je sais.

Mais au moins, pour 2016, on pourra dire, et on ne l’oubliera pas de sitôt : la France a enfin battu l’Allemagne en compétition officielle !

  1. voir l’excellent blog de Thierry Clémenceau qui a retracé semaine après semaine la fameuse saison 1975-1976 []
  2. en réalité, la citation exacte est : « Vraiment, le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités. » []

Ce que m’a appris d’être père

photo-1439920120577-eb3a83c16dd7Jour de la fête des Pères. Jour de fête, donc. Jour pour rendre grâce d’être père et apprécier ce qu’être père veut dire.

J’ai toujours, autant que je me souvienne, voulu être père. Ce fut au cœur de mon désir dès que j’eus l’âge de me projeter dans ma vie d’adulte [1]. Je ne savais pas bien ce que cela voulait dire, mais je savais que je le voulais. Pas comme une chose que je considérais comme due ou pour laquelle j’aurais remué ciel et terre, mais comme une espérance joyeuse repoussant les limites de  l’horizon : avoir un enfant, n’est-ce pas un peu, aussi, se prolonger et prolonger les limites de sa propre vie ?

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Les difficultés de mon épouse à « tenir » une grossesse commencée m’ont fait craindre un moment de ne jamais être père. Comment aurais-je réagi ? Je ne sais pas trop : faire le deuil d’une paternité naturelle n’est jamais facile. J’eus la chance de ne pas trop avoir à me poser la question. Une fille est née puis, 5 ans après, un garçon [2].

Être père a transformé ma vie bien plus que je ne l’aurais jamais imaginé. Je ne parle pas des contingences matérielles, des nuits, des angoisses, des plannings des activités ou bien de l’organisation des vacances scolaires. Mais bien d’une transformation de l’intérieur. Ma vie, ce que je suis dans le fond de mon cœur, ma façon d’appréhender le monde, tout est différent de ce qu’il en aurait été si je n’avais pas été père. Faut-il préciser que je ne considère pas ma vie comme meilleure, ou comme ayant plus de valeur parce que je suis père ? Non, elle est changée, radicalement changée.

Être père m’a d’abord appris à me responsabiliser. Avoir un nourrisson dans les bras qui dépend entièrement de soi a quelque chose de vertigineux et, je l’avoue, d’un peu angoissant. Ce petit être qui respire bruyamment, qui pleure dès qu’il a faim ou quand la fatigue se fait sentir, qui ne dit pas un mot, qui régurgite pour un rien, ce petit être est lié à vous indéfectiblement : impossible de se défausser, impossible de détourner le regard. Et le miracle qui s’opère est qu’on se rend compte qu’on en est capable. Capable d’être là, d’être présent, capable de ne pas se défiler.

Je ne nierai pas les difficultés, les nuits difficiles, ces moments très spéciaux où nos enfants ne comprennent pas qu’on n’est pas disponible parce que trop fatigué, ou englué dans des problèmes qu’ils ne comprennent pas. Inutile non plus de nier les premiers accrochages de l’adolescence et ce fameux « conflit des générations ».

De ces difficultés, de ces accrocs, j’en ai retenu qu’être père, c’est aussi apprendre à composer, à ne pas se draper dans la posture de celui qui sait tout et qui n’écoute en réalité que sa propre voix intérieure, et qui, bien souvent par faute d’argument, fait assaut d’autorité. Bien sûr qu’un père doit faire preuve d’autorité quand il faut, qu’il doit savoir imposer ses choix quand il sait, en conscience, que ses choix sont bons. Mais il apprend aussi, au cœur du foyer, les vertus du dialogue responsable. Et qui fait grandir tout le monde.

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« Sans liberté, pas d’amour vrai »

Responsabilité et amour sont donc au cœur de la paternité. Depuis que je suis père, je m’inspire souvent de saint Joseph qui assuma la paternité terrestre de Jésus sans renâcler. Et lorsque je le prie, je lui demande m’aider à être un père « aimant et structurant » pour mes enfants [3].

