Christ-RembrandtJe suis affalé sur le trottoir. Putain qu’il fait chaud dans cette putain de ville. J’ai trop bu. Les yeux mi-clos, je vois ces connards déambuler devant moi. Rien à foutre de ma pomme. Tiens, celui-là, avec son ordi pendu autour du cou, son air propret, comme il a l’air con. Et gêné avec ça. Putain, même pas capable de me regarder. Et voilà qu’il fait un pas de côté. Lamentable. Je les hais. Tous.

Je n’ai pas osé m’approcher de lui. Mais j’avais trop besoin de cette essence pour aller rejoindre les autres. Alors je me suis approchée doucement. Il me tournait le dos, trop occupé à insérer sa carte bleue dans la machine. J’ai dit « bonjour, excusez-moi », mais il n’a pas entendu. Ou bien n’a pas voulu entendre. J’ai failli faire demi-tour. Et puis j’ai redit : « Bonjour, excusez-moi ». Alors il s’est retourné. Il a sursauté. C’est drôle, d’habitude, c’est moi qui a peur… Et puis il m’a regardé, drôlement, j’en étais gênée.

Quand il est arrivé devant la porte de l’immeuble, j’ai cru qu’il allait m’engueuler, comme les autres. Mais non, il a été sympa. Il m’a regardé dans les yeux, ce que ne font plus beaucoup de gens. Et il m’a même parlé. Je lui ai dit que je venais de Bretagne et que je comprenais que je ne pouvais rester devant la porte de l’immeuble. Il m’a dit : « ce n’est pas grave » et puis il a ajouté « Vous venez d’un joli coin ». « Vous connaissez ? » lui dis-je. « Non pas beaucoup, enfin un peu ». Et puis il m’a dit : « au revoir, bonne journée ».

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Un jour, je ne sais plus bien quand, j’ai entendu pour la première fois cette antienne que l’on entend assez souvent de la part de nos prêtres, diacres, religieux, ou même des paroissiens les plus assidus : « il faut voir en chacun le visage du Christ« . Le visage du Christ, rien que moins. Depuis, j’ai dû entendre cette phrase une bonne dizaine de fois. Pour m’expliquer qu’il faut aller voir l’autre, le prochain, que même si on ne l’aime pas, il est aussi ce visage, ou qu’il a, tout du moins, des reflets christiques. Et que, moi-même, je suis dans ce cas.

Je n’ai jamais adhéré à ce message. Non que je ne le comprenais pas, non que je le refusais. Mais probablement parce que je ne voyais pas comment ce leitmotiv pouvait me rejoindre dans ma vie, concrètement. J’ai beau me regarder dans la glace attentivement, je ne vois nullement le Christ, pas même un pâle reflet. Mais si je suis rétif à ma propre figure, que dire de celles des autres ? Franchement, voir le Christ dans mon voisin qui passe la tondeuse le dimanche matin dès 8h30 ? Dans mon collègue qui va, pas toujours subtilement ni discrètement, me débiner auprès de mes supérieurs ? Dans le visage de mes ennemis, de ceux qui m’indiffèrent, des membres de ma famille avec qui j’ai quelques tenaces rancunes ?

Et pour être franc, même dans mes amis, même parmi ceux que je chéris, je n’ai jamais vu le Christ en eux. Manquerais-je à ce point de foi ? Sans doute… Bref, cette injonction à voir le Christ en l’Autre me laisse indifférent. Me laissait indifférent.

Un jour de juillet, lors d’une de ces grosses chaleurs qui accablent régulièrement Toulouse durant l’été, je sortais du bureau et m’engageais vers la place Wilson. Je tourne à droite, vers la rue d’Austerlitz, et j’aperçois un homme affalé sur le trottoir. Est-il en train de décuver ? Je ne sais pas, mais il est inerte. A-t-il pris un coup de chaleur ? Est-il déshydraté ? Le temps que je retourne ces quelques pensées maladroites, je l’ai déjà dépassé. Ce n’est pas la première fois que je passe devant un clochard en continuant mon chemin, parfois sans même le voir. Si souvent d’ailleurs. Pourquoi ai-je nourri, pour celui-là, ce jour-là, une certaine culpabilité qui m’a suivi durant de longs mois ? Je ne le sais pas. Il est d’ailleurs sans doute vain de chercher. J’ai au moins, pour cette fois-ci, la maigre satisfaction de n’avoir pas été indifférent. Ce qui, concrètement, ne change pas grand-chose, ni pour lui, ni pour moi. Enfin, pour moi, si, un peu malgré tout. Justement parce qu’il ne m’est pas resté indifférent.

