Le scandale de la pédophilie dans l’Église

La récente émission « Cash Investigation » a remis en lumière le scandale de la pédophilie dans l’Église. Oui, il s’agit d’un scandale et, oui, l’Église n’en a pas encore fini avec ce scandale. J’ai relu ce billet de 2010, et j’ai malheureusement le sentiment que peu de progrès ont été accomplis…

Tordons d’abord le coup aux critiques concernant le format de l’émission elle-même. Oui, le ton est parfois, trop souvent même, arrogant. Oui, la façon qu’a Élise Lucet de demander des comptes en 2 secondes, sur des dossiers éminemment complexes, est agaçante. Oui, il y a un petit côté « procureur » de la part des journalistes dont on sent bien qu’ils aimeraient rendre la justice, là, tout de suite. Oui, on sent bien que le montage de l’émission est parfois à charge. Oui, tout cela est vrai et tout cela est agaçant.

Mais cela pèse-t-il devant les faits rapportés ? La forme de l’émission est peut-être à revoir, mais est-ce une raison pour persévérer dans le déni de la pédophilie au sein de L’Église ?

La pédophilie, une faute immense

L’Église, on le sait, n’est pas parfaite. Les prêtres sont des hommes, et donc des hommes faillibles. Oui, l’Église prône le pardon et la miséricorde. Malheureusement, de tout cela, je vois surtout un amalgame indigeste et répugnant : Indigeste pour la grande majorité des catholiques, répugnants pour les victimes.

Alors reprenons dans l’ordre.

La faute vient évidemment d’abord de celui qui viole (et les attouchements entrent dans la catégorie « viol »). On ne pourra sans doute jamais éviter ce genre de déviance au sein de l’Église. Une meilleure formation et un meilleur discernement doivent permettre de limiter en nombre le nombre de prêtres ayant ces penchants, mais il y en aura toujours qui passeront les mailles du filet, ne soyons pas naïfs. Par contre, il est inadmissible que, dans la hiérarchie, certains fassent tout pour camoufler, étouffer, au nom du pardon et de la deuxième chance. Cette façon de faire est révoltante et manque gravement à la justice : en étouffant une affaire, on renvoie l’agresseur et l’agressé dos à dos, ce qui est bien peu miséricordieux. Donner systématiquement la priorité au prêtre, à son image, à l’image de l’institution, sont autant de crachats lancés à la face des victimes qui, elles, n’ont finalement.pour seule voie que celle du silence.

Le reportage a démontré, de façon convaincante, les transferts de prêtres dans d’autres diocèses et dans d’autres pays afin de les soustraire à la justice. Là aussi, quelle honte !

A l’argument du « ce sont des hommes, ils sont donc faillibles », une seule réponse : la justice des hommes doit alors s’appliquer sans sourciller et je ne vois aucune raison qui justifierait de s’y soustraire.

La miséricorde et la pardon. Oui, l’Église s’honore, à la suite de Jésus et du message évangélique, de mettre en avant la miséricorde et le pardon. Mais de grâce, arrêtons de dévoyer ces 2 principes. La miséricorde doit d’abord, et en premier lieu, s’adresser aux victimes. En contribuant à nier les faits, à camoufler, à étouffer, agit-on comme le Christ le souhaiterait ? Le pardon doit d’abord être demandé aux victimes : « Pardon, mille fois pardon, qu’en notre sein vous ayez eu à subir l’infâme ! ».

Faut-il alors, comme le voudrait certains, que la miséricorde et le pardon ne s’appliquent pas aux fautifs ? Bien sûr que non. Oui, le prêtre pédophile a droit, lui aussi, à être pardonné et à recevoir la miséricorde de Dieu et des hommes. Mais est-ce vraiment lui rendre service que de le soustraire à la justice en le transférant d’Afrique en Italie, ou de France vers l’Argentine ? Dans le reportage, on voyait 2 journalistes annoncer à un prêtre pédophile, « planqué » dans une maison religieuse, qu’une de ses victimes africaines s’était suicidée… Dites-moi où est la miséricorde dans ce cas ? J’ai pour ma part du mal à la voir.

Reste le besoin, comme cela a été dit dans le reportage, de ne pas laisser dans la nature des gens dont la perversité s’est déjà manifestée. La responsabilité suppose donc une étroite coopération entre la justice civile et l’institution ecclésiale.

Lutte contre la pédophilie, tout reste à faire

Nous, catholiques, ne nous voilons pas la face. Il reste un travail énorme au sein de l’Église pour que, plus jamais, on puisse dire qu’Elle protège les violeurs d’enfants. La pédophilie est une abjection. Camoufler des faits pédophiles est une autre abjection. Comment l’Église qui peut (ou a pu) avoir un discours « moraliste » sur les mœurs a-t-elle pu faire preuve de tant de mansuétude envers les prêtres pédophiles ? Corporatisme malsain ? Refus de la justice des hommes ? Incompréhension de la gravité de la faute ? Cela reste un mystère pour moi.

En préambule, je disais que peu de progrès ont été accomplis. C’est injuste. Une lente prise de conscience émerge peu à peu. On trouve une page dédiée sur le site de l’Église Catholique en France. Mgr Barbarin a demandé publiquement pardon pour ses fautes en tant que responsable. Pour ce qui est du diocèse de Toulouse, une cellule d’écoute pour les victimes ou les témoins a été récemment mise en place. Ces cellules d’écoute, mise en place dans de nombreux diocèses, semblent commencer à porter du fruit, comme en témoigne cet article.

Mais c’est encore, malheureusement, insuffisant et, semble-t-il, encore bien peu répandu dans d’autres pays ou continents.

Anti-système

emprunté au site LE CH’TI BETHUNOIS

J‘ai commencé ce billet avant que n’éclate ce qu’on appelle le #PénélopeGate, mais qui est avant tout un #FillonGate. Difficile d’éluder cette affaire qui jette, une fois de plus, une ombre destructrice sur la démocratie française et ses mœurs ; j’y reviens donc en fin de billet.