Je vis ce moment particulier où ma fille aînée n’est plus une enfant, sans être encore une adulte. Je vis cette transition où je ne dois plus la considérer comme une enfant pour laquelle je décide de tout, mais une personne capable d’autonomie et qui peut décider de ses propres choix. Difficile moment où il faut apprendre à se mettre en retrait, tout en étant présent.

Être père m’a surtout appris à re-considérer ma relation avec Dieu. Quand ma fille m’envoie paître parce qu’elle ne veut pas faire quelque chose que je juge intrinsèquement bon et que je ne peux décemment lui imposer, je subis – toute proportion gardée – ce que je fais subir à Dieu quand je me détourne de Lui. J’apprends la patience, et j’apprends à continuer à aimer. Ce n’est pas parce que mon propre enfant se détourne de moi ou ne fait pas ce que je veux qu’elle fasse, que je ne l’aime plus. Je continue à l’aimer et je perçois mieux l’importance de la liberté. Sa liberté de vivre sa vie. Ma liberté, notre liberté, qui est au cœur du projet de Dieu. Sans liberté, il n’y a pas d’amour vrai.

Mais le point le plus important que m’a appris la paternité est de me décentrer de moi-même, de plus considérer mes désirs comme prioritaires. C’est une des vertus des contingences matérielles que j’évoquais plus haut. Être père, c’est aussi se mettre au service de l’autre, de vouloir que l’autre soi. C’est aller vers un amour plus vrai – malheureusement si limité parfois -, c’est faire quelques pas vers le « Tuer le moi-je » qui me semble si essentiel.

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J‘aimerais évoquer deux points pour finir. Je parle ici du rôle du père. Je dois préciser que ce rôle de père est assumé en plus de mon rôle d’époux et, bien sûr, toutes les décisions importantes sont prises en commun, tout comme il est tout aussi évident qu’être père façonne la relation conjugale.

Et puis, je ne peux parler ma joie d’être père sans évoquer tous ceux qui ne le sont pas, malgré un désir extrêmement fort de l’être. Je sais la douleur immense, parfois secrète et souvent tue, de ne pas pouvoir être père (ou mère). Je sais les regards obliques qu’il faut affronter, le poids des espoirs familiaux non satisfaits, les non-dits. Et je sais la souffrance intime – ce pincement au cœur qui fait monter les larmes aux yeux – lors de jours comme celui-ci. J’ai vécu quelque chose de très émouvant récemment : lors d’un partage de groupe, un couple témoignait de leur mariage, après presque 50 ans d’union. Il fallait voir cet homme de 75 ans fondre en larmes quand il a évoqué, la voix brisée, l’absence d’enfants, pour comprendre cette douleur indicible que je ne soupçonnais pas moi-même chez lui [4].

Que cette évocation de l’absence d’enfant fasse surgir le sentiment de gratitude à tous ceux qui ont la chance d’être pères. Oui, être père est une grâce, la grâce de la vie, si fragile, qui surgit au cœur de sa propre vie.

Être père m’a aussi appris à dire « merci ».

  1. ce qui fait que j’ai évacué très tôt l’idée d’être prêtre []
  2. qui ont aujourd’hui 16 et 11 ans respectivement []
  3. j’aime aussi beaucoup l’image du tuteur qui aide une plante à croître, sans lui imposer sa croissance mais en évitant qu’elle ne s’éparpille trop []
  4. il se trouve que je le connais assez bien []

Le scandale de la Croix

ChristCroix_DelacroixLa Croix est un mystère. Que peut-on comprendre à un Dieu proclamé qui se laisse clouer sur une Croix, sans offrir aucune résistance ? Jésus n’a pas cherché à échapper au baiser de Judas. Il a demandé à Pierre de ranger son épée. Il ne s’est pas défendu devant le grand prêtre ou devant Ponce Pilate.

« C’est un scandale! »

Le Christ a avancé vers l’inéluctable, sans rien dire ni maudire. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » (Jn, 15, 13) Scandale pour le lecteur d’aujourd’hui (et sans doute aussi celui d’hier). J’ai beau aimer de toutes mes forces mon épouse, mes enfants, je ne sais pas si ces forces iraient jusqu’à ce que je donne ma vie pour eux. Parce que je serais lâche, parce que j’aurais peur. Parce que mon humanité imparfaite est pétrie de limites, d’égoïsme, de moi-je.

