antisemitismeDepuis plusieurs jours, je peste contre certaines réactions concernant ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire Dieudonné. Et puis, après avoir tant lu qu’il était urgent de laisser ce sinistre personnage dans l’ombre, je me suis dis que cela valait peut-être la peine d’en dire deux trois mots, tant les arguments que j’ai pu lire me paraissent consternants.

Un geste et des propos nauséeux

Sur Dieudonné, lui-même, que dire qui n’a pas été encore dit ? Ce n’est pas vraiment ma tasse de thé, je me souviens vaguement d’un sketch assez rigolo avec Elie Seimoun où il jouait le rôle d’un contre-maître, cela doit dater d’une quinzaine d’années. J’ai suivi de loin sa « carrière ». J’avais tendance à le mettre dans la même catégorie que Bigart, celles des humoristes pour beaufs. Mais même considérant qu’on a le droit de rire grassement de blagues de caniveau, l’humoriste ne m’a jamais intéressé.

Revenons sur les deux éléments qui agitent le landernau : ses saillies antisémites et la trop fameuse quenelle. La quenelle est un geste douteux. J’admets que son caractère anti-sémite ne soit pas avéré, mais je ris (jaune) de voir certains en faire l’exégèse pour disculper son auteur. J’y vois, moi, clairement, un geste anti-sémite, plus qu’un geste anti-système. Que ce soit l’une ou l’autre des hypothèses [1], on est tout de même très bas. Très bas dans la flatterie des pires instincts humains. Voir ce geste repris par tant de personnes pour manifester leur opposition au « système » (qu’ils seraient d’ailleurs bien en peine de définir), alors que Dieudonné me semble être au contraire de ceux qui savent profiter au mieux dudit système (il est cocasse de noter que son épouse a déposé le nom comme marque), me désespère un peu. Je ne sais sur quoi ce poujadisme des années 2010 peut déboucher et je me méfie grandement des révolutionnaires en herbe qui veulent « raser » un système qui leur serait, soit-disant, par trop défavorables. Et pour faire quoi à la place ?

Quant à l’anti-sémitisme du geste, on rétorque qu’il serait en fait un geste anti-sioniste. Soit. On peut contester la politique d’Israël, condamnable à bien des égards. Mais franchement, qui sait, parmi les afficionados de Dieudonné, ce qu’est le sionisme ? Qui sait la difficulté d’existence même de l’Etat israélien ? Bien peu. Par contre, déverser sa bile contre les juifs, ils savent. Et si ce geste n’était pas anti-sémite – ou s’il ne portait pas en lui, entre autres choses, l’anti-sémitisme – pourquoi verrait-on tant de personnes le pratiquer contre des symboles juifs [2] : le musée de Shoah à Berlin, par Alain Soral, grand ami de Dieudonné et théoricien du FN, devant Birkenau ou devant l’école Ozar Hatorah à Toulouse ?

Bien peu de doutes, selon moi, persistent donc quant à la nature de ce geste. Mais on ne peut être totalement affirmatif. Je peux admettre que ce geste n’a pas été pensé originellement par Dieudonné comme anti-sémite. Mais il l’est devenu. Et par la faute de Dieudonné. Et cela lui permet d’ailleurs d’avoir un pied de chaque côté de la ligne jaune, ligne non encore totalement franchie, vieille technique sans doute empruntée au parrain de son fils.

Et puis, il y a eu les propos tenus dans ses spectacles. Abjects. Que ce soit contre le journaliste Patrick Cohen ou sur le Shoah, inutile de revenir dessus.

