logo_FNIl est probable que le FN fera un gros score lors des élections régionales des 6 et 13 décembre 2015. Il est aussi probable que Marine Le Pen sera présente au second tour des élections présidentielles de 2017. Il l’est sans doute moins qu’elle puisse – en cas d’élection – réunir une majorité à l’Assemblée Nationale. Sauf en cas d’événements majeurs venant chambouler les équilibres politiques actuels. Ce pourrait être le cas si une série d’attentats avait lieu dans les semaines ou mois précédents l’élection.

Faut-il s’étonner de cette montée du FN, qui semble inéluctable, malgré un ralentissement lors de l’élection de 2007 ? Non, il n’y a aucun étonnement à avoir, tant on a l’impression que l’attitude des politiques et les événements semblent donner raison au FN.

La peur et l’insécurité

Aujourd’hui, la nation se trouve à une sorte de croisée de chemin. La situation économique est morose, le chômage atteint un niveau rarement vu en France et il n’est même pas dit que le gouvernement parviendra à inverser la courbe d’ici 2017 (il est évidemment illusoire de penser que le chômage puisse revenir à des niveaux acceptables). Le modèle français est attaqué, et attaqué de l’intérieur. Ce serait finalement plus simple si les terroristes ne venaient que de l’extérieur, d’un ennemi que nous pourrions nommer sans peine. Mais cet ennemi a des relais intérieurs, ce sont aussi des Français qui perpétuent ces attaques. La situation dans les banlieues – bien loin d’être en réalité ce qu’on en dit – donne du grain à moudre au discours du FN.

On ne va pas chercher d’excuses. Être au chômage ou être d’un quartier défavorisé ne justifie pas de devenir un terroriste. Il y a suffisamment de belles histoires de personnes qui viennent de ces quartiers et qui réussissent (non, je ne parle pas de Karim Benzema) pour ne pas jeter l’opprobre sur des quartiers entiers. Mais enfin, comme imaginer un seul instant d’avoir une société apaisée quand de tels différentiels existent ? Quand les plus riches deviennent toujours plus riches ? Quand les plus pauvres souffrent toujours plus ?

J’en veux à ces gouvernements successifs qui, depuis les années 70, ont laissé pourrir la situation. Qui ont accepté la dégradation des habitations et des lieux publics. Qui ont accepté que les voyous fassent la loi dans ces quartiers, que des réseaux de trafic en tout genre (drogue, prostitution, armes de guerre,…) prospèrent en quasi impunité. Qui ont accepté que des milliers de personnes vivent dans la peur quotidienne.

Le FN a commencé à gagner du terrain avec ces gens-là, ces laissés pour compte de la République à qui on expliquait que la mixité sociale, c’était vachement bien (mais qui restaient bien au chaud des beaux quartiers), qu’il ne fallait pas exagérer, qu’on irait ouvrir bientôt une bibliothèque parce que, comprenez-vous, la culture rassemble les hommes. Mais bon sang, comment a-t-on pu croire une minute que ces solutions puissent être efficaces ? Bien sûr que la culture est importante – je peste d’ailleurs assez contre l’inculture de la majorité de la classe politique actuelle – mais encore faut-il pouvoir aller à cette bibliothèque sans danger, et sans peur.

Car ce sont ces sentiments de peur et d’insécurité – avérés ou non – qui se sont insinués partout.

J’habite près du quartier des Izards, quartier difficile, tristement connu pour être celui de M. Merah. Il y a là, entre des barres d’immeubles, ce qu’on peut appeler une place, avec une bibliothèque, le bureau de poste et la station de métro. Anciennement il y avait là un poste de police locale (fermé en 2007 par Sarkozy). Plusieurs réseaux de drogue ont été démantelés, des labos clandestins aussi; ces derniers mois, des règlements de compte ont fait 3 morts. Rien de grave, on peut y aller la journée, sans problème. Mais il y a des guetteurs au pied des immeubles, on voit des jeunes parader en voiture rutilante. Bref, un quartier difficile comme tant d’autres. Mes voisins n’ont de cesse de fustiger cette « racaille », mettant dans le même sac d’authentiques voyous et des braves gens. Je les (mes voisins) soupçonne de voter FN.