Autre scandale, le silence de Dieu. Inacceptable pour beaucoup, pour quasiment tous. Au pied de la Croix, il n’y a plus que Marie et Jean, les gardes et les badauds qui se repaissent du spectacle. Les disciples sont partis. Jésus est quasiment seul. Même Dieu est absent. Son Père, notre Père, se tait, Lui qui pourtant s’est manifesté à d’autres moments, comme lors du baptême de Jésus. Quoi ? Au moment le plus critique de la vie de son Fils, Il se tait, Il reste en retrait ? Scandale ! Est-ce ce qu’on attend d’un père ? Jésus s’écrit alors : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Ps 21)

Je (re)lisais hier soir un passage du livre « Joie de croire, Joie de vivre » et le père Varillon donne un éclairage fort intéressant sur ce silence et cette absence (apparente).

Dieu N’est QU’amour

Le silence de Dieu lorsque Jésus Christ est crucifié est le signe de son Amour pour nous. Le scandale devient paradoxe. Oui, si Dieu se tait, c’est parce qu’Il aime l’humanité pleinement, c’est parce qu’Il n’est qu’amour. Si Dieu s’était manifesté ce jour-là, c’eut été une manifestation de sa force, un signe de puissance. Or la seule puissance de Dieu, c’est celle de l’Amour. Dieu ne peut que ce que l’Amour peut. En se taisant, Il montre à l’humanité qu’Il l’aime et qu’Il la laisse libre. Si Dieu n’avait pas laissé son Fils – pleinement homme, rappelons-le – aller au bout de son calvaire, Il renonçait à épouser pleinement notre humanité. Or Dieu a voulu épouser pleinement notre humanité. Il a voulu que son Fils soit pleinement homme, qu’il vive ce que tout homme peut vivre : les rires, les joies, les tristesses, les angoisses, les souffrances.

Quand Jésus dit qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime, il ne peut aller que jusqu’au bout. Lui seul le peut d’ailleurs, parce que Lui seul sait aimer pleinement, dans une gratuité absolue. La révolte de Pierre, toute compréhensible qu’elle fut, était hérétique.

Voilà comment le scandale de la Croix devient un mystère [1].

Voilà comment la contemplation de la Croix nous dit que Dieu nous aime pleinement.

Et la résurrection de Jésus à venir, prémisse de la nôtre, le signe éclatant que Dieu ne nous abandonne pas.

Très joyeuses fêtes de Pâques à toutes et tous !

  1. Qui, selon Saint Augustin, n’est pas ce que l’on ne comprend pas, mais ce qu’on n’a jamais fini de comprendre []

Assumer la solidarité ou le modèle français en question

19/03/2003 11:50 - La France et l'Europe occidentale - satellite Terra

La France est-elle solidaire ?

La France, autoproclamée pays des droits de l’Homme, devrait s’enorgueillir d’être toujours à la pointe de la solidarité, nationale, mais aussi internationale. Las ! Aujourd’hui, ce ne sont que frilosité et repli sur soi qui prévalent.

La France est un pays solidaire : le système de retraite est par répartition, notre sécurité sociale permet à chacun de pouvoir être soigné dans les meilleures conditions, notre État fonctionne plutôt bien par le biais des différentes administrations et de leurs employés (pourtant si décriés). Cette solidarité nationale, où les plus aisés payent pour ceux qui n’en ont pas les moyens, suppose un Etat fort et très présent et, surtout, d’assurer la rentrée des fonds : les impôts et les taxes diverses et variées sont là pour ça.

Ce système connait des ratés. Les impôts, qu’on ne peut augmenter indéfiniment, ne suffisent plus à résorber les déficits chroniques de l’assurance-chômage ou de la sécurité sociale. Beaucoup, constatent que les services publics fonctionnent moins bien, que la santé coûte de plus en plus cher et l’accès aux soins devient de plus en plus inégalitaire (voir par exemple ces dossiers, ici et ),  que les personnels hospitaliers croulent sous le travail, au détriment des patients, que le système scolaire patine, etc, etc.