Quelques mois plus tard. J’arrive à la station-essence. Je ne suis pas très pressé ce jour-là. L’air est assez frais, mais agréable. Ce n’est à la vérité pas très important, mais j’ai pourtant le souvenir vivace de ce vent un peu frais qui vivifiait. J’introduis ma carte bleue quand j’entends quelqu’un derrière moi. Je me retourne, un peu surpris et découvre une jeune femme – elle semble avoir un peu plus de 18 ans – si frêle qu’elle en semble fragile malgré ses quelques tatouages et piercings. Je n’ai pas compris ce qu’elle m’a dit. Je lui demande de répéter. Elle a une petite voix et elle est si timide. Elle me montre le jerrican qu’elle tient à la main et me demande si je veux bien y mettre un peu d’essence. Voyant que je lui remplis son jerrican en entier, elle me dit « merci » de nombreuses fois. Mais ce ne sont pas ses « merci » qui me touchent. Ce sont ses yeux bleus, sa douceur, sa timidité et aussi (surtout ?) la tristesse qu’elle ne peut totalement masquer qui me transpercent. Je ne comprends pas ce qui m’arrive. Pour la première fois, je vois en l’autre quelque chose qui va au-delà de ce que je vois. Je ne trouve d’ailleurs pas les mots pour exprimer l’indéfinissable, pour exprimer que, peut-être, pour la première fois de ma vie, j’ai vu réellement le visage du Christ dans un autre visage.

Lorsqu’elle me quitta, je fus profondément troublé. Troublé mais heureux d’avoir senti et vu l’indicible. Et aussi, je ne dois pas l’éluder, heureux de ne pas m’être défilé, de n’avoir pas détourné mon regard. Je pensais alors vivement au clochard de la rue d’Austerlitz.

Avril 2015. J’arrive au bureau un peu plus tôt que d’habitude. Un homme, la trentaine, est devant la porte d’entrée. C’est un bâtiment commun à plusieurs entreprises, avec une banque au rez-de-chaussée. Lorsque j’arrive au niveau de la porte, il s’excuse immédiatement (en effet, il est devant le boîtier sur lequel je dois passer mon badge pour ouvrir la porte). Il a un beau regard, très doux, et comme la fille de la station, il s’excuse. Lui qui a dormi dans la rue s’excuse d’être encore là, d’être de trop. Qu’il allait disparaître et qu’il comprenait très bien qu’il ne pouvait rester là, devant une banque. Je lui dis que ce n’est vraiment pas grave et j’ose lui demander d’où il vient. Son visage s’illumine, comme si cette marque d’intérêt, si faible pourtant, lui (re)donnait un souffle de vie. Devant ce visage soudainement transformé, je suis saisi. Les images se bousculent, je repense immédiatement à la fille de la station, je retrouve la même étrange sensation, celle de l’indicible. Il s’en va et je me sens heureux, heureux de cette rencontre qui a duré sans doute moins d’une minute.

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Ces trois rencontres m’ont marqué. Tout est parti d’un regard détourné qui s’est enfoui dans mon cœur comme le levain dans la pâte. Mais ce sont bien sûr les deux autres rencontres qui m’ont fait comprendre ce que je n’avais pas compris : la peur, le repli sur soi, l’égoïsme sont des poisons, des mauvaises herbes qu’il faut s’atteler, sans cesse, à arracher de ses entrailles.

Je ne vais pas vous mentir. Non, je ne me précipite pas désormais vers chaque SDF que je croise et il m’arrive encore trop souvent de ne même pas les regarder. Non, je ne vois toujours pas le visage du Christ en chaque personne que je croise. Non, je ne suis pas meilleur (et, je l’espère, pas pire) que ce que j’étais avant.

Ce récit paraîtra futile à certains, vain à d’autre, voire insignifiant. Je suis pourtant de plus en plus convaincu que Dieu agit dans le secret et dans les petites choses, moi qui n’ai longtemps cru qu’aux manifestations éclatantes et aux grandes effusions. Et de ces petites choses, j’ai compris que :

  • Ces rencontres sont un cadeau, une grâce que le Ciel m’a donnée et j’ai touché là l’inestimable don de la rencontre;
  • Si tout peut être fortuit, rien n’est inutile et qu’il suffit d’ouvrir les yeux et le coeur : ces rencontres me portent encore, j’ai le souvenir de ces personnes, je prie de temps en temps pour elles; ah si je pouvais les revoir et leur expliquer ce qu’elles ont été, pour moi, l’espace d’un instant !
  • Cela m’oblige ; Dieu m’a fait un cadeau que je ne peux, que je ne dois mettre sous le boisseau : joie des instants les plus fugaces et inutiles en apparence ; et qu’ayant goûté à l’éphémère beauté du monde et de la vie, cela m’oblige à ne pas m’arrêter, à essayer de ne plus tourner le dos.

Compassion, humilité, amour sont au coeur de la foi chrétienne. Rien de nouveau en disant cela. Cela est dit et redit, battu et rebattu, lu et relu.

Mais il y a un gouffre entre lire et intellectualiser ces axiomes et les vivre. Et comme un parfum fugace et éphémère d’une vie éternelle à venir.

Visage d'enfant souriant

Photo de Jake Stimpson https://www.flickr.com/photos/128539140@N03/