Chers prêtres,

Cela fait un certain temps que je voulais vous écrire et puis mille choses ont retardé cette missive. On attend, on se dit qu’il y a plus important, jusqu’à ce que la terrible actualité me rappelle à l’ordre : deux prêtres ont décidé de mettre fin à leur jour en l’espace de quelques semaines. Un suicide laisse toujours une part d’incompréhension pour ceux qui restent. Et cette part est d’autant plus grande quand le geste est commis par une personne qui porte l’espérance du Christ.

Alors, je saisis mon clavier pour mettre des mots sur mes sentiments et vous dire que nous sommes nombreux à vous aimer et à avoir besoin de vous, que vous êtes même, pour un certain nombre certes peu nombreux, indispensables à nos vies.

Je sais que nous, paroissiens réguliers, vous menons la vie dure, entre nos acrimonies, notre volonté de faire ce que, nous, nous voulons, notre façon de vous consommer sans retour. Oui, nous sommes trop souvent durs, trop souvent indifférents, trop souvent inutilement critiques. Bref, pas toujours à la hauteur de ce que doit être un chrétien en paroisse.

 

Aux moments-clés de la vie

Une relation se fait et se construit à deux et j’ai trop souvent rencontré quelques uns de vos frères prêtres qui étaient cassants, distants, voire colériques, bien loin de l’image de douceur du Christ. Mais sans aller jusqu’à ces cas extrêmes, il y a les affinités, ce courant qui passe ou ne passe pas, et, ça, on n’y peut pas grand chose. Mais au final, hormis quelques relations difficiles ou impossibles, j’ai eu la chance de rencontrer des prêtres bienveillants et vous m’avez permis d’avancer sur ce chemin de vie et de foi.

L’essentiel pour moi, c’est que j’ai besoin de vous. Vous êtes comme des piliers dans ma vie. Que j’évite parfois, contre lequel il m’arrive de fulminer de se trouver là au beau milieu du chemin que je veux prendre (c’est amusant comme on se rend compte a posteriori que les piliers sont souvent bien placés), mais auxquels je me réfère, parce qu’ils sont là, points stables dans une vie qui ne l’est pas toujours.

Quand je regarde en arrière, vous avez toujours été là à un moment ou à un autre de ma vie : vous, prêtres de mon enfance, tradis et en soutane, souvent sévères et fermés. Mais je garde néanmoins le souvenir de l’abbé D. qui venait manger parfois le dimanche à la maison : il était d’une grande gentillesse et d’une grande humanité. Vous, prêtres en jean et pull à col roulé qui m’avez permis de dépasser les apparences. Vous, prêtres brillants dont les enseignements théologiques m’ont ébloui. Vous, prêtres attentionnés dont les paroles m’ont réconforté. Et puis, et ce n’est pas rien puisque c’est l’essentiel de votre sacerdoce, vous, prêtres, qui m’avez donné des sacrements, lien invisible et pourtant réel entre Dieu et moi.

Alors au prêtre de mon baptême, à celui de ma première communion, de ma confirmation, à celui qui a célébré mon mariage, je dis merci, merci du fond du cœur. Merci à ce prêtre qui est venu prié avec moi au chevet de ma mère quelques heures avant son dernier souffle.

Merci pour tous ces moments où je peux affirmer que si vous n’aviez pas été là, je me serais senti un peu plus seul.

 

Solitude extrême

Nous sommes d’accord pour admettre que cette période-là n’est pas facile à vivre. Y en a-t-il eu d’ailleurs, des périodes faciles à vivre ? Mais ce n’est pas à vous que je vais apprendre que le Christ nous a clairement expliqué que le suivre n’est pas facile. Entre la désertion des paroissiens, la déchristianisation quasi-achevée de l’Europe occidentale, cette haine envers vous et, peut-être pire encore, cette indifférence, il y a de quoi désespérer.

Vous, prêtres des villes, êtes un peu mieux lotis, et encore, je sais comme cela dépend de quelle ville, de quel quartier et de quelle paroisse vous êtes. Mais vous, prêtres des campagnes, vous qui vous estimez heureux de n’avoir que 30 clochers alors que certains en ont en charge 50, 60 ou même 70, je sais vos difficultés. Combien de kilomètres parcourus, combien de liens forcément dilués dans l’espace et le temps, combien de solitude ?