Ces services publics, pour continuer d’être rendus, doivent être améliorés, c’est une évidence, et personne n’est choqué que l’État cherche à mieux organiser ses administrations et à les rendre plus efficaces. Mais il est de bon ton de fustiger une inefficacité quasi-consubstancielle de ces services publics que d’aucuns aimeraient voir remplacer par des services rendus au public, opérés par des prestataires privés. Il n’est qu’à voir les candidats à la primaire LR qui annonce des réductions drastiques du nombre de fonctionnaires [1]. Ce détricotage du service public, lent, mais semble-t-il inéluctable, ne va pas sans poser la question du modèle français.

Quelle(s) solidarité(s) voulons-nous en France ?

Que voulons-nous ? Quelles sont les valeurs que la France veut mettre en oeuvre (quoiqu’il en coûte allais-je ajouter) ? Je précise d’emblée que ces valeurs ne sont, selon moi, ni de gauche, ni de droite, mais qu’elles doivent être clairement au-delà de ce partisianisme de la classe politique. Que les Français disent quelles valeurs leur semblent essentielles ! Quels doivent être les fondements de la société dans laquelle nous voulons vivre ? Ensuite viendra le temps de la mise en pratique au niveau politique et économique ! Mais en ce moment, j’ai le sentiment d’une perte complète de repères, principalement parce qu’il n’y a plus de cap. La France me parait ressembler à un bateau ivre, courant après son passé, ne sachant dessiner son avenir, incapable de faire des choix clairs, n’hésitant pas à renier un jour ce qu’elle a décidé la veille.

Au nom des équilibres budgétaires, au nom des règles de l’Union européenne [2], il faut faire des économies, c’est-à-dire réduire les dépenses publiques. Donc, in fine, réduire la solidarité nationale qui s’effiloche donc au fil des ans.

Mais dans une sorte de schizophrénie assez classique, la France veut tout et son contraire. Elle veut garder son modèle social, mais sans en assumer les dépenses afférentes. Elle veut plus de policiers, plus de médecins et d’infirmières, plus de professeurs, sans que cela ne coûte plus. Elle veut le beurre et l’argent du beurre. Et puis, parce qu’il faut encore et toujours chercher chez l’autre ce qui ne va pas, elle se met à pointer ses mauvais citoyens : ceux qui ne lui rapportent pas assez et ceux qui lui coûtent trop.

C’est sans doute le drame du quinquennat de François Hollande : avoir fait croire à un renouveau d’un État social fort et omnipotent alors que les règles budgétaires évoquées plus haut ne le permettent pas. Tout comme Nicolas Sarkozy promit un libéralisme à la française qu’il fut incapable de mettre en oeuvre [3]. La question des choix de sociétés se pose enfin : il me semble, par exemple, qu’on trouve toujours de l’argent pour aller faire la guerre [4] ou pour renflouer la filière nucléaire, mais qu’avoir une vraie politique sociale est toujours vue sous l’angle des dépenses à engager.

Poser la question de la solidarité nationale, c’est donc, évidemment, poser la question de son financement. Qui veut qu’on augmente les impôts ? Personne ou presque. Comme l’axiome entendu mille fois, d’ailleurs presque autant au PS que chez LR, veut qu’il soit inenvisageable d’envisager une quelconque hausse des impôts ou des taxes, il n’y a pas de réelles alternatives. L’individualisme prend alors le dessus. Et puis pourquoi irais-je payer (plus) pour que d’autres en bénéficient ? Voilà aussi ce délitement national où chacun voit en l’autre la cause du mal français.

Définir un cap !

Alors que faudrait-il faire ? Je n’ai évidemment pas de réponses techniques, et sans doute n’y en a-t-il pas de simples. Mais avant de décider des politiques à mettre en oeuvre, il me semblerait opportun de (re)poser la question suivante : « quelle France voulons-nous pour les prochaines décennies ? » Un succédané des politiques (ultra-) libérales qui décrète que la loi du plus fort prévaut [5] ou bien une vraie politique solidaire, mais qui coûte cher et qu’il faut donc financer par l’impôt ?

