Ce passage que l’on trouve dans l’évangile de saint Jean [1] au chapitre 8 est, quoique très court, assez connu. C’est l’un de mes préférés.

Quant à Jésus, il alla au mont des Oliviers.
Mais, dès l’aurore, de nouveau il fut là dans le Temple, et tout le peuple venait à lui, et s’étant assis il les enseignait.
Or les scribes et les Pharisiens amènent une femme surprise en adultère et, la plaçant au milieu,
ils disent à Jésus :  » Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère.
Or, dans la Loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Toi donc, que dis-tu ?  »
Ils disaient cela pour le mettre à l’épreuve, afin d’avoir matière à l’accuser. Mais Jésus, se baissant, se mit à écrire avec son doigt sur le sol.
Comme ils persistaient à l’interroger, il se redressa et leur dit :  » Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette le premier une pierre !  »
Et se baissant de nouveau, il écrivait sur le sol.
Mais eux, entendant cela, s’en allèrent un à un, à commencer par les plus vieux ; et il fut laissé seul, avec la femme toujours là au milieu.
Alors, se redressant, Jésus lui dit :  » Femme, où sont-ils ? Personne ne t’a condamnée ?  »
Elle dit :  » Personne, Seigneur.  » Alors Jésus dit :  » Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, désormais ne pèche plus.  » (traduction Bible de Jérusalem)

 

Le contexte

Jésus a beaucoup parlé, beaucoup enseigné. Il est certain que les évangiles n’ont retranscrit qu’une partie de ses propos, les plus importants et ceux qui avaient une portée catéchétique. Ce jour-là, comme tant d’autres sans doute, il enseigne au Temple, lieu dont les évangiles nous racontent qu’il en a chassé les vendeurs. Il faut donc imaginer Jésus enseignant cette foule de gens venus à lui pour apprendre qui est Dieu et ce qu’est le royaume de Dieu. S’imaginaient-ils qu’ils allaient recevoir la plus belle des leçons concernant le coeur de ce qu’est le message de l’évangile ?

Des pharisiens et des scribes interpellent donc Jésus, pour tenter de le prendre en défaut. Les pharisiens, dont le comportement est si souvent fustigé par Jésus, observent la loi juive avec rigueur, préférant la loi à l’esprit de la loi. On se rappelle leurs interpellations concernant le non jeûne des disciples de Jésus ou la non observance stricte du Sabbah.

Que dit la loi juive concernant l’adultère ? Le lévitique est très clair : les couplables doivent mourir.

L’homme qui commet l’adultère avec la femme de son prochain devra mourir, lui et sa complice. (Lv, 20:10)

Le deutéronome précise que la lapidation doit être appliquée :

Dt 22:22- Si l’on prend sur le fait un homme couchant avec une femme mariée, tous deux mourront : l’homme qui a couché avec la femme et la femme elle-même. Tu feras disparaître d’Israël le mal.
Dt 22:23- Si une jeune fille vierge est fiancée à un homme, qu’un autre homme la rencontre dans la ville et couche avec elle,
Dt 22:24- vous les conduirez tous deux à la porte de cette ville et vous les lapiderez jusqu’à ce que mort s’ensuive : la jeune fille parce qu’elle n’a pas appelé au secours dans la ville, et l’homme parce qu’il a usé de la femme de son prochain. Tu feras disparaître le mal du milieu de toi. (DT 22:22-24)

Ainsi les pharisiens essayent-ils de piéger Jésus en lui amenant une femme adultère. Il est de prime importance de noter que les pharisiens n’amènent pas les deux coupables (ils étaient forcément deux !), mais seulement la femme. Belle exemple de pharisianisme ! Jésus aurait pu d’ailleurs le leur faire remarquer, et je gage qu’ils auraient été bien embêté d’amener l’homme coupable. Mais le discours et l’attitude de Jésus se situent bien au-delà de ça : Jésus n’est pas venu pour une application stricte de la loi, mais pour témoigner de l’amour du Père envers tous les hommes.

Donc quand les pharisiens disent : « Or, dans la Loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Toi donc, que dis-tu ?« , ils profèrent un mensonge.

 

L’attitude de Jésus

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Le Christ et la femme en flagrant delit d’adultere

Jésus a une attitude surprenante de prime abord : il se tait. Lui qui était en plein enseignement se tait, alors qu’on l’interpelle ! Il se tait et se baisse pour écrire sur le sol. Il se baisse. Il choisit le silence, non pas par peur ou couardise, mais pour casser la spirale de la haine et de la violence.

Je crois en effet volontiers – mais cela n’est pas dit dans ce passage – que cette scène a dû être violente. Des hommes, passablement énervés par Jésus, trouvent une femme en flagrant délit d’adultère et décident de l’amener à Jésus : je n’imagine pas que ce fut fait dans la douceur et la gentillesse. Cette dynamique belliqueuse est cassée par le silence de Jésus.

Le silence, cela interpelle aussi, parfois bien plus que la répartie ou l’invective. On se rappelle que Ponce Pilate fut étonné du silence de Jésus quand ils l’ont interrogé avant sa condamnation [2].

Jésus se tait, mais les pharisiens veulent absolument une réponse, pensant sans doute pouvoir facilement « coincer » Jésus.