Ah la solitude ! La voilà, le fléau qui peut vous gangrener, vous qui n’aviez pas, j’en suis sûr, la vocation d’ermites. Solitude qui fait broyer du noir, qui impose de facto un repli sur soi, et qui vous incite à chercher parfois une tendresse bien légitime. Oui, nous ne prenons pas assez en compte que vous avez, vous aussi, besoin de relations humaines qui ne se bornent pas à se dire bonjour et au revoir du bout des lèvres sur le parvis de l’église.

Comme je regrette, dans les différentes paroisses où je suis passé, d’avoir moi aussi contribuer à cette solitude, de ne pas avoir essayer de savoir si vous alliez bien, de ne pas vous avoir plus souvent inviter à venir manger à la maison.

 

Suspicion

Et puis, puisqu’il ne faut pas l’éluder, il y a ce terrible problème de la pédophilie qui vous touche aussi, même si vous n’avez rien à vous reprocher. Qui nous touche tous. J’ai assez écrit ici toute l’horreur que m’inspire ces actes et la responsibilités de l’institution quand elle préférait se protéger plutôt que d’écouter les victimes, pour pouvoir dire que je comprends votre désarroi devant l’opprobre systématique qui est jetée parce que quelque uns, certes trop nombreux, sont des pervers manipulateurs. Opprobre trop facile, mais qui permet à certains de se payer l’Église à bon compte. Image-t-on d’ailleurs mettre dans le même sac tous les éducateurs sportifs ou de colonies, tous les professeurs, parce que certains de leurs collègues ont fauté ? Non, bien sûr.

On attend finalement bien plus de vous que d’un entraineur de foot ou d’un éducateur de colonie. Et je crois que, d’une certaine manière, cette exigence est bon signe. Là est la grandeur de votre sacerdoce et se dire qu’on attend encore quelque chose de vous est réconfortant. Mais là est aussi votre fardeau, car on accepte encore moins l’ignominie quand elle est commise par une personne qui s’est mise dans les pas du Christ. Et pourtant, vous, comme les autres, avez droit à la justice, la présomption innocence et … au pardon.

Encore faut-il aussi dire et répéter que l’immense majorité des prêtres n’a absolument rien à se reprocher et que, pour ceux-là, la suspicion qui s’étend est difficile à vivre. Et je pense aussi à vous prêtres qui avez flirté avec l’interdit, sans jamais le franchir : j’imagine les ravages d’une justice aussi injuste qu’expéditive, parce que, toujours et partout, certains aimeront laver plus blanc que blanc.

 

Besoin de vous !

Alors, chers prêtres, oui, cette période est difficile. Mais y en eut-il jamais de facile ? Mais elle est aussi porteuse d’espoir parce que dans un monde qui ne sait plus vraiment où il va, je reste persuadé qu’il aura toujours besoin, et encore plus demain qu’aujourd’hui, de guides, de phares, de piliers. De pasteurs.

Nous aurons, tous ensemble, de nombreux défis à relever pour que notre Eglise soit plus accueillante, plus belle, plus joyeuse, porteuse de paix et d’espérance. Mais si vous avez besoin des laïcs pour mener à bien vos actions, n’oubliez pas que, nous laïcs, avons aussi grandement besoin de vous.

Alors, de grâce, si vous vous sentez défaillir, si vous vous sentez seuls, dites-le ! Manifestez-vous ! N’ayez peur ni de votre évêque, ni de vos paroissiens, ni de vos frères prêtres. L’époque du prêtre surhomme, omniscient et sans faille est révolu. Et je suis persuadé que vous trouverez autour de vous une belle âme qui vous aidera, qui vous aimera et qui vous permettra de vous remettre en chemin. Et la vocation de nous autres chrétien, c’est bien de continuer à parcourir le chemin plutôt que de s’y arrêter définitivement.

Voilà, chers prêtres, ce que je voulais vous écrire. Et si ces quelques mots pouvaient mettre un peu de baume au coeur de ceux qui se sentent seuls et désemparés, ma joie serait grande !

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