Qu’on demande clairement aux Français quel modèle veulent-ils ? Un modèle du type anglo-saxon (pardon pour le raccourci) où, certes, le taux de chômage est faible, mais au prix d’un accroissement des inégalités et de la pauvreté, ou bien un système plutôt mis en oeuvre dans le Nord de l’Europe, solidaire et protecteur, mais dont le coût est assumé par tous.

À force de ne pas choisir, on tâtonne, on avance d’un pas puis on recule de deux, on veut tout et son contraire, on se renie soi-même.

J‘aime mon pays, mais je me désole de voir l’incurie de la classe politique depuis de nombreuses années. Je me désole de voir les Français se recroqueviller sur eux-mêmes, de moins en moins capable de s’ouvrir à la générosité nationale ou à la solidarité internationale. Par exemple, la France ergote, en ce moment même, pour ne recevoir que 30 000 réfugiés venus d’Irak ou de Syrie. 30 000 ! Quand l’Allemagne en a reçu déjà près d’un million ! Peut-être que Mme Merkel va en payer un lourd prix électoral, mais elle aura porté haut l’honneur de l’Allemagne. La France, sous prétexte de ne pas faire monter l’extrême droite, se renie.

Et à force de se renier et de se recroqueviller, j’ai bien peur que notre beau pays ne soit plus que l’ombre de lui-même…

  1. N. Sarkozy a annoncé vouloir 300.000 suppressions de postes, F. Fillon, pour ne pas être en reste, veut 500.000 suppressions []
  2. Et de grâce, arrêtons d’accuser l’Europe de tous les maux, la France a choisi en connaissance de cause d’être dans cette Union et elle a largement contribué à en faire ce qu’elle est aujourd’hui []
  3. Et c’est sans doute mieux d’ailleurs []
  4. Sans que cela ne remette en cause la légitimité de l’action militaire voulue []
  5. Cela est dit de manière plus subtile, mais cela revient à cela in fine []

Je suis la Samaritaine

Angelika Kauffmann, le Christ et la SamaritaineHier, ma paroisse, en ce 3ème Dimanche de carême, faisait lecture de l’évangile de la Samaritaine, parce que nous avons la chance d’avoir des catéchumènes [1].

Cette rencontre entre Jésus et cette femme est d’une grande beauté, d’une grande force spirituelle et d’une grande portée pour aujourd’hui. On peut faire de nombreuses lectures de ce passage si riche, mais il en est un que j’ai envie d’aborder.

J’ai lu l’autre jour sur Facebook [2] que certains s’indignaient que les filles ne puissent être, du moins dans certaines paroisses, servantes d’autel et qu’on les cantonnait dans un rôle subalterne d’accueil. Et que c’était une violence insupportable, certes symbolique, qui leur était faite. Outre qu’on pourrait arguer que l’accueil est loin d’être dévalorisant, je trouve très excessif ce qualificatif de violence.

J’avais compris – mais l’explication m’a été donnée il y a assez longtemps – qu’on évitait que les filles soient servantes d’autel parce qu’elles ne peuvent avoir accès ni au diaconat, ni à la prêtrise. Pourtant, dans les premiers temps de l’Eglise, il y eut des diaconesses. Il me faudrait faire des recherches pour savoir pourquoi cela a été abandonné et je n’en ai pas le temps maintenant. Cette question des servantes d’autel est donc liée, d’une certaine manière, à la prêtrise des femmes.

Sur l’ordination de femmes, très franchement, je ne sais pas trop quoi en penser. Culturellement, je suis contre, mais mon seul argument est de dire : « parce que c’est comme ça », et je reconnais que cet argument est un peu court. Du genre : « On ne guérit pas un homme malade un jour du Sabbat. Ah bon ? Pourquoi ? Parce que c’est comme ça ! ». On sait comment Jésus a répondu à cet argument. Intellectuellement, je suis partagé parce que l’époque dans laquelle je vis à du mal à comprendre pourquoi les femmes sont exclues de l’ordination.

