photo-1439920120577-eb3a83c16dd7Jour de la fête des Pères. Jour de fête, donc. Jour pour rendre grâce d’être père et apprécier ce qu’être père veut dire.

J’ai toujours, autant que je me souvienne, voulu être père. Ce fut au cœur de mon désir dès que j’eus l’âge de me projeter dans ma vie d’adulte [1]. Je ne savais pas bien ce que cela voulait dire, mais je savais que je le voulais. Pas comme une chose que je considérais comme due ou pour laquelle j’aurais remué ciel et terre, mais comme une espérance joyeuse repoussant les limites de  l’horizon : avoir un enfant, n’est-ce pas un peu, aussi, se prolonger et prolonger les limites de sa propre vie ?

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Les difficultés de mon épouse à « tenir » une grossesse commencée m’ont fait craindre un moment de ne jamais être père. Comment aurais-je réagi ? Je ne sais pas trop : faire le deuil d’une paternité naturelle n’est jamais facile. J’eus la chance de ne pas trop avoir à me poser la question. Une fille est née puis, 5 ans après, un garçon [2].

Être père a transformé ma vie bien plus que je ne l’aurais jamais imaginé. Je ne parle pas des contingences matérielles, des nuits, des angoisses, des plannings des activités ou bien de l’organisation des vacances scolaires. Mais bien d’une transformation de l’intérieur. Ma vie, ce que je suis dans le fond de mon cœur, ma façon d’appréhender le monde, tout est différent de ce qu’il en aurait été si je n’avais pas été père. Faut-il préciser que je ne considère pas ma vie comme meilleure, ou comme ayant plus de valeur parce que je suis père ? Non, elle est changée, radicalement changée.

Être père m’a d’abord appris à me responsabiliser. Avoir un nourrisson dans les bras qui dépend entièrement de soi a quelque chose de vertigineux et, je l’avoue, d’un peu angoissant. Ce petit être qui respire bruyamment, qui pleure dès qu’il a faim ou quand la fatigue se fait sentir, qui ne dit pas un mot, qui régurgite pour un rien, ce petit être est lié à vous indéfectiblement : impossible de se défausser, impossible de détourner le regard. Et le miracle qui s’opère est qu’on se rend compte qu’on en est capable. Capable d’être là, d’être présent, capable de ne pas se défiler.

Je ne nierai pas les difficultés, les nuits difficiles, ces moments très spéciaux où nos enfants ne comprennent pas qu’on n’est pas disponible parce que trop fatigué, ou englué dans des problèmes qu’ils ne comprennent pas. Inutile non plus de nier les premiers accrochages de l’adolescence et ce fameux « conflit des générations ».

De ces difficultés, de ces accrocs, j’en ai retenu qu’être père, c’est aussi apprendre à composer, à ne pas se draper dans la posture de celui qui sait tout et qui n’écoute en réalité que sa propre voix intérieure, et qui, bien souvent par faute d’argument, fait assaut d’autorité. Bien sûr qu’un père doit faire preuve d’autorité quand il faut, qu’il doit savoir imposer ses choix quand il sait, en conscience, que ses choix sont bons. Mais il apprend aussi, au cœur du foyer, les vertus du dialogue responsable. Et qui fait grandir tout le monde.

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« Sans liberté, pas d’amour vrai »

Responsabilité et amour sont donc au cœur de la paternité. Depuis que je suis père, je m’inspire souvent de saint Joseph qui assuma la paternité terrestre de Jésus sans renâcler. Et lorsque je le prie, je lui demande m’aider à être un père « aimant et structurant » pour mes enfants [3].

Je vis ce moment particulier où ma fille aînée n’est plus une enfant, sans être encore une adulte. Je vis cette transition où je ne dois plus la considérer comme une enfant pour laquelle je décide de tout, mais une personne capable d’autonomie et qui peut décider de ses propres choix. Difficile moment où il faut apprendre à se mettre en retrait, tout en étant présent.

Être père m’a surtout appris à re-considérer ma relation avec Dieu. Quand ma fille m’envoie paître parce qu’elle ne veut pas faire quelque chose que je juge intrinsèquement bon et que je ne peux décemment lui imposer, je subis – toute proportion gardée – ce que je fais subir à Dieu quand je me détourne de Lui. J’apprends la patience, et j’apprends à continuer à aimer. Ce n’est pas parce que mon propre enfant se détourne de moi ou ne fait pas ce que je veux qu’elle fasse, que je ne l’aime plus. Je continue à l’aimer et je perçois mieux l’importance de la liberté. Sa liberté de vivre sa vie. Ma liberté, notre liberté, qui est au cœur du projet de Dieu. Sans liberté, il n’y a pas d’amour vrai.

Mais le point le plus important que m’a appris la paternité est de me décentrer de moi-même, de plus considérer mes désirs comme prioritaires. C’est une des vertus des contingences matérielles que j’évoquais plus haut. Être père, c’est aussi se mettre au service de l’autre, de vouloir que l’autre soi. C’est aller vers un amour plus vrai – malheureusement si limité parfois -, c’est faire quelques pas vers le « Tuer le moi-je » qui me semble si essentiel.

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J‘aimerais évoquer deux points pour finir. Je parle ici du rôle du père. Je dois préciser que ce rôle de père est assumé en plus de mon rôle d’époux et, bien sûr, toutes les décisions importantes sont prises en commun, tout comme il est tout aussi évident qu’être père façonne la relation conjugale.

Et puis, je ne peux parler ma joie d’être père sans évoquer tous ceux qui ne le sont pas, malgré un désir extrêmement fort de l’être. Je sais la douleur immense, parfois secrète et souvent tue, de ne pas pouvoir être père (ou mère). Je sais les regards obliques qu’il faut affronter, le poids des espoirs familiaux non satisfaits, les non-dits. Et je sais la souffrance intime – ce pincement au cœur qui fait monter les larmes aux yeux – lors de jours comme celui-ci. J’ai vécu quelque chose de très émouvant récemment : lors d’un partage de groupe, un couple témoignait de leur mariage, après presque 50 ans d’union. Il fallait voir cet homme de 75 ans fondre en larmes quand il a évoqué, la voix brisée, l’absence d’enfants, pour comprendre cette douleur indicible que je ne soupçonnais pas moi-même chez lui [4].

Que cette évocation de l’absence d’enfant fasse surgir le sentiment de gratitude à tous ceux qui ont la chance d’être pères. Oui, être père est une grâce, la grâce de la vie, si fragile, qui surgit au cœur de sa propre vie.

Être père m’a aussi appris à dire « merci ».

  1. ce qui fait que j’ai évacué très tôt l’idée d’être prêtre []
  2. qui ont aujourd’hui 16 et 11 ans respectivement []
  3. j’aime aussi beaucoup l’image du tuteur qui aide une plante à croître, sans lui imposer sa croissance mais en évitant qu’elle ne s’éparpille trop []
  4. il se trouve que je le connais assez bien []