Hier, nous fêtions les saints. Tous les saints. Pas uniquement ceux, d’ailleurs, qui ont été canonisés par l’Eglise. Tous ceux, anonymes, humbles, qui ont eu des parcours lumineux.

Aujourd’hui, nous fêtons les morts. Ceux qui nous ont quittés et que nous avons aimés. Les autres aussi du reste.

Alors, en mémoire, et en prières pour eux – j’ose d’ailleurs, chère lectrice, cher lecteur, les confier à votre prière -, je vais vous parler de mes morts.

Mon grand-père Paul, que j’ai peu connu, dont il ne me reste que deux ou trois images un peu floues que j’arrive à extirper de ma mémoire. Il est mort trop tôt, ou alors c’est peut-être moi qui suis né trop tard. Mais ces deux ou trois images sont des images heureuses. C’est bien.

Mon grand-père Louis. Mon vrai premier chagrin. J’avais 9 ans. Interdit de cérémonie et de cimetière, j’ai vécu son enterrement par procréation. En plus de voir ma mère pleurer, j’ai vraiment compris le funeste de l’événement en voyant ma grand-mère arriver de noir vêtue, comme jamais je ne l’avais vu auparavant. Je pleurais en regardant les nuages, là où il était. Je me souviens, encore aujourd’hui, des bons moments passés avec lui. Quand il m’emmenait promener ou qu’il me faisait conduire sur ses genoux. Des moins bons aussi. Ceux qu’on regrette. Mais j’étais jeune.

Son épouse, Jeanne, ma grand-mère. Je pourrais écrire un livre sur elle. Son influence sur la famille fût énorme. Ecrasante. Et si néfaste. Si souvent. Mais enfin, un lien aussi fort, même entâché de tant de noirceurs ne se gomme pas comme ça. Il y eut aussi de bonnes choses. Elle est morte, paisiblement, dans une unité de soins palliatifs [1]. J’étais à côté d’elle lors de son dernier soupir. Je lui tenais la main.

Mon autre grand-mère, elle aussi prénommée Jeanne. Grand-mère gâteau, dans tous les sens du terme. Que j’étais si heureux de retrouver dans la campagne nîmoise. C’est avec elle que j’ai nourri les lapins et les poules. Que je les ai tués aussi. Elle avait un regard sur la vie totalement emprunt de naturalisme. Les chiens ne font pas des chats, disait-elle souvent. J’ai pu lui parler de vive voix deux jours avant son décès. Et je me souviens de la veillée funèbre dans sa chambre. Seul avec elle, mais avec le Christ qui était là, j’ai rarement vécu un moment aussi paisible.

Mon ami Gilles. Mon copain. Celui avec qui j’ai partagé les affres et les joies de la vie étudiante. Avec qui je discutais jusqu’à plus d’heures. Celui avec qui j’ai traversé d’est en ouest et du sud au nord les Etats-Unis, dans un van pourri. Celui qui était en recherche permanente, qui a tant tâtonné, qui avait fini par rejoindre un mouvement spirituel un peu douteux. Par amour d’une femme et par soif spirituelle. Celui qui est mort à 30 ans sur une route de Californie, renversé par une voiture qui n’a pas vu son vélo « couché ». Nous étions alors loin l’un de l’autre et plus tout à fait en phase. Mais l’annonce de son décès par email par un de ses collègues m’a renversé. J’ai tant de fois pleuré. Et je ne peux plus écouter « Jojo » de Brel tout à fait de la même manière depuis.

Mon ancien collègue Roger avec qui j’ai travaillé pendant presque 10 ans. Un cancer l’a emporté en 18 mois, en pleine quarantaine. Je le remercie encore, au détour d’une réunion qui finit plus tôt que prévue et qui nous laissa un peu de temps (chose si rare), de m’avoir parlé de sa maladie, de ses traitements. Il raisonnait en scientifique. Il essayait d’expliquer tout rationnellement. Il semblait si sûr de s’en sortir ! J’ai appris qu’il avait pas mal souffert dans les derniers temps, ceux que les collègues ne vivent généralement pas. Une dernière conversation avec lui m’avait préparé au pire. Je ne reconnus pas sa voix, qui semblait être déjà d’outre-tombe. Sa pertinence d’analyse me manque (professionnellement). Et je n’oublie pas cette soirée à Rome durant laquelle il nous guida pour une visite nocturne merveilleuse.

Un autre collègue, Pierre. Pas un ami, mais un collègue avec qui j’aimais discuter : rugby, politique, météo. Mort dans un accident effroyable quelque part vers Carcassonne. Il aurait dû prendre l’avion. Mais les grèves ce jour-là l’ont incité à prendre la voiture avec un de ses collègues amis. Sa vie s’est jouée à quinze secondes. La messe de funérailles fut magnifique de dignité. Dignité de sa femme et de ses filles, dignité du prêtre qui laissa libre cours à l’émotion avant de nous inciter à nous tourner vers le Christ, dignité de l’équipe pastorale qui anima la messe. J’aimais écouter le Requiem de Mozart. J’ai compris ce jour-là le génie de ce compositeur.

Bernard, prêtre, d’une humanité rare. Il avait réussi à mettre en pratique l’exigence de l’amour du prochain. Ses conseils me sont toujours précieux, parce qu’imprégnés de paix et d’amour.

Elie-Pascal, dominicain. J’ai rarement rencontré une personne aussi cultivée, à l’élocution aussi précise. Il garda toujours une part de mystère. Sa mort le prit encore jeune, dans la cinquantaine. Quand nous avons osé lui parler de ce moment fatidique quelques 3 mois avant sa mort, il nous dit avec conviction, sérénité et joie : « Voir le Christ, voir le Christ. Je n’attends que cela ». Et c’est parce que ces paroles furent prononcées de cette façon-là qu’elles résonnent encore en moi.

Quelle mort ne laisse pas de blessure plus ou moins profonde ? Que d’incompréhension aussi.

Mais, convaincu d’un après merveilleux, j’ai vraiment au fond de moi l’espérance de les retrouver un jour ….

  1. J’ai évoqué son passage à Jeanne-Garnier ici []