Etre dans le système et se dire anti-système

Il est de bon ton aujourd’hui, cela semble même être une mode dans le discours politique, de se revendiquer « anti-système ». Comme si cette martingale répétée et répétée servait à la fois à rallier le plus grand nombre et de programme politique. Or si cette posture a effectivement un écho certain d’un point électoral, on est évidemment loin du compte quand il s’agit, pour toute ligne politique d’être anti-système. Et alors que ce discours était essentiellement l’apanage des extrêmes, voilà que les partis non extrémistes s’y adonnent aussi.

Il y a déjà, originellement, un mensonge éhonté car la plupart des hommes politiques qui tiennent ce discours fait partie du système. Intégralement. Ils en ont profité et profitent toujours de ce système, pourtant subitement tant décrié. Est-ce parce que face au FN, qui tient ce discours depuis longtemps [1], on ne sait rien opposer ?

Le discours « anti-système » est porté par des personnalités de premier plan, dont certaines ont accédé au pouvoir, d’autres en sont proches. Quelques exemples.

Donald Trump anti-système ? Lui le milliardaire aux multiples sociétés, lui l’homme des médias ?

Emmanuel Macron anti-système ? Lui, l’ancien élève de l’ENA, l’ancien inspecteur des Finances, l’ancien banquier d’affaires de chez Rostchild & Cie, l’ancien ministre de l’Économie ?

François Fillon anti-système ? Lui, le député élu depuis 1981, lui plusieurs fois ministre, lui le Premier Ministre le plus longtemps resté à Matignon après Georges Pompidou ?

Marine Le Pen anti-système ? Elle, la fille de millionnaire, elle ayant passé sa jeunesse à Saint-Cloud, banlieue chic s’il en est, dans le « château » de Montretout ?

On pourrait en citer d’autres, je me restreins aux plus éminents actuellement. Mais ces quelques exemples suffisent à montrer la duperie intellectuelle sous-jacente à ce discours « anti-système ».

Une crédibibilité bien défaillante

On imagine bien les divers conseillers en communication peaufinant l’argumentaire en fonction des parts de marché « accessibles » et retombant invariablement sur ce leitmotiv : « Vas-y coco, présent-toi comme anti-système, c’est ce que le bon peuple attend ! ». Le bon peuple ! Celui dont on ne se préoccupe vraiment qu’une fois tous les 5 ans. Et celui, malheureusement, qui croit à ce discours « anti-système » comme on croit à un remède miracle pour tous les problèmes qui l’assaillent.

Alors que faudrait-il pour que ce discours anti-système soit un tant soit peu crédible ? J’imagine qu’on peut vivre et travailler sous les ors de la République et avoir un vrai souci du bien commun. Même si cela est probablement plus difficile. Tout comme Jésus a annoncé qu’il était plus difficile aux riches d’entrer dans le Royaume des Cieux. Non pas impossible, mais plus difficile.

Mais épouser la cause du peuple contre les élites supposerait de vivre ce que le peuple vit et je commencerais à donner quelque crédit à ce discours « anti-système » le jour où ces messieurs/dames passeront des heures dans les transports en commun pour rejoindre un travail qui leur permet à peine de quoi vivre, quand ils connaîtront le stress des rendez-vous à Pôle Emploi, quand ils sauront ce que c’est qu’une fin de mois qui commencent le 20, voire même avant, quand ils vivront la galère des gardes d’enfants, quand ils renonceront encore une fois cette année à partir en vacances parce que la voiture les a lâchés et qu’il leur est impossible de la remplacer.

Quand ils se heurteront vraiment au système et non pas quand ils en profitent.

Je ne suis pas dupe du populisme étriqué qui feint de croire que tout se résoudrait parce que les politiques vivraient en banlieue, prendraient les transports en commun ou payeraient leurs factures de téléphone. Non bien sûr, mais je ne suis pas dupe non plus de ce gouffre qui les séparent d’une vie « normale », celle que vivent peu ou prou la quasi-totalité des Français.

La vie des Français les indiffère-t-elle à ce point ? Seul l’accès au pouvoir – et son corollaire : s’y maintenir – semble compter. Et ce pouvoir, si attractif déjà par lui-même, offre tant d’avantages, tant d’à-côté, qu’on comprend sans difficulté la volonté d’y perdurer et d’en profiter.

Le cas Fillon

Venons-en au cas Fillon. Plus je lis ce qu’en dit la presse, plus je l’entends lui, plus j’entends ses soutiens (ô combien maladroits), et moins je lui trouve d’excuses. Bien sûr, évitons la naïveté de croire que cette affaire est fortuite. Elle ne l’est pas, c’est évident [2]. Évitons aussi la naïveté de penser qu’il est un cas isolé et que la démocratie française sera propre lorsque le cas Fillon sera réglé judiciairement, d’une manière ou d’une autre.

Mais là n’est pas l’important. L’important, à mes yeux, est le manque d’éthique – quand bien même tout ce qui lui est reproché serait légal – et cette façon de profiter du … système. Pleinement. Sûrement. Méthodiquement.

Est-ce là les valeurs chrétiennes qu’il prétend être au cœur de son engagement ? Fillon a commis 3 fautes majeures : 1) s’être servi de ses mandats publics (encore une fois, quand bien même ce serait légal), 2) avoir mis au cœur de son discours l’antienne « anti-système », et 3) avoir mis en avant sa probité et son intégrité, découlant de ses valeurs chrétiennes. Ses adversaires n’en demandaient pas tant.

La probité et l’intégrité sont des valeurs essentielles. Encore plus quand on met les valeurs chrétiennes au cœur de son engagement. La France aurait beaucoup à apprendre des pays du Nord de l’Europe dans lesquels la moindre déviation aux règles établies vaut une mise à l’écart de la vie publique. Combien de ministres ont dû démissionner pour avoir utilisé leur carte bancaire du ministère pour des achats personnels ? Pourquoi est-ce inimaginable en France ?

Servir, et non être servi, voilà ce qui serait un engagement à contre-courant et, pour le coup, véritablement anti-système. La vie démocratique française, dans ce qu’elle a montré ces dernières décennies, n’en prend malheureusement pas le chemin.