Le gouvernement a alors décidé, sous l’impulsion de Manuel Valls, d’essayer d’interdire les spectacles de Dieudonné. Je concède une maladresse du gouvernement – voire un calcul politicien – et je suis assez d’accord pour dire que ce pourra être contre-productif, tant Dieudonné surfe sur la vague de sa soit-disant propre persécution. Mais quoi ? Faut-il ne rien dire ? Faut-il laisser se tenir, en France, aujourd’hui, un spectacle dans lequel un individu se permet de proférer des insanités ? Faut-il cependant, au nom d’une subite sacro-sainte liberté d’expression, accepter des propos honteux et, par ailleurs, condamnables par la loi ? Je ne sais pas qu’elle est la réponse la plus appropriée d’un point de vue juridique, plusieurs points de vue, que ce soit celui de Maitre Eolas ou de l’avocat du MRAP, contestent l’approche du gouvernement. Mais d’un point de vue moral, j’inclinerai plutôt du côté de l’initiative de Manuel Valls.

La défense de Dieudonné

De nombreuses voix dénoncent une atteinte intolérable à la liberté d’expression. C’est le cas de Philippe Bilger. Désolé mais j’ai du mal à voir en quoi la liberté d’expression est atteinte. Dieudonné n’a pas été empêché tant qu’il débitait des blagues grasses, même un peu limites. Mais il sera peut-être empêché demain parce qu’il a délibérément passé les bornes. Je ne m’en émeus pas.

Par contre, je m’émeus de lire depuis 2 semaines de nombreuses réactions émanant de chrétiens ou catholiques revendiqués, qui au nom de la liberté d’expression, qui au nom d’une lutte contre le système, qui au nom du « on lui fait trop de pub », prennent la défense de Dieudonné. N’est pas Voltaire qui veut (par ailleurs pas tellement aimé des cathos) ! Cela m’afflige vraiment. Alors je sais que Manuel Valls est plutôt détesté depuis les manifestations contre le mariage pour tous. Son inflexibilité contre les Veilleurs comparée à sa mansuétude vis-à-vis des Femens ont agacé et choqué, moi le premier. Sa lenteur, voire sa réticence, à dénoncer les dégradations d’église (ou son silence après les dégradations de l’église Ste Odile à Paris) n’augmentent certes pas son aura chez les cathos. Mais de là à soutenir Dieudonné parce que Manuel Valls est contre lui me laisse pantois. Le chrétien doit-il faire sien l’adage « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » ?

Quant aux arguments de dictature (même larvée), ils me font rire. A croire que certains regrettent de ne pas être nés dans l’URSS de Staline ou la Corée du Nord de Kim Il-sung.

On m’a aussi rétorqué que cette agitation servait les intérêts de Dieudonné, que cela lui faisait de la pub. Et alors, où est l’éveil des consciences dont se targuent, avec raison, certains chrétiens engagés ? Ainsi, donc, il serait évident, naturel et sain de dénoncer certaines orientations de la société (sur la filiation, sur la fin de vie, sur la bioéthique), mais il ne le serait pas de dénoncer les propos abjects d’un personnage public ? Où est la cohérence ?

J’ai peur qu’il soit de bon ton, dans certains milieux, de considérer que l’anti-sémitisme n’est plus d’actualité ou, pire encore, que ce n’est pas si grave. Dommage que ce discours que je croyais circonscrit à l’extrême-droite, même catho, soit également de mise dans des milieux plus modérés. Comme une Dieupenisation des esprits.

Est-ce qu’un chrétien peut se prêter à cela ? Je laisse, pour finir, la parole à Mgr Vingt-Trois dont la déclaration m’a rasséréné :

L’antisémitisme est un poison, qui n’est pas simplement une agression contre les juifs, mais une agression qui concerne l’humanité entière. Car quand on attaque le juif parce qu’il est juif, on touche à quelque chose qui est au cœur de la révélation judéo-chrétienne, de même que quand on attaque un chrétien parce qu’il est chrétien. Et on ne doit pas laisser se développer et se banaliser les caricatures, la dérision, la provocation. C’est un même combat qui doit être mené sur tous les terrains.

  1. il est d’ailleurs probable que ces 2 hypothèses ne soient pas exclusives l’une de l’autre []
  2. tapez « quenelle auschwitz » sur google, vous serez édifié []