Et puis il y a la lecture des évangiles qui permet tout de même d’y voir un peu plus clair. Jésus a choisi pour apôtres 12 hommes. L’a-t-il fait parce qu’il fallait absolument que ce soit des hommes, au nom d’un loi divine qui nous échappe (il n’y a pas eu, que je sache, de justifications données par Jésus) ? Ou bien a-t-il choisi des hommes parce que, dans le contexte de l’époque, il ne pouvait faire autrement, choisir des femmes le disqualifiant d’office ? Jésus a montré tout de même une grande liberté par rapport aux contraintes culturelles, cultuelles et sociales de son temps. On le lui reprocha d’ailleurs plus d’une fois.

Et Jésus n’a jamais hésité à se commettre avec quiconque : des hommes pécheurs notoires, des publicains, des femmes, et même des femmes de petites vertus. Alors ? Alors peut-être que Jésus a choisi pour apôtres 12 hommes pour une raison qui nous échappe. En tant qu’homme, cela me parait très secondaire. Mais je comprends que cela ne le soit pas pour les femmes, même si l’Église leur permet de trouver une place, sans que cette place (que l’on soit fondatrice d’ordre, religieuse ou laïque engagée) ne puisse être considérée comme mineure, bien au contraire. Mais reste que l’ordination leur est interdite.

Le passage de La Samaritaine est un des exemples le plus illustres qui montre comment Jésus a dépassé les conventions sociales. Il s’adresse à une femme et, qui plus est, cette femme est de Samarie, avec qui les Juifs ne voulaient rien avoir de commun. Et en plus, cette femme a une vie dissolue qui semble la mettre à l’écart des autres [3]. Même ses disciples, partis chercher la pitance, sont intrigués quand ils reviennent et, sans doute, contrariés dans leur for intérieur. Or, non seulement Jésus s’adresse à cette femme, mais il lui fait une des plus belles révélations de l’évangile.

Jésus, face à cette femme, lui dit bien plus qu’il n’a jamais dit à personne, hormis peut-être à ses apôtres. A une femme ! A une étrangère !

Cela ne résoud en rien la question, si tant est que celle-ci soit cruciale, de l’ordination des femmes. Mais ce passage montre à tout le moins non pas l’importance des femmes [4], mais tout simplement leur place à part entière. Il n’y a aucune doute à avoir à ce sujet. Et que le Christ ressuscité se soit montré en premier à une femme en est un autre exemple éclatant.

Ce billet sera peut-être critiqué. J’entends déjà ceux qui me diront que je n’ose pas franchir un pas supplémentaire, tant ces arguments vont dans le sens de la possibilité de l’ordination des femmes. Et que je suis donc lâche. D’autres, côté catho identitaire et tenant d’une orthodoxie immuable, me reprocheront de ne pas comprendre, d’être un moderniste mou qui se pose des questions qui n’ont pas lieu d’être.

En toute honnêteté, je ne sais pas.

Et, un peu lâchement et en écho au slogan « Je suis » que l’on sort chaque fois que l’on veut montrer de l’empathie à quelqu’un ou à une cause, j’ai envie d’écrire : « Je suis la Samaritaine », sans que cela n’apporte de réponse (bien évidemment) satisfaisante.

Mais de tous ces personnages rencontrés dans les évangiles, il est un dont j’aurais vraiment aimé être à sa place, c’est cette femme. Oui, finalement, je peux peut-être oser dire : « Je suis la Samaritaine ! ».

  1. On lit donc toujours l’évangile de l’année A les 3ème, 4ème et 5ème Dimanche de carême []
  2. Malheureusement, je ne retrouve plus la référence []
  3. elle reconnait avoir eu plusieurs maris et elle vient chercher seule de l’eau, à midi []
  4. Parler de l’importance des femmes me semble toujours un peu condescendant quand c’est prononcé par des hommes qui l’utilisent pour justifier l’impossibilité de la prêtrise []