  1. la fameuse bande des quatre []
  2. Et la rapidité de l’instruction judiciaire tend à le démontrer []

Un bel exemple de cléricalisme (à la sauce FSSPX)

Le Forum Catholique (notez bien le « Le » qui en dit tant) déverse sa bile quotidienne contre le Pape, sous le regard bienveillant de son fondateur et régulateur, le bien nommé XA. Ces bons catholiques, garants de l’orthodoxie face aux vents du modernisme, vivent l’enfer sur terre avec le pontificat du pape François. Notez que l’expression « pape François » n’est pas toujours utilisée, les membres du FC usant volontiers du « François » quand ce n’est pas du « Bergoglio » (ça, c’est quand ils sont très très en colère contre une parole du souverain pontife).

Mais je m’emballe, le but de ce billet n’est pas de fustiger les propos injurieux tenus sur le FC contre le pape (et les évêques français) alors même que les liseurs ruissellent de componction dès qu’il s’agit de l’un de leurs clercs. Je dis « leurs » tant ils prennent soin de ne pas se mélanger aux autres, de peur d’être contaminés. Grand Dieu, sait-on jamais ? J’ai eu l’occasion de dénoncer ici la dérive sectaire de la FSSPX.

Alors sur le FC (Le Forum Catholique), je lis un énième post sur le Pape (oui, je confesse lire de temps à autre les diatribes de caniveau de certains de ses membres, notamment celles de l’inénarrable Jejomau dont la relecture des évangiles est un régal). Et donc, le FC de s’offusquer que le pape a condamné le cléricalisme. Les propos rapportés – et je reprends le site cité par le FC – me paraissent plutôt bien vus, tant il est vrai que certains clercs se sentent supérieurs et font passer la Loi avant l’esprit de la Loi (et nous sommes bien d’accord pour dire qu’il n’est pas ici question d’abolir la Loi). Et ce n’est pas l’apanage de la FSSPX, loin de là.

Alors à ces apôtres de l’orthodoxie, je propose un court et édifiant exemple de cléricalisme, tel que je viens de le vivre, non pas dans une paroisse lambda (donc corrompue par Vatican II), mais dans une paroisse tenue par la FSSPX. Et non la moindre, puisqu’il s’agit de Saint-Nicolas-du-Chardonnet.

***

Il y a peu – ceux qui me suivent sur FB ou Twitter le savent – j’ai perdu ma maman. Il se trouve que mes parents étaient des fidèles de la FSSPX, la messe d’obsèques a donc été célébrée dans la célèbre paroisse parisienne. Ce choix n’était pas le mien, mais j’ai accepté sans aucun problème les souhaits de mes parents. Pour ceux qui veulent en savoir un peu plus sur ce que je pense et mon parcours, je vous renvoie vers ces billets, ici, et (à lire dans l’ordre).

D’abord, je dois dire que j’ai apprécié qu’une messe ait pu être célébrée. Pouvoir se recueillir, c’est bien, le faire lors d’une eucharistie, c’est évidemment beaucoup plus fort pour le chrétien que je suis. De toute manière, à Saint-Nicolas, il n’y a que des messes d’enterrements, vous n’y verrez jamais de simples cérémonies animées par des laïcs. Il y a selon moi une dimension sacramentelle apportée par le prêtre lors de tels moments, dimension qui m’importe [1].

La messe, en latin évidemment. Et évidemment, impossible de suivre vraiment pour le non initié. Le prêtre était loin – l’autel se situe dans le fond du chœur —, il était assez difficile d’entendre et de suivre avec le livret fourni (sorte de missel latin-français). Le latin n’est pas le problème en soi et j’admets sans aucun problème que certains se retrouvent plus facilement dans cette liturgie. Tout comme le cercueil recouvert d’un linceul noir : qu’on aime ou pas, cela me semble assez accessoire.

Mais je pris conscience de la distance incroyable qui était mise entre les fidèles et le célébrant. La suite me prouva que cette distance n’était pas que liturgique. Je ne suis plus très au fait de cette façon de célébrer, mais j’imagine que la messe était célébrée selon les normes. J’ai tout de même été surpris que le prêtre ne nous fasse pas expressément lever pour la lecture de l’évangile. Quant à son homélie, j’ai retrouvé le ton de celles que j’entendais quand j’étais plus jeune, ce qui est finalement normal de la part d’un mouvement qui se targue de ne pas changer… Après avoir commencé en disant qu’il ne fallait pas désespérer de la miséricorde de Dieu, les trois quarts de l’homélie ont tourné autour du purgatoire et de l’enfer. En résumé, le Ciel, ça existe, mais ce n’est probablement pas pour vous, soyez heureux si vous allez au Purgatoire, ce ne sera pas déjà pas si mal !

Pour un peu, j’ai cru qu’il allait s’écrier : « ah ah, bande de mécréants, je vous ai démasqué ». Je plaisante, mais c’est quand même le ressenti que j’ai eu (et je ne fus pas le seul). Et si d’évidence le prêtre profitait de ces obsèques pour « sensibiliser » l’assistance en jouant sur la peur de Dieu, je peux vous assurer qu’il a complètement manqué son coup auprès des personnes en périphérie [2] de l’Église. Seule lueur d’espoir, en guise de conclusion : ma mère avait reçu l’Extrême-Onction de la part d’un prêtre de la FSSPX, ce qui semblait lui garantir quelques bonnes grâces lors de sa rencontre avec son Créateur.

Puis, fin de la messe : le prêtre se rapproche, s’arrête au milieu du chœur, et change sa chasuble pour une grande cape, mise avec beaucoup de théâtralité et il nous annonce qu’il va procéder à l’absoute. Nous pouvons entamer, après les prières de rigueur – en latin, bien sûr -, une procession autour du cercueil et le bénir.

