enveloppe« Avant je m’évadais au pistolet / Aujourd’hui je m’évade à l’épistolaire » (Le Bout du Tunnel, Grand Corps Malade)

 

La peine de prison, sauf pour quelques cas irrémédiables (mais y en a-t-il ?), doit être une étape vers la réinsertion. Cette conviction que j’ai de longue date m’a incité à entreprendre une correspondance avec des prisonniers. C’est le témoignage de ce parcours, entamé il y a environ 20 ans, que je veux partager avec vous.

Pourquoi ?

Je ne saurais dire exactement pourquoi j’ai été attiré par le monde de la prison, alors que rien dans ma jeunesse ne m’a mis en lien avec ce milieu. Est-ce d’avoir lu quand j’étais jeune les longues années de captivité d’Edmond Dantès, héros du Comte de Monte-Christo ? Est-ce d’avoir lu les nombreux livres de Guy Gilbert et notamment « Des Jeunes y entrent, des fauves en sortent » ? Est-ce le témoignage d’un visiteur de prison dans mon aumônerie qui me décida à franchir le pas ?

C’est lorsque j’étais étudiant que je me lançais dans cette aventure (c’en est une) après avoir mûri longuement mon choix. A l’époque, j’aurais plutôt voulu être visiteur de prison, mais je me sentais encore trop jeune pour affronter le monde carcéral directement. Plus tard, ce furent les contraintes professionnelles et familiales qui m’empêchèrent d’être visiteur. Je me rabattis alors avec enthousiasme vers la correspondance.

Bien sûr, mon choix fut aussi lié à cette parole ô combien magnifique, ô combien engageante et ô combien exigeante du Christ (Ma, 25, 34-40) :

Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite:  » Venez, les bénis de mon Père: prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la création du monde.

Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli;

nu, et vous m’avez vêtu; j’ai été malade, et vous m’avez visité; j’étais en prison, et vous êtes venus à moi.  »

Alors les justes lui répondront:  » Seigneur, quand vous avons-nous vu avoir faim, et vous avons-nous donné à manger; avoir soif, et vous avons-nous donné à boire?

Quand vous avons-nous vu étranger, et vous avons-nous recueilli; nu, et vous avons-nous vêtu?

Quand vous avons-nous vu malade ou en prison, et sommes-nous venus à vous?  »

Et le Roi leur répondra:  » En vérité, je vous le dis, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. « 

Comment ?

On ne devient pas correspondant comme cela, sur un coup de tête. Il faut déjà être âgé de 22 ans au moins. L’association à laquelle j’adhère prévoit un voire deux entretiens avec un membre ayant de l’expérience qui, outre la présentation de l’association et de la correspondance, tentera de jauger le bien-fondé de la candidature.

Quelques règles, simples, mais appliquées assez strictement, régissent la correspondance. Il y a celles imposées par la prison – pas d’envoi d’argent, pas d’envoi de colis (cela viendrait en déduction du quota alloué annuellement), pas de propos remettant en cause l’administration pénitentiaire,… – et celles imposées par l’association. La principale est l’anonymat du correspondant : ce dernier choisi un pseudo, et c’est donc l’association qui réceptionne les lettres de la personne incarcérée et qui les renvoie au correspondant. A noter, cependant, que l’identité du prisonnier, le motif (en termes très généraux) et la durée de sa peine sont notifiés au début de la correspondance.

Cela peut paraître choquant, mais ces règles simples sont là pour assurer d’une part la sécurité du correspondant, mais aussi, et surtout, pour garantir au mieux la sérénité des échanges. Ces règles sont connues de tous. S’y référer peut aider à remettre sur les rails une relation qui tend à dériver, ce qui ne manque pas d’arriver. Le monde carcéral est très masculin. Les (jeunes) correspondantes féminines peuvent donc se trouver, parfois, en porte à faux quand trop de solitude, de fantasmes et de transferts affectifs prennent le dessus. Le correspondant peut aussi subir un chantage affectif (cela m’arriva, à lire dans les témoignages plus bas) dont il peut être difficile de se défaire.

Et puis ces règles, aussi minimes soient-elles, contribuent, d’une certaine manière, à redonner au prisonnier un embryon de structuration, d’autant plus qu’il ne l’a pas toujours trouvé dans sa vie.

Les spécificités

Une relation épistolaire avec un prisonnier revêt de nombreuses spécificités que l’on ne mesure pas toujours bien au début, et il y a quelques écueils à éviter. Entamer une correspondance peut paraître comme un choix d’ouverture de la part du prisonnier, désireux de discuter avec un autre. Cela entre en jeu, bien sûr, mais le choix du prisonnier est avant tout dicté par une grande solitude, parfois écrasante. Un prisonnier décide rarement de se lancer dans la correspondance au début de son incarcération. Quasiment jamais durant l’attente de son jugement. Car il espère. Puis, une fois jugé et condamné, il encaisse. Un an, deux ans. Parfois plus. La famille le rejette ou se lasse simplement de venir le voir (ou ne le peut pas pour des raisons d’éloignement géographique). Les relations avec les autres détenus ou les gardiens sont parfois réduites au strict minimum. Premier écueil, un décalage complet entre l’enthousiasme d’un jeune correspondant et la rancœur accumulée d’un taulard. Décalage si grand que la correspondance peut échouer très rapidement.

