deuil.jpgIl est toujours dangereux de réagir à chaud. Pourtant l’actualité de ce funeste 24 juin 2014 me pousse à réagir, à hurler ma colère face à la décision du Conseil d’État.

Le cas de Vincent Lambert est suffisamment connu pour qu’il soit inutile d’y revenir en détail. Cet homme a été victime d’un accident qui l’a mis dans un état dit « pauci-relationnel » ou « état de conscience minimale ». C’est un drame, pour lui d’abord, et pour sa famille : son épouse, ses frères et soeurs, ses parents, ses amis. La famille s’est ensuite déchirée : sa femme et certains de ses frères souhaitant abréger sa vie, ses parents et certains de ses frères souhaitant qu’il soit maintenu en vie.

Vincent Lambert n’est pas malade. Il est handicapé. Lourdement. Vincent Lambert n’est pas maintenu en vie artificiellement, il ne subit pas de soins palliatifs. Il n’est pas à l’article de la mort. Mais, lourdement handicapé, il a besoin qu’on le nourrisse et qu’on l’hydrate. Comme d’autres personnes lourdement handicapées, qu’elles soient ou non en état de conscience minimale.

Le Conseil d’État, dans une décision qui fera date, « a déduit (…) que la décision prise le 11 janvier 2014 d’arrêter l’alimentation et l’hydratation artificielles de M. Vincent Lambert n’était pas illégale. » [1] Le Conseil d’Etat valide donc la légalité de décisions prises antérieurement sur la base d’une dégradation de l’état de santé de Vincent Lambert (en stade végétatif) et de sa volonté pré-supposée de ne pas vouloir être maintenu dans un état de grande dépendance.

On peut prendre le problème par son versant juridique. La conscience de certains en sera d’autant plus soulagée par cet avis favorable. D’autres attendaient depuis longtemps au coin du bois cette décision qui va, par ricochet, donner ses lettres d’humanité à l’euthanasie [2]. Comme l’a tweeté Jean-Luc Roméro, on va être obligé de le laisser mourir de faim et de soif quand une seringue, injectée légalement, lui éviterait de souffrir. Une seringue ou une balle dans la tête. La finalité serait identique.

Car oui, Mesdames et Messieurs, le pays des droits de l’homme s’est entiché d’une lubie légaliste : tuer, tuer, toujours plus tuer. Mais légalement. Mais avec humanité ou compassion comme le dit justement Fabrice Hadjadj [3]. Et si on ne peut pas (encore) tuer en injectant une solution de potassium, et comme il n’est pas question d’aller lui appliquer un oreiller sur la tête, on va tout simplement le laisser mourir de faim et de soif [4]. Au pays des soi-disant droits de l’homme. Allez ensuite faire des collectes pour aider les plus pauvres ou les nécessiteux quand vous décidez d’autoriser de tuer un homme. Car dans ce cas précis, cela s’appelle tuer. Vincent Lambert va être assassiné.

La question qui est posée à notre société mortifère est celle-ci : quel est le prix accordé à la vie ? Où va-t-on mettre le seuil entre une vie qui mérite d’être vécue et une vie qu’on doit abréger ? Aujourd’hui, le seuil est mis au niveau des malades en état végétatif ou de conscience minimale. Et demain ? Quel handicap n’aura plus l’heur de plaire aux juges et aux censeurs ?

Vincent Lambert, tous les rapports le disent, ne souffre pas. On peut considérer que sa vie n’en est pas une, que sa respiration, même sans machine, ne vaut pas souffle de vie. On peut avoir une vision nihiliste. Vincent Lambert ne sert à rien. Il emmerde tout le monde. Qu’il crève ! Mais il n’est pas seul. Il y en a d’autres. Le Conseil d’Etat, dans son avis, a bien précisé que sa décision ne concernait que le cas particulier de V. Lambert. Mais pourquoi rendrait-il un avis différent pour des cas somme toute assez similaires ? Ils sont 1500 en France  et ce cas-là fera jurisprudence. Les autres aussi peuvent crever. Mais en silence. Sans bruit. Dans la légalité, pour ne pas mettre les consciences dans l’embarras. Et puis on ira de plus en loin. On euthanasiera les malades qui le demandent et puis ceux qui ne le demandent pas. La Belgique nous a devancés sur ce point. On permettra le suicide assisté, parce qu’il n’y a pas de raisons que le suicide, aussi, n’ait pas d’assistance. Où s’arrêtera-t-on ? On « sanctuarise » des budgets, mais la vie, elle, est mise au rebut.

Vincent Lambert va sans doute mourir prochainement, non pas de mort naturelle, mais lâchement, laissé sur le bord du chemin. Passants, ne soyez pas comme le bon Samaritain de l’Evangile. Si vous voyez un quidam agonisant sur le bord de la route, ou un enfant mourant de faim en bas de chez vous, ne vous arrêtez pas, laissez-le mourir. Le Conseil d’Etat vient de vous dire que c’était légal.

 

Ajout du 25/06 10h03 : Depuis la publication de cet article, la Cour européenne a ordonné le maintien en vie de Vincent Lambert. Dans cet article du Figaro, on apprend que Vincent a déjà été privé d’alimentation, pendant 31 jours. J’ai lu hier qu’en 3 ou 4 jours il mourrait si on cessait de l’alimenter. Comment passe-t-on de 31 jours à 3 ou 4 jours ?
  1. Le communiqué du Conseil d’Etat du 24 juin 2014 []
  2. cf. le communiqué de l’ADMD []
  3. « Nous assistons au développement du meurtre par compassion » in Figaro Vox []
  4. Il est affirmé, ici, que le patient ne ressentira pas la sensation de faim et de soif []