***

Ensuite nous sortons. Le cercueil est encore béni sur le parvis de l’église, puis est mis dans le fourgon funéraire et béni à nouveau. Mon père est là avec le prêtre. Ma petite nièce de 10 ans est avec eux aussi. De grosses larmes roulent sur ses joues. Le prêtre dit quelques mots à mon père, que je n’entends pas, étant à quelques dizaines de pas. Le convoi démarre lentement. Le prêtre salue une dernière fois mon père et s’en retourne, sans un regard ni un geste pour cette petite fille qui pleure sa grand-mère.

J’étais resté près du parvis. Le prêtre passe devant moi.

A deux pas, devant moi il passe.

Sans un regard, sans un mot.

Qui suis-je pour lui ?

Rien visiblement.

Aujourd’hui encore, a constaté le pape François, « il y a cet esprit de cléricalisme » : « les clercs se sentent supérieurs, s’éloignent des personnes, (…) ils n’ont pas le temps d’écouter les pauvres, les souffrants, les prisonniers, les malades ».

Que dire de plus ?

  1. aucun reproche de ma part quant à ces cérémonies sans prêtre, je sais évidemment que les prêtres ne peuvent être partout à la fois []
  2. Mince, encore une des lubies du pape François ! []

Voyage au bout de l’enfer, de Michael Cimino (The deer hunter)

An english version of the text is available below.

Œuvre magistrale sur la guerre du Vietnam, ce film de Michael Cimino, décédé en juillet 2016, est bouleversant. Non seulement, il donne à voir les atrocités de la guerre mais il décrit avec finesse les traumatismes engendrés sur ceux qui y participent.

Superbe interprétation de tous les acteurs, avec mention spéciale à Robert de Niro et Christopher Walken.

***

Dans mon panthéon personnel, ce film occupe une place à part et, avant d’aborder le film en lui-même, je voudrais partager comment et pourquoi ce film m’a autant marqué. J’ai vu ce film lorsque j’avais 19 ans, plusieurs années après sa sortie. Un copain de classe m’avait proposé de l’accompagner et me l’avait présenté comme un film sur la guerre du Vietnam. Lorsque je l’ai vu, sans l’avoir détesté, j’ai été plutôt déçu : trop lent, trop long. Étais-je dans de mauvaises dispositions ce jour-là ? Peut-être. Pourtant, quelques jours après, des images du film me sont revenues, furtives au début, puis de plus en plus prégnantes, jusqu’à ce que j’éprouve le besoin, une semaine après le premier visionnage, de le revoir. Et là, j’ai été littéralement pris par l’histoire, j’ai compris sa construction, j’ai fait miennes ses lenteurs. Je ne cesse depuis de revoir ce film régulièrement. C’est, selon moi, assurément un chef-d’œuvre.

L’histoire

Plusieurs ouvriers de Pennsylvanie, amis, sont appelés à partir au Vietnam dans les prochaines semaines. La vie suit son cours, mais l’angoisse sourd, fissurant lentement la belle assurance de ces jeunes plus portés sur la fête ou la chasse. Trois d’entre eux partent finalement, ensemble. Ils combattent dans les rizières, sont arrêtés et détenus dans des conditions difficiles, s’échappent, sont séparés. Ils rentreront au pays, à des moments et dans des conditions différentes.

Le film est donc construit en 3 moments équilibrés — avant, pendant, après — et tire sa force de ces 3 temps qui permettent de s’imprégner de la vie de ces hommes, de l’horreur de la guerre et des difficultés du retour.

Première partie : une vie comme une autre

L’époque du bonheur. On suit cette bande de copains, de leur usine métallurgique aux sorties de chasse pour aller tuer le cerf, en passant par les parties de billard en buvant des bières. Une vie simple, banale, dans cette Amérique de la fin des années 60, et qui, si ce n’est les grandes restructurations de ce secteur qui ont eu lieu quelques années plus tard (mais non évoquées dans le film), avait tout pour rendre heureux ces personnes. Une vie comme des millions d’autres vécues de par le monde. Une vie que la guerre dans laquelle les États-Unis sont engagés, guerre se déroulant à des milliers de kilomètres de chez eux, va bouleverser.

Deux scènes marquantes dans cette partie. D’abord, la partie de chasse (d’où le titre original « Le chasseur de cerf ») où le but est de tuer l’animal avec une seule balle (« Only one shot »). C’est là que les caractères des protagonistes se dévoilent : le solitaire, le dilettante, le susceptible, le généreux, etc. Autre scène : la fameuse scène du mariage, probablement un des plus beaux mariages filmés au cinéma. La cérémonie religieuse selon le rite orthodoxe, la fête, filmée de manière magistrale, ce long moment permet de s’imprégner de la fraternité de cette communauté, mais dont l’angoisse du départ est de plus en plus présente.

Cliquez sur la flèche à droite pour faire apparaître la suite, suite qui dévoile une partie de l'intrigue

Deuxième partie : la guerre

Trois membres de cette communauté – Michael, Steven, Nick – partent donc combattre au Vietnam. Scènes de guerre, bien sûr, scènes de violence physique aussi, mais surtout scènes de violence psychologique. Les geôliers organisent des concours de roulette russe avec les prisonniers. Nos trois protagonistes subissent cette énorme pression différemment : c’est là, dans ce camp sur pilotis au-dessus d’une rivière boueuse que se joue la suite. Ils parviennent à s’échapper, mais sont séparés et se perdent de vue.

Troisième partie : le retour au pays

Michael n’est pas blessé sérieusement. Parvenu à Saïgon, il attend son rapatriement dans un hôpital. La guerre est perdue, les États-Unis fuient piteusement le Vietnam. Il rentre meurtri, atteint intérieurement par ce qu’il a vécu. Il rentre et sait que sa vie ne sera plus jamais comme avant. Peu après son retour, il découvre que son ami Steven est en fait dans un hôpital pour vétérans, aux États-Unis, amputé des 2 jambes. Il organise son retour à sa maison. Quant à Nick, il pense, avec raison, qu’il est resté à Saïgon et décide de retourner le chercher. Il le découvre dans un bouge, aux mains d’un organisateur véreux de concours de roulette russe. Il veut le ramener au pays, veut lui éviter le « combat » de trop. Nick meurt sous ses yeux. Son corps est ramené au pays et, autour du cercueil, la communauté se retrouve, comme avant.