Autre écueil, savoir s’adapter au niveau linguistique du prisonnier. Comment écrire à quelqu’un dont on sent qu’il ne maîtrise pas bien la langue française, dont on sent qu’écrire une phrase doit lui prendre des heures et dont on est sûr que la lecture ne doit pas être plus aisée ? Se faire comprendre et se mettre à son niveau pour qu’il ne se sente pas en infériorité. Pas facile quand on n’a que quelques lettres pour se mettre au diapason.

Un autre difficulté réside dans l’absence de points d’intérêt commun. Une correspondante m’a un jour expliqué sa difficulté à correspondre avec le détenu qu’on lui avait proposé, n’ayant à proprement parlé que très peu de sujets, voire pas du tout, sur lesquels partager.

Et c’est d’ailleurs la plus grande difficulté : trouver quoi dire. Certains prisonniers sont très demandeurs, 2 lettres par mois, voire plus. Tous les correspondants se posent cette question : que dire de moi ? que puis-je partager qui puisse l’intéresser sans l’ennuyer ? Trop en dire sur nos joies personnelles peut faire mal, sans que cela soit voulu. Ne rien dire rend à terme la correspondance très pauvre. Et si une chose est vite perçue par le détenu, c’est bien votre degré de réserve.

Des difficultés, mais aussi de grandes joies. Pour ma part, joie d’établir une relation avec un homme en situation de détresse, avec qui des liens se tissent au fil des mois et des années, et qui, je l’espère, verra ce geste simple comme un éclat de fraternité sur lequel il peut, peut-être, bâtir quelque chose. C’est peu au regard d’une vie abîmée, abîmée par ce qu’il a subi et par ce qu’il a fait subir. Quelques lettres seulement. Mais cela peut être beaucoup pour celui qui est derrière les barreaux.

Quelques témoignages

Je fais mes premiers pas dans la correspondance avec A. Il est plus âgé que moi, mais pas trop. Je dois avoir 23 ans, lui en a 10 de plus. Il est condamné à quelques années de prison (7 ou 8 ans de mémoire), il ne lui en reste que 3 ou 4 à faire quand nous commençons notre échange. Il est très sympa, très cordial, nous trouvons rapidement plusieurs sujets de discussion. Le rythme est assez soutenu, mais ça me va bien. J’ai de la chance. Au bout de quelques mois – de mémoire environ 18 mois – il m’annonce, fou de joie, qu’il passe en libération conditionnelle, car il a trouvé un travail. Au début, il rentre tous les soirs en prison. La correspondance continue, il me raconte ses premiers pas dans la vie « du dehors ». Puis il a le droit de rester dormir dans un foyer. Même si les contraintes restent fortes – pas le droit de découcher, horaires stricts – cela éloigne de la prison. Tout semble aller très bien pour lui. Tiens, c’est étonnant, il n’a pas répondu à ma dernière lettre. J’en envoie une deuxième. Puis une troisième. Aucune réponse. Je contacte l’association qui mène son enquête. Non, il n’est pas retourné en prison (une des hypothèses formulées était la rechute, puis la honte et donc le refus de continuer à écrire). On peut pousser l’enquête un peu plus loin, mais cela va prendre du temps. Une personne de l’association m’appelle pour me « rassurer » : cette rupture brutale est, contrairement à ce que je pense, le signe le plus probable que tout va bien pour lui. Tellement bien qu’il n’a plus besoin d’écrire. Il s’est remis en chemin. J’apprends donc la frustration que ce type de relations peut engendrer : l’arrêt brusque, sans raison ni même avertissement. Je rumine un peu, j’apprends et j’accepte que « mon » prisonnier ne soit pas le mien… Mais je ne saurais jamais.

Dans la foulée, je demande à entamer une autre correspondance. Il s’appelle M. J’ai encore l’enthousiasme des débuts – cela doit faire 3 ans que j’ai commencé – et je me jette avec plein d’entrain dans cette nouvelle relation. Lui est différent. Je sens après 2 ou 3 lettres échangées que ça ne colle pas, mais je ne perçois pas d’où vient le problème. Puis il se dévoile. M’envoie plusieurs lettres pour m’expliquer que la vie est injuste, que la prison c’est dégueulasse (ce que je veux bien croire), qu’il n’a rien fait. Bref, il m’amène sur un terrain où je ne veux pas aller. Je refuse d’entrer dans ce que je perçois comme un chantage affectif. Sans doute suis-je moi-même mal à l’aise. Avec le recul, je sais que je n’ai pas su trouver le bon ton, la juste distance, les bons mots. Je reste en retrait, parce que jeune et pas assez expérimenté, je ne sais pas trop faire autrement. Je ne l’agresse pas, je ne lui dis rien qui montre que je conteste ses propos. Mais je ne rebondis pas dessus, je ne surabonde pas dans ses plaintes. Il comprend très vite. Je reçois une lettre assez agressive de sa part où il m’explique que tenir une correspondance avec moi ne l’intéresse pas, que je ne le comprends pas et que de ce fait il préfère arrêter. Je n’ai pas su répondre à sa demande. Fallait-il que j’y satisfasse ? L’ai-je in fine plus aidé en ne rentrant pas dans son jeu ou au contraire ai-je contribué à le rendre un peu plus aigri. Je ne saurais jamais.

