Quand j’étais enfant, ma grand-mère me racontait souvent l’histoire bien connue de ce jeune berger, un peu farceur, qui faisait croire aux villageois que le loup arrivait, alors que ce n’était pas vrai. Une fois, deux fois. La troisième fois, plus personne ne se déplaça, croyant encore à une farce du jeune berger. On le retrouva alors, lui et son troupeau, déchiqueté par le loup.

Les époques changent et la vision que l’on a de Dieu évolue : secours, protection, peur du châtiment, tout y est passé. La vision de Dieu qu’ont les hommes au travers des âges dit beaucoup de ce que vivent les hommes et de ce qu’impulse l’Église. La peur de Dieu ressemble finalement à cette fable. A trop faire peur avec Dieu, l’Église ne s’est-elle pas lourdement fourvoyée ?

 
 
 
 
 
 

 

Dieu, justicier implacable

Pendant longtemps, elle a misé sur la peur. De là, une vision assez corsetée de ce que doit être la vie terrestre, avec ses interdits, ses lignes à ne pas franchir, ses codes de bonne conduite à respecter. Faute de quoi, le feu de l’enfer était promis au récalcitrant.

Je peux parler un peu de la peur de Dieu puisque je l’ai expérimentée. J’ai été élevé dans cette idée que Dieu scrutait chacun de mes gestes, tenant compte de tout, des grandes comme des petites choses. Cette longue liste des écarts de conduite (aurais-je imaginé à cette époque que Dieu puisse – aussi – comptabiliser les bonnes choses ?) me terrifiait un peu. Mais puisqu’il en était ainsi, puisque Dieu était tout-puissant, qu’Il voyait tout, il fallait bien que je m’y fasse. Et que la punition viendrait tôt ou tard (à l’image des yeux de Dieu dans le film de W. Allen dont j’ai parlé ici).

D’ailleurs, Jésus n’a-t-il pas été clair ? Combien de véhémentes exhortations ne trouve-t-on pas dans les évangiles ? N’a-t-il pas promis le feu de la Géhenne à ceux qui fauteront ? « Serpents, engeance de vipères, comment éviteriez-vous d’être condamnés à la géhenne ? » (Mt 23, 33) ou encore « Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche : “Allez-vous-en loin de moi, vous les maudits, dans le feu éternel préparé pour le diable et ses anges. » (Mt 25, 41)

Je pourrais citer de multiples paroles de l’Ancien Testament qui corroborent cette vision d’un Dieu parfois vengeur et plein de colère et dont les hommes sages ont bien raison de se méfier.

On me parlait alors de la crainte de Dieu assez simplement : je devais avoir peur de Dieu et de son jugement implacable.

 

 

Jésus a-t-il fait peur ?

Aujourd’hui, l’Église – du moins celle en Occident – tient un discours quasiment à l’opposé. Le péché (originel), la faute, l’erreur, les écarts de conduite, sont mis au second plan tandis que l’amour de Dieu pour les hommes, sa bienveillance, son infinie patience sont mis en avant. Comment ce Dieu d’amour, infiniment miséricordieux, pourrait-il encore inspirer la crainte?

Il ne nous parait aujourd’hui que trop évident qu’une foi basée sur la peur ne serait en réalité que très éloignée des valeurs évangéliques et de l’enseignement de Jésus. Est-ce qu’un enfant qui a peur de ses parents les aime ? Il leur obéit sûrement, les respecte peut-être, mais il ne les aime sûrement pas. Réciproquement, des parents qui suscitent la peur chez leurs enfants les aiment-ils ? Non, en aucune manière, et sûrement pas de cet amour gratuit et désintéressé que Jésus nous a commandé d’avoir.

Écoutons et regardons Jésus (et donc par là même le Père) et ce que nous en disent les Évangiles. Jésus a-il suscité la peur ? L’incompréhension, oui, souvent. L’exaspération, parfois. Il a été haï, calomnié, broyé sous le poids de la haine. Mais jamais il n’a fait peur ou joué sur la peur, pas plus avec la femme adultère, la Samaritaine ou quiconque qui venait à lui.

La magnifique parabole de l’enfant prodigue (Lc 15,11-32) nous en donne une autre illustration. L’histoire de ce fils cadet qui dilapide son bien, se vautre dans la débauche, se retrouve affamé et privé de tout et qui décide alors de retourner chez son père va pourtant tellement à l’encontre de nos réactions humaines. Ce père l’accueille alors à bras ouverts et organise même une fête pour ce fils perdu et retrouvé. Combien de fois ai-je entendu des réactions assez vives concernant l’attitude de ce père, jugé trop bienveillante et, pour tout dire, un peu trop laxiste ? « Moi, si mon fils me fait la même chose, je lui demanderai des comptes ! Et, qui plus est, hors de question de lui organiser une fête ! ».

Ces personnes, qui font une lecture au premier degré de cette parabole, sont souvent ébranlées quand on leur explique que ce père est notre Père. Quoi ? Dieu est donc comme cela ? Vraiment ? Oui, c’est comme cela que Dieu est avec nous. Même aujourd’hui, instinctivement, les images d’un Dieu sévère et implacable persistent. Mais après la lecture de cette parabole, peut-on encore avoir peur de ce Père si miséricordieux?

 

L’amour vrai n’aime pas la peur

 Dieu ne cherche pas à nous faire peur pour une raison simple : quelqu’un qui a peur n’est pas libre puisqu’il est justement prisonnier de cette peur. Or l’amour (vrai) suppose la liberté. Sans cette liberté, rien de réellement évangélique ne peut advenir. Dieu nous aime, veut que nous allions à Lui, mais nous laisse libre. Cette liberté est fondamentale et c’est pourquoi, entre autres exemples, l’Église s’assure qu’un catéchumène demande bien librement le baptême, ou que l’on vérifie que deux fiancés s’engagent vraiment librement l’un envers l’autre.

Des peurs, j’en ai à foison. Peur de mourir, peur de manquer, peur de ne pas être à la hauteur. Et, vis-à-vis de Dieu, si j’ai une crainte, c’est celle de ne pas être à la hauteur des exigences de l’Évangile, de ne pas faire fructifier suffisamment les talents qui m’ont été donnés, de donner trop souvent et trop constamment libre cours à mon orgueil et à mon égoïsme. Oui, je crains d’être jugé sévèrement, car je ne veux pas oublier les paroles « embêtantes » prononcées par Jésus (et citées plus avant).

Mais, et c’est là une évolution notable de ma foi, je suis confiant que le Père m’accueillera comme le fils prodigue que je suis, confiant comme un enfant se jette dans les bras de ses parents parce qu’il sait qu’ils l’aiment, qu’ils vont lui pardonner ses fautes et qu’ils veulent son bien.

 Oui, je n’ai plus peur de Dieu.