Ce que j’en pense

Film de guerre, sur la guerre, mais aussi et surtout sur les traumatismes engendrés. Bien loin de la prétendue toute-puissance américaine, ce film nous montre des « boys », arrachés à leur environnement, envoyés dans une boucherie et revenir détruits, à la fois physiquement et psychologiquement. Ces hommes-là sont des hommes comme les autres, ni meilleurs, ni pires. Ils sont braves, héroïques, se battent pour leur pays et pour sauver leur peau. Mais ils reviennent blessés, meurtris, affaiblis. Ce film montre ce glissement où les visages durs ne sont souvent que des façades, où la prétendue force ne pèse finalement pas bien lourd face aux atrocités d’une guerre.

Il va sans dire que ce film n’a pas été bien reçu par une partie du public. C’est un des tout premiers films sur la guerre du Vietnam, le trauma collectif était encore récent. Et puis oser montrer des hommes qui pleurent…

Ce film tire sa force de deux éléments-clés. D’abord, le talent de Michael Cimino dont le sens du rythme et du cadrage sont assez exceptionnels (qualités mises en œuvre aussi dans La Porte du Paradis) et permettent de s’imprégner de la vie des personnages. On comprend, on ressent ce qu’est leur vie, on comprend leurs états d’âme. Ce talent, peu de réalisateurs l’ont, et c’est pourquoi Cimino doit être considéré comme l’un des plus grands. Ensuite, bien sûr, l’interprétation absolument magistrale. Robert de Niro trouve là un de ses plus grands rôles, Christopher Walken, comme  très souvent, est excellent. On trouve une pléiade d’acteurs dont Meryl Streep dans un de ses premiers rôles, John Cazale (qui décèdera juste après le tournage) et John Savage. On notera aussi l’accompagnement musical subtilement choisi et s’appuyant, outre le thème du film « Catavina », sur des morceaux connus de la musique classique ou pop. La cérémonie du mariage fait entendre de belles musiques traditionnelles russes orthodoxes.


 

l Streep, John Savage et John Caszal

Dans mon panthéon personnel, ce film occupe une place à part et, avant d’aborder le film en lui-même, je voudrais partager pourquoi. J’ai vu ce film lorsque j’avais 19 ans, plusieurs années après sa sortie. Un copain de classe m’avait proposé de l’accompagner et me l’avait présenté comme un film sur la guerre du Vietman. Lorsque je l’ai vu, sans l’avoir détesté, j’ai été plutôt deçu : trop lent, trop long. Étais-je dans de mauvaises dispositions ce jour-là ? Peut-être. Pourtant, quelques jours après, des images du film me sont revenues, furtives au début, puis de plus en plus prégnantes, jusqu’à ce que j’éprouve le besoin, une semaine après la première vision, de le revoir. Et là, j’ai été littéralement pris par l’histoire, j’ai compris sa construction, j’ai fait miennes ses lenteurs. Je ne cesse de revoir ce film régulièrement. C’est, selon moi, assurément un chef-d’oeuvre.

 

L’histoire

Plusieurs ouvriers de Pennsylvanie, amis, sont appelés à partir au Vietnam dans les prochaines semaines. La vie suit son cours, mais l’angoisse sourd, fissurant lentement la belle assurance de ces jeunes plus portés sur la fête ou la chasse. Trois d’entre eux partent finalement, ensemble. Ils combattent dans les rizières, sont arrêtés et détenus dans des conditions difficiles, s’échappent, sont séparés. Ils rentreront au pays, à des moments et dans des conditions différentes.

Le film est donc construit en 3 moments équilibrés — avant, pendant, après — et tire sa force de ces 3 temps qui permettent de s’imprégner de la vie de ces hommes, de l’horreur de la guerre et des difficultés du retour.

 

Première partie : une vie comme une autre

 
L’époque du bonheur. On suit cette bande de copains, de leur usine métallurgique, en passant par les parties de billard en buvant des bières, aux sorties de chasse pour aller tuer le cerf. Une vie simple, banale, dans cette Amérique de la fin des années 60, et qui, si ce n’est les grandes restructurations de ce secteur qui ont eu lieu quelques années plus tard (mais non évoquées dans le film), avait tout pour rendre heureux ces personnes. Une vie comme des millions d’autres, vécue de par le monde. Une vie que la guerre dans laquelle les USA se sont engagés, guerre se déroulant à des milliers de kilomètres de chez eux, va bouleverser.
 
Deux scènes marquantes dans cette partie. D’abord, la partie de chasse (d’où le titre original « Le chasseur de cerf ») où le but est de tuer l’animal avec une seule balle (« Only one shot »). C’est là que les caractères des protagonistes se dévoilent : le solitaire, le dilettante, le susceptible, le généreux, etc. Autre scène : la fameuse scène du mariage, probablement un des plus beaux mariages filmés au cinéma. La cérémonie religieuse selon le rite orthodoxe, la fête, filmée de manière magistrale, ce long moment permet de s’imprégner de la fraternité de cette communauté, mais dont l’angoisse du départ est de plus en plus présente.
 

Deuxième partie : la guerre

Trois membres de cette communauté partent donc et se retrouvent à combattre au Vietman. Scènes de guerre, bien sûr, scènes de violence physique aussi, mais surtout scènes de violence psychologique. Les geôliers organisent des concours de roulette russe avec les prisonniers. Nos trois protagonistes subissent cette énorme pression différemment : c’est là, dans ce camp sur pilotis sur une rivière boueuse que se joue la suite. Ils parviennent à s’échapper, mais sont séparés et se perdent de vue.
 