Il s’appelle J. Je reçois son dossier de correspondance. Condamné à 30 ans. Il en a déjà fait 10, il lui en reste 20 à tirer. 30 ans ! Mais qu’a-t-il fait ? Il a tué, je le sais, son dossier mentionne « homicides volontaires ». Mais combien de personnes ? Qui ? Dans quelles conditions ? Je corresponds avec J. depuis 11 ans maintenant. Onze ans à s’écrire, à partager des moments de vie. J. n’a jamais eu de correspondant avant moi. Il a quelques liens familiaux et a la chance d’avoir quelques visites. Je me souviens de sa première lettre où il me disait qu’il était content qu’on soit de la même génération (il a 5 ans de plus que moi). On a vite trouvé plein de sujets d’intérêt : le foot, le sport en général, la politique, les voyages (il a pas mal bourlingué autour du monde), la chanson française, … Et puis J. écrit assez peu : une lettre tous les 2 mois environ, moins maintenant. Je partage avec lui des moments de ma vie : mes voyages professionnels et familiaux (je lui envoie une carte postale de différents lieux de voyage), mes activités professionnelles, mes lectures, mes films, … On commente l’actualité ensemble. Il me raconte ses visites, ses deuils (il n’a pu – ou voulu ? – aller à l’enterrement de son père), ses activités en prison : cuisine, bricolage, stages informatiques ou musicaux, … Une règle que je m’impose : ne jamais parler le premier des causes de l’emprisonnement. Si le prisonnier en parle, on peut poursuivre la discussion, mais mieux vaut éviter d’aborder le sujet en premier. Il n’en a jamais parlé pour l’instant. J’ai essayé d’aborder la religion, en mentionnant, comme ça en passant, que dans ma paroisse on faisait tel ou tel truc. Il n’a pas réagi, j’ai compris que le sujet était donc à éviter. Depuis 2 ou 3 ans, la fréquence des lettres diminue. Je m’en suis inquiété auprès de lui, lui disant que je comprenais qu’il soit las et qu’il ait peut-être envie de changer. Il m’a dit, non, non, ne t’inquiète pas, ce rythme me va. Il prépare sa libération conditionnelle qui devrait venir bientôt. Une question me taraude : et s’il demandait à me rencontrer ? Et s’il me disait, au nom des 11 années passées à s’écrire qu’il voulait me voir ? Je n’ai aucune idée de ce que je vais lui dire si d’aventure il m’en faisait la demande.

Mes questionnements

Correspondre avec un prisonnier impose une régularité et une constance qui peuvent être parfois difficilement conciliables avec nos propres contraintes. Et puis peut survenir la lassitude. Il faut donc bien mûrir son engagement, car de l’autre côté des barreaux, la demande est forte, très forte. La sensibilité du prisonnier peut être exacerbée et tout renoncement peut être perçu comme une trahison de plus. Parmi les questions que se posent, c’est aussi celle de l’histoire de cette personne. Qu’a-t-elle fait ? Comment ? Et si on m’avait donné comme correspondant Marc Dutroux ? Jusqu’où puis-je aller dans la fraternisation avec un tueur, un tortionnaire d’enfants, un violeur pédophile ? Ce sont ces questions qui m’ont taraudé au début de ma correspondance avec J. Et puis, au fil des temps, je n’ai plus vu que celui que je lisais : un gars sympa, intéressant, ouvert, soucieux de ma vie, généreux (il a fabriqué des objets en marqueterie pour les offrir à mes enfants). Et c’est sans doute ça le principal : que lui et moi ayons une relation épistolaire qui fasse fi du passé, qui ne l’enferme pas dans sa faute, qui lui donne quelques perspectives d’avenir.

L’association

Je suis membre de l’association Le Courrier de Bovet. Elle a été créée en 1950 à l’initiative d’un aumônier des prisons qui a confié à Madame de Bovet le soin de développer une action durable de correspondance avec les personnes incarcérées. Je pense que c’est l’association la plus importante de ce type. D’autres mènent des actions en prison, comme le Secours Catholique ou GENEPI. Il existe beaucoup d’associations aidant les personnes incarcérées pendant ou après leur détention, près de 150, recensées sur le site du Ministère de la Justice.