Une de Sud Ouest du 3 avril 2013

Une de Sud Ouest du 3 avril 2013

J'avais prévu un autre billet, mais, actualité oblige, celui-ci sera consacré à l'affaire Cahuzac.

Inutile de revenir en détail, l'essentiel se résume en quelques mots : un homme, riche, a ouvert un compte en Suisse dans les années 1990, afin d'échapper au fisc. Quelques années plus tard, il est nommé ministre du budget, unanimement reconnu pour ses qualités (certains en faisaient le futur premier ministre). Six mois après sa nomination, Mediapart affirme détenir les preuves qu'il a un compte en Suisse, transféré à Singapour dans les années 2000. Le ministre nie, affirme les yeux dans les yeux, la main droite sur le coeur, qu'il n'a jamais détenu de compte à l'étranger. L'étau judiciaire se resserre, il démissionne puis, le 2 avril 2013, avoue avoir menti.

Je n'éprouve aucune espèce d'indulgence pour cette classe d'hommes politiques. Avoir des responsabilités publiques suppose d'être exemplaire. Permettez-moi de vous renvoyer à un de mes billets publiés lors l'affaire DSK, billet dans lequel je parlais de morale. Vous savez, ce mot que tout le monde fustige (surtout quand elle est qualifiée de catho), ce mot qu'on accole souvent aux mots "ringard", "conservateur", "rétrograde", mais aussi "populiste", "pétainiste", voire "fasciste".

Les actes de Jérôme Cahuzac sont très graves. Ses mensonges encore plus. Ils vont accréditer la thèse du "tous pourris" et faire le lit des extrêmes. Plus grave sans doute, il y a ce lien qui se distend, chaque jour un peu plus, entre les citoyens (j'allais dire le peuple) et les hommes politiques.

Les actes du citoyen Cahuzac planquant son fric en Suisse ne sont pas reluisants. D'autant plus, allais-je dire, pour un homme se revendiquant de gauche (l'impôt n'est-il pas l'outil principal d'une certaine équité sociale ?). Mais est-il le seul dans ce cas ? Sans doute pas, et je gage que certains hommes politiques aujourd'hui doivent frémir d'être les prochains sur la liste.

Ses mensonges éhontés, répétés avec tant d'assurance et une certaine arrogance, donnent évidemment du grain à moudre aux amoureux de la vertu. Si le citoyen que je suis ne peut que porter un jugement très sévère sur ces mensonges, le chrétien que j'essaye d'être doit au moins tenter de pondérer certains points de vue.

Hier, dans son billet d'aveu, J. Cahuzac a demandé pardon. On peut n'y voir qu'un énième calcul d'un homme habitué à se jouer des autres. Je veux y voir, sans angélisme de ma part, autre chose : un homme qui sait qui a menti, qui sait qu'il va être démasqué, qui n'a plus d'échappatoire et qui prend conscience de son erreur. [1]  

Regardons les fautes de Jérôme Cahuzac pour ce qu'elles sont : des fautes largement partagées par tout le monde. Et, finalement, qu'est-ce qui peut bien inciter les hommes politiques à être vertueux, quand chacun fait ses petites combines dans son coin ou que tel ou tel homme politique est réélu sans problème, nonobstant ses turpitudes, parce qu'il est sympathique ou qu'il est un enfant du pays ? Nous avons tous notre part de responsabilité.

De quoi parle-t-on ? Des magouilles pour ne pas payer d'impôts ? De l'avidité au gain ? Des petites entourloupes de tous les jours pour s'absoudre de payer l'impôt, les taxes et autres sommes qu'on juge indues ? Certes, on parle ici de 600.000 euros. Certes, tout le monde n'est pas ministre. Mais je crois volontiers que la vertu s'applique aussi dans les petites choses et qu'on n'est pas dû à l'exemplarité uniquement à partir d'une certaine somme ou fonction

Les mensonges. J. Cahuzac explique qu'il a été pris dans la spirale du mensonge. Qui peut dire n'en avoir jamais été victime aussi ? Qui peut prétendre ne s'être jamais empêtré dans ces petites distorsions avec la vérité ? Là aussi question d'échelle. Mais avant de fustiger cet homme, que chacun se pose la question de sa propre observance de la vertu.

Enfin, le pardon. J'ai été touché par ses aveux. J'ai trouvé d'ailleurs assez courageux de demander pardon et faire amende honorable et je m'en suis fait écho sur Twitter. Il y a finalement assez peu d'exemples d'homme politique reconnaissant sa faute et demandant pardon (du moins en France).

Jibitou
Au delà des faits graves commis par @J_Cahuzac, je salue le courage de cet homme qui a osé demander "pardon". Si rare et si difficile.
03/04/13 08:44

On m'a rétorqué (sur Facebook) que c'était facile de demander pardon après avoir commis une telle faute.

Non, ce n'est pas facile de demander pardon. Jamais. J'en sais quelque chose. Que ce soit au travail, en famille, en voisinage, reconnaître ses propres erreurs, ses fautes et demander pardon est même une des choses les plus difficiles à faire.

Et puis, si un chrétien ne croit pas au pardon (en jugeant qu'on s'absout à peu de prix), ni à la miséricorde, à quoi croit-il ? Jésus nous a enseigné une magnifique parabole, celle de l'enfant prodigue (à lire dans saint Luc, chapitre 15, versets 11 à 32). L'enfant prodigue s'est joué de son père, il a dilapidé son bien, il l'a laissé tomber. Mais quand il revient, plein de contritions, le père l'accueille et lui accorde le pardon.

Il y a le jeu politicien qui vise à tirer profit de cet événement. Soit.

Mais de grâce, n'accablons pas l'homme accablé parce qu'il a voulu échapper à sa conscience et qu'il ne le peut plus. Jérôme Cahuzac va vivre des heures douloureuses. Bien sûr, il faut que justice passe. L'homme politique est mort hier. Mais ne soyons pas de ceux qui contribueront à faire mourir l'homme.

 

 


Addendum du 4 avril 2013

J'ai vu hier soir tardivement l'intervention entre deux portes de François Hollande. Il a parlé de morale républicaine. Le mot n'est finalement peut-être pas aussi désuet que je ne le crois. Reste à définir ce qu'on entend par "républicaine".

 

  1. Cette histoire de mensonge me fait penser, toute proportion gardée, à une autre histoire de mensonge, celle de Jean-Claude Romand qui passa sa vie à mentir, à faire croire ce qu'il n'était pas. Il s'était inventé un personnage. Mais la réalité rattrape souvent la fiction. Quand il a compris qu'il allait être découvert, plutôt que d'oser affronter le regard de sa femme, de ses enfants, de ses parents, et de leur demander pardon, il préféra les tuer. []