 
Troisième partie : le retour au pays
Michael n’est pas blessé sérieusement. Parvenu à Saïgon, il attend son rapatriement dans un hôpital. La guerre est perdue, les États-Unis fuient piteusement le Vietnam. Il rentre meurtri, atteint intérieurement par ce qu’il a vécu. Il rentre et sait que sa vie ne sera plus jamais comme avant. Peu après son retour, il découvre que son ami XXX est en fait dans un hôpital pour vétéran, amputé des 2 jambes. Il organise son retour à sa maison. Quant YYY, il pense, avec raison, qu’il est resté à Saïgon et décide de retourner le chercher. Il le découvre dans un bouge, aux mains d’un organisateur de concours de roulette russe. Il veut le ramener au pays, veut lui éviter le « combat » de trop. YYY meurt sous ses yeux. Son corps est ramené au pays et, autour du cercueil, la communauté se retrouve, comme avant.
Ce que j’en pense
Film de guerre, sur la guerre, mais aussi et surtout sur les traumatismes engendrés. Bien loin de la prétendue toute-puissance américaine, ce film nous montre des « boys », arrachés à leur environnement, envoyés dans une boucherie et revenir détruits, à la fois physiquement et psychologiquement. Ces hommes-là sont des hommes comme les autres, ni meilleurs, ni pires. Ils sont braves, héroïques, se battent pour leur pays et pour sauver leur peau. Mais ils reviennent blessés, meurtris, affaiblis. Ce film montre ce glissement où les visages durs ne sont souvent que des façades, où la prétendue force ne pèse finalement pas bien lourd face aux atrocités d’une guerre.
Il va sans dire que ce film n’a pas été bien reçu par une partie du public. C’est un des tout premiers films sur la guerre du Vietnam, le trauma collectif était encore récent. Et puis oser montrer des hommes qui pleurent…

Que dire de l’interprétation ? Magistrale. Robert de Niro trouve là un de ses plus grands rôles, Christopher Walken, comme d’habitude est excellent. On trouve une pléiade d’acteurs dont Mery

Brilliant work about the Vietnam war, this movie by Michael Cimino (who died in July 2016), is deeply distressing. It not only show the atrocities of war but it subtlety describes the traumas incurred by war on those who are involved.

Superb performances of all actors, with a special mention to Robert de Niro and Christopher Walken.

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In my personal pantheon, this movie has a special place and, before adressing the movie itself, I would like to share how and why this movie made a deep impression on me. I saw this movie when I was 19 years old, several years after its release. A school friend had asked me to go with him and had presented it as a movie about the Vietnam war. When I saw it, though I havnen’t hated it, I was dispapointed: too slow, too long. Was I in bad mood that day? Perhaps. But, few days later, some images of the movie came up, furtive at the beginning, then more and more pregnant. One week later, I needed to watch it again. And there, I’ve been involved in the story, I understood its construction, I took its slowness. I do not stop to watch this movie regularly.. It is, according to me, a true masterpiece.

The story

Several factory workers in Pennsylvania who are friends, are called up to go in Vietnam in the next weeks. Life returns to normal but the anxiety burts, cracking the assurnace of these young men more inclined to live it up or to hunting. Three of them evntually go to Vietnam, together. They fight in the paddyfieldfs, are arrested and hold in difficult conditions, escape, a re separated. They will go back to the country at different moments and in various conditions.
The movie is thus built in 3 balanced periods – before, during, after – and draws strength from these 3 periods that allow to immerse oneself in these men’s life, the horror of war and the difficulties of return.

First period: a life like any other one

The period of happiness. We follow this group of friends, from their metallurgical factory, through the pool games while drinking beers, to the game hunting to chase the deer. A simple life, trivial, in this America in the end of the sixties and which, if important overhauls in this industrial sector were not happened (but not evocated in the movie), was ideal to make happy these people. A life like millions of other lifes lived all around the world. A life that will be deeply impacted by a war, located at thousand of miles of their home, in which the USA have decided to embark on.

Two memorable scenes. First, the game hunting (therefore the title) whose goal consists in killing the animal with only one bullet ( » Only one shot « ). This is there where the protogonists’ behaviour unveil: the loner, the dilettante, the touchy one, the generous guy, etc. Another scene: the famous weeding, probably one of the most beautiful weeding scene. The ceremony by the orthodox ritual, the ceremony, this long moment that allow to get familiar with the fraternity of this community, but where the anxiety is growing more and more.

Click on the arrow at right to show the rest which reveals part of the plot

Second period: the war

Three members of the community – Michael, Steven, Nick – go to war and fight in Vietnam. War scenes, of course, physical violence scenes also, but more particularly scenes of psychological violence. Jailors organise Russian roulette games with the prisoners. Our three protagonists suffer differently the situation: this is there, in this camp on stilts over a muddy river, that the consequences of the rest of the story arise. They succeed in escaping the prisoner camp, but are separated and they lose sight of each other.

Third period: back home

Michael is not seriously injured. Having reached Saigon, he waits for his repatriation in a hospital. The war is lost, the USA leave miserably Vietnam. He comes back hurt, deeply affected by what he lived. He is back and he knows that his life will never be as before. Shortly afterwards, he discovers that his friend Steven is actually in an hospital for veterans, in the USA, with his two legs amputated. Michael organises his return to home. As for Nick, he thinks justifiably that he is still in Saigon and decides to go and to get him. He finds him in a dive, in the hands of an organizer of Russian roulette games. He wants to get him back home, he wants to avoid him the « fight » too many. But Nick dies under Michael’s eyes. His body is brought back to the USA and, around the coffin, the community gets together, as before.

My opinion

War film, about the war but also and above all about the derived traumas. Very far from the alleged American all-might, this movie shows us boys, uprooted from their environment, sent to a slaughter and destroyed both physically and psychologically. These men are like others, neither better nor worse. They are brave, heroic, fight for their country and to save their skins. But they come back wounded, hurt, weakened. This film shows this shift where tough faces are often only a facade, where the alleged strength does not weight a lot in face of the atrocities of war.

It stands to reason that this film has not been well perceived by the audience. It was one of the first film about the Vietnam war, the collective trauma was still recent. And daring to show men who cry…

This movie pulls its strength of two elements-keys. First, Michael Cimino’s talent of which sense of the rhythm and the centring are rather exceptional (qualities also seen in Heaven’s Gate) and allow to become soaked with the life of the characters. We understand, we feel what is their life, we understand their moods. This talent, few directors have it, and that is why Cimino must be considered as one of the biggest. Then, of course, the absolutely masterful interpretation. Robert de Niro finds one of his biggest roles there, Christopher Walken, as very often, is excellent. We find actors’ pleiad among which Meryl Streep in one of its first roles, John Cazale (who will die just after the shooting) and John Savage. We shall also note the The incidental music is subtly chosen and relies, besides the theme of the movie  » Catavina « , on known pieces of classical or pop music. The wedding ceremony allows to hear beautiful traditional orthodoxes Russian music.

