19/03/2003 11:50 - La France et l'Europe occidentale - satellite Terra

La France est-elle solidaire ?

La France, autoproclamée pays des droits de l’Homme, devrait s’enorgueillir d’être toujours à la pointe de la solidarité, nationale, mais aussi internationale. Las ! Aujourd’hui, ce ne sont que frilosité et repli sur soi qui prévalent.

La France est un pays solidaire : le système de retraite est par répartition, notre sécurité sociale permet à chacun de pouvoir être soigné dans les meilleures conditions, notre État fonctionne plutôt bien par le biais des différentes administrations et de leurs employés (pourtant si décriés). Cette solidarité nationale, où les plus aisés payent pour ceux qui n’en ont pas les moyens, suppose un Etat fort et très présent et, surtout, d’assurer la rentrée des fonds : les impôts et les taxes diverses et variées sont là pour ça.

Ce système connait des ratés. Les impôts, qu’on ne peut augmenter indéfiniment, ne suffisent plus à résorber les déficits chroniques de l’assurance-chômage ou de la sécurité sociale. Beaucoup, constatent que les services publics fonctionnent moins bien, que la santé coûte de plus en plus cher et l’accès aux soins devient de plus en plus inégalitaire (voir par exemple ces dossiers, ici et ),  que les personnels hospitaliers croulent sous le travail, au détriment des patients, que le système scolaire patine, etc, etc.

Ces services publics, pour continuer d’être rendus, doivent être améliorés, c’est une évidence, et personne n’est choqué que l’État cherche à mieux organiser ses administrations et à les rendre plus efficaces. Mais il est de bon ton de fustiger une inefficacité quasi-consubstancielle de ces services publics que d’aucuns aimeraient voir remplacer par des services rendus au public, opérés par des prestataires privés. Il n’est qu’à voir les candidats à la primaire LR qui annonce des réductions drastiques du nombre de fonctionnaires [1]. Ce détricotage du service public, lent, mais semble-t-il inéluctable, ne va pas sans poser la question du modèle français.

Quelle(s) solidarité(s) voulons-nous en France ?

Que voulons-nous ? Quelles sont les valeurs que la France veut mettre en oeuvre (quoiqu’il en coûte allais-je ajouter) ? Je précise d’emblée que ces valeurs ne sont, selon moi, ni de gauche, ni de droite, mais qu’elles doivent être clairement au-delà de ce partisianisme de la classe politique. Que les Français disent quelles valeurs leur semblent essentielles ! Quels doivent être les fondements de la société dans laquelle nous voulons vivre ? Ensuite viendra le temps de la mise en pratique au niveau politique et économique ! Mais en ce moment, j’ai le sentiment d’une perte complète de repères, principalement parce qu’il n’y a plus de cap. La France me parait ressembler à un bateau ivre, courant après son passé, ne sachant dessiner son avenir, incapable de faire des choix clairs, n’hésitant pas à renier un jour ce qu’elle a décidé la veille.

Au nom des équilibres budgétaires, au nom des règles de l’Union européenne [2], il faut faire des économies, c’est-à-dire réduire les dépenses publiques. Donc, in fine, réduire la solidarité nationale qui s’effiloche donc au fil des ans.

Mais dans une sorte de schizophrénie assez classique, la France veut tout et son contraire. Elle veut garder son modèle social, mais sans en assumer les dépenses afférentes. Elle veut plus de policiers, plus de médecins et d’infirmières, plus de professeurs, sans que cela ne coûte plus. Elle veut le beurre et l’argent du beurre. Et puis, parce qu’il faut encore et toujours chercher chez l’autre ce qui ne va pas, elle se met à pointer ses mauvais citoyens : ceux qui ne lui rapportent pas assez et ceux qui lui coûtent trop.

C’est sans doute le drame du quinquennat de François Hollande : avoir fait croire à un renouveau d’un État social fort et omnipotent alors que les règles budgétaires évoquées plus haut ne le permettent pas. Tout comme Nicolas Sarkozy promit un libéralisme à la française qu’il fut incapable de mettre en oeuvre [3]. La question des choix de sociétés se pose enfin : il me semble, par exemple, qu’on trouve toujours de l’argent pour aller faire la guerre [4] ou pour renflouer la filière nucléaire, mais qu’avoir une vraie politique sociale est toujours vue sous l’angle des dépenses à engager.

Poser la question de la solidarité nationale, c’est donc, évidemment, poser la question de son financement. Qui veut qu’on augmente les impôts ? Personne ou presque. Comme l’axiome entendu mille fois, d’ailleurs presque autant au PS que chez LR, veut qu’il soit inenvisageable d’envisager une quelconque hausse des impôts ou des taxes, il n’y a pas de réelles alternatives. L’individualisme prend alors le dessus. Et puis pourquoi irais-je payer (plus) pour que d’autres en bénéficient ? Voilà aussi ce délitement national où chacun voit en l’autre la cause du mal français.

Définir un cap !

Alors que faudrait-il faire ? Je n’ai évidemment pas de réponses techniques, et sans doute n’y en a-t-il pas de simples. Mais avant de décider des politiques à mettre en oeuvre, il me semblerait opportun de (re)poser la question suivante : « quelle France voulons-nous pour les prochaines décennies ? » Un succédané des politiques (ultra-) libérales qui décrète que la loi du plus fort prévaut [5] ou bien une vraie politique solidaire, mais qui coûte cher et qu’il faut donc financer par l’impôt ?

Qu’on demande clairement aux Français quel modèle veulent-ils ? Un modèle du type anglo-saxon (pardon pour le raccourci) où, certes, le taux de chômage est faible, mais au prix d’un accroissement des inégalités et de la pauvreté, ou bien un système plutôt mis en oeuvre dans le Nord de l’Europe, solidaire et protecteur, mais dont le coût est assumé par tous.

À force de ne pas choisir, on tâtonne, on avance d’un pas puis on recule de deux, on veut tout et son contraire, on se renie soi-même.

J‘aime mon pays, mais je me désole de voir l’incurie de la classe politique depuis de nombreuses années. Je me désole de voir les Français se recroqueviller sur eux-mêmes, de moins en moins capable de s’ouvrir à la générosité nationale ou à la solidarité internationale. Par exemple, la France ergote, en ce moment même, pour ne recevoir que 30 000 réfugiés venus d’Irak ou de Syrie. 30 000 ! Quand l’Allemagne en a reçu déjà près d’un million ! Peut-être que Mme Merkel va en payer un lourd prix électoral, mais elle aura porté haut l’honneur de l’Allemagne. La France, sous prétexte de ne pas faire monter l’extrême droite, se renie.

Et à force de se renier et de se recroqueviller, j’ai bien peur que notre beau pays ne soit plus que l’ombre de lui-même…

  1. N. Sarkozy a annoncé vouloir 300.000 suppressions de postes, F. Fillon, pour ne pas être en reste, veut 500.000 suppressions []
  2. Et de grâce, arrêtons d’accuser l’Europe de tous les maux, la France a choisi en connaissance de cause d’être dans cette Union et elle a largement contribué à en faire ce qu’elle est aujourd’hui []
  3. Et c’est sans doute mieux d’ailleurs []
  4. Sans que cela ne remette en cause la légitimité de l’action militaire voulue []
  5. Cela est dit de manière plus subtile, mais cela revient à cela in fine []