Le vote FN

Il me semble que le vote FN se nourrit de deux effets. Le premier, classique, veut qu’on se réfugie vers des solutions fortes, musclées, à l’apparente simplicité, quand tout semble se déliter autour de soi. Le discours du FN prétend tout régler, depuis la crise sécuritaire jusqu’à la crise économique. En cela, ils ne sont pas les seuls à nous vanter les merveilles de leur programme électoral. Le deuxième effet relève d’une lassitude très forte envers la classe politique. Les mêmes, toujours les mêmes, qui ont failli dans tant de domaines. Pourquoi continuer à leur accorder une voix ? Et pourquoi pas le FN qui peut se prévaloir d’une virginité dans les fonctions exécutives ? Voilà ce que j’entends de plus en plus autour de moi. Il suffit de traîner un peu dans les bistrots, de discuter avec les chauffeurs de taxi et certains de ses collègues pour constater que le FN, décomplexé depuis que Marine Le Pen en a pris les rênes, gagne du terrain.

Fut un temps, le discours anti-FN fonctionnait encore. on pouvait écouter tel ou tel dirigeant PS ou UMP fustiger le FN et les outrances de Jean-Marie Le Pen. Mais aujourd’hui ? D’une part leur crédibilité en fortement écornée, d’autre part le discours tendant à dire – je schématise – que ce n’est pas bien de voter FN n’est plus audible. Car jeter systématiquement l’anathème sur le FN, c’est mettre une voile sur ses électeurs et sur leurs problèmes. Et cela nourrit, je crois, encore plus leur adhésion à ce parti.

Et chez les cathos aussi !

Parmi les catholiques, le vote FN gagne aussi du terrain, même si je pense que c’est encore dans cette catégorie que le FN fait ses scores les plus petits. Mais les chrétiens sont las et sont inquiets, eux aussi. Pourquoi d’ailleurs ne le seraient-ils pas ? Entre les pertes de repère d’une société déchristianisée et la peur de l’islam, entre les appels à plus de laïcité souvent reçus de manière un peu humiliante et pour certains les fantasmes d’une chrétienté de livres d’histoire, les motifs pour voter FN ne manquent pas. Sans compter la crise migratoire, d’autant plus anxiogène qu’elle est subie et semble ingérable.

Tout concourt donc, y compris chez les cathos, à favoriser la tentation du vote d’extrême-droite.

Car, selon moi, le FN est un parti d’extrême-droite. Et ce n’est pas parce que Jean-Marie Le Pen en a été mis à l’écart qu’il est moins « extrême » qu’avant. Il avance certes à pas feutrés. Marine Le Pen est persuasive, pugnace et ne dérape pas. Marion Maréchal-Le Pen est intelligente et séduisante. Florian Philippot passe admirablement bien dans les médias. Mais tout cela ne doit pas faire oublier l’essentiel et ce qui me parait rédhibitoire :

  • un nationalisme déguisé en patriotisme, cherchant sans cesse des bouc émissaires, en Allemagne, à Bruxelles ou aux États-Unis ;
  • une haine des musulmans : »Les musulmans ne peuvent être français que sous condition« , a déclaré récemment MMLP ; sans compter les saillies régulières de Robert Ménard ;
  • un programme économique hasardeux, avec la sortie de l’euro présenté comme remède miracle ;
  • une éthique finalement pas meilleure que celle des autres partis : suspicion de compte en Suisse de J.M. Le Pen, népotisme familial (on place la fille, puis la nièce, en attendant la 3ème génération), piètre gestion des villes gérées par le FN ;
  • et enfin, sans doute le plus important pour moi, un discours de haine et de rejet de l’autre.

Je ne voterai donc pas FN. Jamais.

Pour autant, désabusé par la classe politique actuelle, par les peurs de toute sorte qui alimentent le vote FN, par le ras-le-bol généralisé, je me prépare à voir arriver le FN au pouvoir : dans les régions (ce qui serait déjà quelque chose d’énorme), peut-être à l’Élysée puis, peut-être dans la foulée, massivement, à l’Assemblée. Je ne crois pas que quelque chose de bien puisse sortir d’un pouvoir d’extrême-droite. Sinon – qui sait ? – un ressaisissement duquel, de ce mal extrême, sortira un bien, pour la France et les Français.