Dans mon panthéon personnel, ce film occupe une place à part et, avant d’aborder le film en lui-même, je voudrais partager pourquoi. J’ai vu ce film lorsque j’avais 19 ans, plusieurs années après sa sortie. Un copain de classe m’avait proposé de l’accompagner et me l’avait présenté comme un film sur la guerre du Vietman. Lorsque je l’ai vu, sans l’avoir détesté, j’ai été plutôt deçu : trop lent, trop long. Étais-je dans de mauvaises dispositions ce jour-là ? Peut-être. Pourtant, quelques jours après, des images du film me sont revenues, furtives au début, puis de plus en plus prégnantes, jusqu’à ce que j’éprouve le besoin, une semaine après la première vision, de le revoir. Et là, j’ai été littéralement pris par l’histoire, j’ai compris sa construction, j’ai fait miennes ses lenteurs. Je ne cesse de revoir ce film régulièrement. C’est, selon moi, assurément un chef-d’oeuvre.

 

L’histoire

Plusieurs ouvriers de Pennsylvanie, amis, sont appelés à partir au Vietnam dans les prochaines semaines. La vie suit son cours, mais l’angoisse sourd, fissurant lentement la belle assurance de ces jeunes plus portés sur la fête ou la chasse. Trois d’entre eux partent finalement, ensemble. Ils combattent dans les rizières, sont arrêtés et détenus dans des conditions difficiles, s’échappent, sont séparés. Ils rentreront au pays, à des moments et dans des conditions différentes.

Le film est donc construit en 3 moments équilibrés — avant, pendant, après — et tire sa force de ces 3 temps qui permettent de s’imprégner de la vie de ces hommes, de l’horreur de la guerre et des difficultés du retour.

 

Première partie : une vie comme une autre

 
L’époque du bonheur. On suit cette bande de copains, de leur usine métallurgique, en passant par les parties de billard en buvant des bières, aux sorties de chasse pour aller tuer le cerf. Une vie simple, banale, dans cette Amérique de la fin des années 60, et qui, si ce n’est les grandes restructurations de ce secteur qui ont eu lieu quelques années plus tard (mais non évoquées dans le film), avait tout pour rendre heureux ces personnes. Une vie comme des millions d’autres, vécue de par le monde. Une vie que la guerre dans laquelle les USA se sont engagés, guerre se déroulant à des milliers de kilomètres de chez eux, va bouleverser.
 
Deux scènes marquantes dans cette partie. D’abord, la partie de chasse (d’où le titre original « Le chasseur de cerf ») où le but est de tuer l’animal avec une seule balle (« Only one shot »). C’est là que les caractères des protagonistes se dévoilent : le solitaire, le dilettante, le susceptible, le généreux, etc. Autre scène : la fameuse scène du mariage, probablement un des plus beaux mariages filmés au cinéma. La cérémonie religieuse selon le rite orthodoxe, la fête, filmée de manière magistrale, ce long moment permet de s’imprégner de la fraternité de cette communauté, mais dont l’angoisse du départ est de plus en plus présente.
 

Deuxième partie : la guerre

Trois membres de cette communauté partent donc et se retrouvent à combattre au Vietman. Scènes de guerre, bien sûr, scènes de violence physique aussi, mais surtout scènes de violence psychologique. Les geôliers organisent des concours de roulette russe avec les prisonniers. Nos trois protagonistes subissent cette énorme pression différemment : c’est là, dans ce camp sur pilotis sur une rivière boueuse que se joue la suite. Ils parviennent à s’échapper, mais sont séparés et se perdent de vue.
 
 
Troisième partie : le retour au pays
Michael n’est pas blessé sérieusement. Parvenu à Saïgon, il attend son rapatriement dans un hôpital. La guerre est perdue, les États-Unis fuient piteusement le Vietnam. Il rentre meurtri, atteint intérieurement par ce qu’il a vécu. Il rentre et sait que sa vie ne sera plus jamais comme avant. Peu après son retour, il découvre que son ami XXX est en fait dans un hôpital pour vétéran, amputé des 2 jambes. Il organise son retour à sa maison. Quant YYY, il pense, avec raison, qu’il est resté à Saïgon et décide de retourner le chercher. Il le découvre dans un bouge, aux mains d’un organisateur de concours de roulette russe. Il veut le ramener au pays, veut lui éviter le « combat » de trop. YYY meurt sous ses yeux. Son corps est ramené au pays et, autour du cercueil, la communauté se retrouve, comme avant.
Ce que j’en pense
Film de guerre, sur la guerre, mais aussi et surtout sur les traumatismes engendrés. Bien loin de la prétendue toute-puissance américaine, ce film nous montre des « boys », arrachés à leur environnement, envoyés dans une boucherie et revenir détruits, à la fois physiquement et psychologiquement. Ces hommes-là sont des hommes comme les autres, ni meilleurs, ni pires. Ils sont braves, héroïques, se battent pour leur pays et pour sauver leur peau. Mais ils reviennent blessés, meurtris, affaiblis. Ce film montre ce glissement où les visages durs ne sont souvent que des façades, où la prétendue force ne pèse finalement pas bien lourd face aux atrocités d’une guerre.
Il va sans dire que ce film n’a pas été bien reçu par une partie du public. C’est un des tout premiers films sur la guerre du Vietnam, le trauma collectif était encore récent. Et puis oser montrer des hommes qui pleurent…

Que dire de l’interprétation ? Magistrale. Robert de Niro trouve là un de ses plus grands rôles, Christopher Walken, comme d’habitude est excellent. On trouve une pléiade d’acteurs

 

L’amour des pauvres

Aimer les pauvres, les plus petits, les plus fragiles n’est pas seulement l’apanage des saints : c’est la vocation de tout chrétien [1]. Pourtant, s’il y a bien un endroit où notre vocation de chrétien a du plomb dans l’aile, c’est bien dans l’aide apportée aux plus pauvres. Loin de moi l’idée de généraliser ma propre incurie, je connais des chrétiens admirables qui ont le courage de mettre en œuvre l’Évangile aussi dans ce domaine-là. Je ne parle évidemment pas de donner la pièce au mendiant à la sortie de la messe, ni de donner 50 euros aux Restos du Coeur au moment de Noël. C’est très bien, cela va sans dire. Non, je veux parler de ceux qui se dévouent corps et âme pour les plus pauvres. Ceux-là sont peu nombreux. Et je n’en suis pas.