Alors Jésus se relève. Et, en guise de réponse, les renvoie à eux-même : « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette le premier une pierre ! » Jésus, non seulement se permet de ne pas répondre à leur question, mais les enjoint à appliquer eux-même la loi. Puisque c’est la loi de Moïse, qu’ils l’appliquent ! Où est le problème ? Le problème, c’est que la loi de Moïse dit aussi bien des choses sur la pureté intérieure et sur les fautes. Alors que faire ? Appliquer la loi uniquement pour les autres, les femmes adultères (en oubliant opportunément les hommes), les buveurs, les fêtards, ceux qui ne respectent pas le jour saint ? Ou s’astreindre, soi-même, aussi, à appliquer cette loi ? Et qui peut dire qu’il applique la loi sans faute, sans enfreindre la moindre petite règle ?

Et Jésus se rabaisse.

Je voudrais faire un aparté sur ce mouvement de Jésus. Il s’abaisse une première fois pour apaiser tout le monde. Il n’est pas là pour ajouter haine ou violence. Il n’est pas là non plus pour discourir sans fin sur telle ou telle règle [3]. Puis il se relève pour parler à ses détracteurs, montrant par là l’intérêt qu’il leur porte. Puis, les ayant enjoint à lancer la première pierre, il se rabaisse : il ne veut pas interférer, il les laisse libre. Ils pourraient les toiser, leur manifester sa supériorité. Non, il s’abaisse. Puis se redressera pour parler à la femme adultère.

Ce mouvement du Christ durant cet épisode reflète l’attitude de Dieu vis-à-vis des hommes. Dieu ne s’impose pas, mais quand on l’interpelle, il se met à notre hauteur… 

 

La femme adultère

La dernière partie de cette séquence a lieu entre la femme prise en flagrant délit d’adultère et Jésus. Les pharisiens sont partis. Lancer la première pierre aurait signifié qu’ils se croyaient sans péché, ce que leur orgueil leur interdisait de manifester (même s’ils se croyaient supérieurs aux autres). Rester sans rien faire aurait été humiliant. Alors ils partent et Jésus reste seul avec la femme.

Imagine-t-on les tourments de cette femme, croyant sa dernière heure venue ? Elle a commis une faute, elle est prise sur le fait, elle est amenée, sans doute vigoureusement, en place publique. On l’amène à un certain Jésus. Le connaissait-elle avant, au moins de réputation ? Peut-être puisqu’elle lui dit Seigneur, marquant par là sa déférence envers lui.

Quel retournement de situation ! Jetée à la vindicte populaire, elle se retrouve seule face au Seigneur qui ne la condamne pas ! Jésus, face à cette pécheresse, lui redonne toute sa dignité. D’abord, il s’adresse à elle en lui disant : « Femme ». On se rappelle que c’est par ce vocable que Jésus a appelé sa mère aux noces de Cana. Il est signe de respect. En un mot, en un regard, il délivre cette femme de sa faute, il ne l’enferme pas dans son péché. Il fait mine ensuite de s’étonner : Quoi ? Ceux qui étaient si vindicatifs il y a un instant ne t’ont pas condamné ? Mais où sont-ils ?

Et bien, puisque personne n’a condamné cette femme, Jésus non plus ne la condamne pas. Ne nous méprenons pas sur le sens du propos de Jésus et ne pensons pas un instant que si les pharisiens avaient lancé la première pierre, Jésus leur aurait emboîté le pas. Quand Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas », il montre d’une part qu’il épouse notre humanité sans se mettre au-dessus des autres (lui, pourtant sans péché, ne condamne pas), d’autre part qu’il n’est pas venu pour faire appliquer une loi morale vide de sens. Or c’est bien dans cette logique qu’étaient les pharisiens.

Après avoir montré à cette femme qu’elle restait digne, Jésus lui dit : « Va ». Va. Que de choses dites en un mot ! Va, continue ta vie, continue à avancer, ne reste pas engluée dans ton passé, ne reste pas prisonnière de ta faute. Ce « Va », c’est une délivrance et une renaissance.

Et pour finir, Jésus lui demande de ne plus pécher. Contrairement à ce qu’on peut lire parfois, Jésus n’a pas cautionné l’adultère. Il rappelle à la femme qu’elle a bien commis une faute et qu’il lui revient désormais de ne plus y tomber.

L’Eglise explique à loisir que nul pécheur n’est confondu avec son péché. Que la miséricorde de Dieu est sans limite. Que Jésus est venu apporter la vie et nous délivrer du péché. Cet épisode de la femme adultère le démontre de manière éclatante.

 

Et pour aujourd’hui ?

Combien de fois ai-je confondu le pécheur avec sa faute ? Combien de fois ai-je moi aussi condamné en croyant bien faire (c’est-à-dire en appliquant la loi) ?

Condamner, c’est enfermer l’autre dans sa faute, c’est l’exclure de ma vie, c’est lui dire que je suis supérieur à lui. C’est tout le contraire de ce que je dois être. Moi, chrétien, je dois – malgré mes limites – libérer l’autre, l’inclure et me mettre à son niveau.

Puissent ces paroles « Moi non plus, je ne te condamne pas » être miennes. Ce serait une belle conversion…

  1. Il est possible, voire probable, que ce passage ait été rédigé par saint Luc : il s’insérerait alors après le verset 38 du chapitre 21 de son évangile []
  2. Voir Ma, 27:13-14 []
  3. Les pharisiens auraient pu tout aussi bien l’interpeler sur les règles écrites dans le Deutéronome []