EuropeIl est de bon ton de critiquer l’Europe, supposée être responsable de tous les maux des Français. On connait trop bien les arguments avancés par le FN et le Front de Gauche qui, sur ce sujet comme sur d’autres, se rejoignent. Non, la France n’est pas dans l’état où elle est à cause de l’Europe et j’ai même le sentiment exactement inverse : sans l’Europe, notre situation serait sans doute pire.

On fustige l’euro, mais l’Allemagne s’en accommode très bien. On fustige le manque de démocratie, alors que le scrutin du parlement européen permet une large représentativité des partis français (et dont le FdG et le FN bénéficient). On fustige les diktats de la CEE, alors même qu’elle ne fait qu’appliquer des lois ou directives décidées par les états-membres. La France n’est donc pas, comme on le dit si souvent, la chambre d’enregistrement des décisions prises par la Commission Européenne.

Faut-il rappeler que l’Europe occidentale vit depuis 70 ans une période de paix, durée rarement vue dans l’histoire de ce coin du monde ?

Je ne suis pas spécialiste du droit européen, ni des détails de l’organisation de l’UE, qu’elle soit politique, législative, ou juridique. Mais mon métier faisant de moi un travailleur européen, j’aimerais partager quelques éléments que je connais.

L’Europe du spatial

Dans le domaine du spatial, l’Europe a de nombreux succès. Ce succès, dont je vais parler plus en détail, s’est construit sur les avancées prises par la France dans les années 60. La France a été, après l’URSS et les USA, le 3ème pays à lancer un satellite. C’était en 1965. La France a bâti le succès d’Ariane, dont les capacités et la fiabilité en font un des meilleurs lanceurs du monde.

L’Europe dispose d’une agence dédiée aux affaires du spatial, l’ESA (pour European Space Agency), dont le siège est à Paris, mais dont les 2 principaux centres techniques sont installés aux Pays-Bas (à Nordwijk, près d’Amsterdam) et en Italie (à Frascati, près de Rome – et accessoirement près de Castel Gandolfo). L’ESA ne vient pas remplacer les agences spatiales nationales, même si certains pays ont une agence dont le périmètre est extrêmement réduit. Ce n’est pas le cas de la France qui dispose d’une agence forte, le CNES, qui mène ses propres programmes, en complément de ceux de l’ESA.

L’ESA applique une règle assez simple. Elle reçoit une dotation budgétaire pluri-annuelle de ses états-membres (cette dotation se fait parfois sur des programmes dédiés) et elle redistribue ce budget à proportion des contributions de chaque pays. Ce qu’on appelle, dans notre jargon, la règle du retour géographique. Ainsi la France, un des plus gros contributeurs au budget de l’ESA [1], à hauteur de 22%, reçoit en retour 22% des contrats passés. Si cette règle impose souvent des contraintes fortes pour les industriels (il est arrivé que la France soit exclue de certains appels d’offre), si cela impose parfois de prendre des sous-traitants d’un pays uniquement parce que ce pays est en « sous-retour » (et non pas à cause de leur compétence), cela permet néanmoins de ne léser aucun pays (en moyenne bien sûr, les rééquilibrages budgétaires se faisant sur plusieurs années), et d’avoir créé une vraie compétence européenne.

Au budget de l’ESA, s’ajoute aussi celui de la Commission Européenne (CE). Deux programmes phares européens, Galileo et Copernicus, n’auraient pu voir le jour sans cet abondement de la communauté. Galileo, c’est le concurrent du GPS américain, et l’on sait que les USA ont tout fait pour que le programme ne voie jamais le jour (en faisant pression sur des pays comme la Suède ou les Pays-Bas). Copernicus est une constellation de plusieurs satellites d’observation dédiée à l’environnement, en cours de déploiement. Les USA en sont terriblement jaloux.

Ces deux exemples sont d’indéniables succès de l’Europe. Aucun pays, seul, la France pas plus que l’Allemagne, n’aurait pu réaliser de tels programmes.

Cette politique européenne bénéficie en premier lieu aux entreprises européennes, notamment Thales Alenia Space et Airbus Space Systems (ex-Astrium). Européennes, mais largement françaises, dont Toulouse est une des places fortes. Je vous enjoins à lire l’interview récente donnée par François Auque, directeur-général d’Airbus Space Systems, qui redit bien l’efficacité de la politique spatiale française.

L’Europe de la recherche

La commission européenne a mis en place depuis longtemps déjà des programmes d’accompagnement de recherche. Il s’agit de Programme-Cadre de Recherche et Développement (PCRD), pluri-annuels (en général 4 ans). Le 7ème vient de s’achever, le nouveau s’appelle Horizon2020. Ces programmes donnent un cadre très général, dans lequel tout institut ou entreprise peut trouver des financements pour accompagner sa recherche. En général, les grandes entreprises sont subventionnées à hauteur de 50%, les petites et moyennes à hauteur de 75%. Certaines actions sont financées à 100%. Comme pour l’ESA, même si la règle du retour géographique n’est pas appliquée, il est imposé de créer des partenariats avec d’autres pays, ce qui permet de consolider, de mutualiser et d’harmoniser les efforts.

Bref, l’Europe fait un vrai effort dans ce domaine et, là encore, la recherche française – labos, universités, PMEs, grands groupes – en bénéficie grandement, comme le montre la figure suivante (plus de détail ici).

Country-profile_FP7_Research_Europa

L’Europe du développement

L’Europe, via la commission européenne, aide aux développements des pays les plus pauvres. via l’entité EuropeAid. J’ai eu l’occasion de travailler sur 2 projets, l’un en Afrique, l’autre en Haïti, et j’étais plutôt fier d’être européen. Ces projets sont parfois très lourds d’un point de vue administratif, la Commission étant très sourcilleuse sur les risques de corruption. Elle est aussi très vigilante sur l’utilisation des budgets, en adéquation avec les besoins exprimés par les pays concernés.

On l’oublie trop souvent, mais l’Europe, c’est aussi l’aide aux pays les plus déshérités. Et contrairement à la politique chinoise, certes très généreuse, l’Europe n’escompte rien en retour. La Chine œuvre, notamment en Afrique, pour s’assurer l’approvisionnement en matières premières, en captant les ressources d’un pays en échange d’une autoroute ou d’un aqueduc d’eau potable.

L’Europe que j’aime

Mon grand-père, comme tant d’autres, fut mobilisé en septembre 39, fut fait prisonnier en mai 40 et envoyé dans un camp de travail en Pologne. Ma grand-mère vécut l’occupation allemande, seule donc. Ils vomissaient les allemands.

J’ai la chance, 2 générations après, de vivre dans un continent en paix. J’ai la chance de travailler sur des projets intéressants, européens, avec des anglais, des allemands, des italiens, … [2].

C’est cette Europe que j’aime. Celle qui me permet de vivre et de travailler, dans la paix. Oui, bien sûr, la Commission Européenne doit améliorer son fonctionnement. Bien sûr que l’Europe doit, sans cesse, veiller à plus de démocratie, veiller à aider les plus nécessiteux, veiller à ne laisser aucun citoyen européen sur le carreau.

Mais qui peut croire qu’aujourd’hui la France seule, refermée sur elle-même, s’en trouverait mieux ?

Vive l’Europe !

 

  1. il y a peu la France était le plus important contributeur ; l’Allemagne nous a supplanté récemment []
  2. le hasard fait que je suis actuellement à Leicester pour une réunion d’un projet ESA []