Mais deux figures de l’Église – parmi tant d’autres – ont chamboulé leur vie pour se mettre au service des plus pauvres. Deux livres récents [2] consacrés respectivement à saint Vincent de Paul et à Mère Teresa nous permettent de suivre leurs parcours, d’entendre leurs paroles et, pourquoi pas, de leur emboîter le pas.

Paroles et esprit de saint Vincent de Paul, de Françoise Bouchard

Paroles_Esprit_StVincentPaulCe livre [3] n’est pas une biographie de saint Vincent – il en existe de nombreuses – mais une recension des paroles prononcées ou écrites par Vincent lors de sa vie, regroupées par thèmes : compassion, pardon, évangélisation, etc.

Ces paroles permettent de mieux appréhender l’action de saint Vincent – il a aidé ou contribué à aider les pauvres, les galériens, les enfants abandonnées – via les directives qu’il donnait aux sœurs et aux frères des 3 fondations qu’il a créées : les Confréries de la Charité, la Congrégation de la Mission, les Filles de la Charité.

La compassion est au cœur de l’action de saint Vincent envers les pauvres : « [les missionnaires] doivent être touchés au vif et affligés dans leur cœur des misères du prochain » ou encore « C’est aimer de la bonne sorte que d’aimer les pauvres » témoignent de cet élan vers les plus pauvres. Mais saint Vincent ne se borne pas à être touché ou ému. Il transforme cette compassion en action, tout en l’enracinant dans sa confiance en Dieu et dans le Christ. « Celui qui met toute sa confiance en Dieu ne craint rien » fut l’un de ses leitmotiv.

Doit-on préciser que saint Vincent mit l’humilité au cœur de sa vie et de son action ? Il enjoignait les sœurs et les frères des fondations à être humble car, disait-il, « l’humilité conserve la charité et engendre la charité« . Plus précisément : « Estimons que nous n’avons pas un plus grand ennemi que nous-mêmes […]. Ce n’est pas tout d’assister le prochain, de jeûner, de faire oraison, de travailler aux missions, cela est bien, mais ce n’est pas assez; il faut […] faire cela […] en la manière que Notre-Seigneur l’ a fait, humblement et purement« .

Saint Vincent ne mit aucune barrière entre la dévotion à Dieu et l’aide aux plus démunis : il appelait cela « Quitter Dieu pour Dieu ». Quand des sœurs se plaignaient d’être dérangées par des pauvres pendant leurs offices ou la messe, saint Vincent les rassura : « Sachez que, quand vous quitterez l’oraison ou la messe pour le service des pauvres, vous n’y perdrez rien, puisque c’est aller à Dieu que de servir les pauvres; et que vous devez regarder Dieu en leurs personnes« .

Méditer avec Mère Teresa, d’Emmanuel Leclercq

MediterMereTeresa

Environ 350 ans après saint Vincent vécut Mère Teresa et il y a une résonance entre la vie de l’un et la vie de l’autre, entre les paroles de l’un et les paroles de l’autre.

Ce livre [4] fait partie de la collection « Méditer avec » et propose, chaque jour, une parole de Mère Teresa.

Pour être tout à fait honnête, je ne suis pas un grand fan de ces paroles de saints proposées chaque jour tout simplement parce qu’elles ne me parlent pas très souvent et je préfère, de loin, lire l’évangile du jour (en début ou en cours de journée).

Mais pour ceux qui aiment ce format-là, ce livre composée de paroles de Mère Teresa est assurément à lire [5] et, dans tous les cas, permet de se faire une idée de sa foi et de son action. J’en ai sélectionné quelques unes :

L’Amour se prouve dans les actes; plus ils nous coûtent, plus grande est la preuve d’amour.

J’insiste sur le fait que dans notre Congrégation, Notre Seigneur ne veut pas que nous utilisions notre énergie à faire pénitence, à jeûner pour nos péchés, mais plutôt que nous nous dépensions à donner le Christ aux pauvres et pour cela nous avons besoin de sœurs fortes de corps et d’esprit.

Aujourd’hui, j’ai reçu une bonne leçon… Il faudrait un toit pour abriter les plus abandonnés. Pour le trouver, j’ai marché jusqu’à n’en plus pouvoir… J’ai mieux compris alors à quel point d’épuisement doivent en arriver les vrais pauvres toujours en quête d’un peu de nourriture, de médicaments, de tout… Le souvenir du confort dont je jouissais au couvent de Lorette m’a alors tentée.

Soyez bonnes les unes envers les autres. Je préfère que vous commettiez des fautes avec bonté plutôt que vous accomplissiez des miracles avec dureté.

Je ne soigne jamais les foules, mais seulement des personnes. Si je regardais les foules, je ne commencerais jamais.

  1. Voir en particulier Lc 14, 12-14: « Jésus disait aussi à celui qui l’avait invité : « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour. Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes. » » []
  2. Je remercie les Éditions Salvator de m’avoir gracieusement envoyé ces deux ouvrages []
  3. François Boucard, Paroles et esprit de saint Vincent de Paul, Paris, Editions Salvator, 2016, 119 p. []
  4. Emmanuel Leclerq, Méditer avec Mère Teresa, Paris, Editions Salvator, 2016, 191 p. []
  5. D’autant qu’elle sera canonisée le 4 septembre 2016 []