Seuls les poissons morts nagent avec le courant (Proverbe alsacien)

 

Suivisme et réflexion

L'époque (formidable) que nous vivons aujourd'hui, quand elle ne l'impose pas, incite à suivre les modes, les tendances. Aujourd'hui, encore plus qu'hier, et sans doute moins que demain, il faut être "in", être moderne, être en phase avec son temps. Et tandis que cette société promeut une apparente liberté de l'homme ("je fais ce que je veux, quand je veux, où je veux"), l'homo modernus du XXIème siècle n'en est pas moins prisonnier de la bien-pensance ambiante [1].

Bien sûr, la société octroie malgré tout quelque valeur à la spécificité, surtout quand cela permet d'augmenter les échanges commerciaux. Il est de bon ton d'avoir le tee-shirt que personne n'a, la voiture ou la télé dernier cri que le voisin va jalouser. Mais ces singularités ne doivent surtout pas avoir cours dans le domaine de la pensée.

Non, aujourd'hui, interdit de penser autrement que comme il se doit. L'effet de masse, décuplé par la logorrhée télévisuelle, subtilement orchestrée par les groupes de lobby, écarte, sournoisement, toute dissonance.

A l'heure où le monde occidental vit une grave crise financière, économique et éthique (mais tout n'est-il pas lié ?), la société française est amenée à faire des choix. Des choix de société justement. Que ces choix soient initiés directement par nos gouvernants ou qu'ils éclosent sous la pression de revendications particulières, peu importe. Il va falloir trancher. Nous allons devoir trancher. Nous tous : cathos, musulmans, athées, petits, grands, maigres, …

Malheureusement, ces choix, qui devraient être sous-tendus par un débat entre toutes les familles de pensée, sont de fait phagocytés par une partie de la population qui tente – avec un certain succès – d'imposer ses points de vue selon un mode opératoire assez rodé :

1) on décrète que tel fait sociétal doit être maintenant légalisé ;

2) on valorise au maximum, on positive, on dit que c'est un progrès pour l'humanité, qu'une démocratie moderne digne de ce nom ne saurait être en retard sur ce point, tout en gommant, bien sûr, tout aspect négatif ;

3) on rigardise, au nom du progrès salvateur, toute opposition, les opposants pouvant même se voir nier le droit de s'exprimer.

Nous en avons eu un exemple criant avec la désormais fameuse prière du 15 août [2] .La CEF, par l'entremise de son président le cardinal Vingt-Trois, a proposé une prière universelle. Ce fut une proposition. Certains prêtres ou équipes paroissiales ont d'ailleurs refusé de la lire. C'est une prière. Eh oui, à tous ceux qui ne connaissent pas bien la religion catholique, sachez qu'un catho, ça prie. Avec plus ou moins de ferveur, avec plus ou moins de constance, mais ça prie. Un catho parle à Dieu. C'est Jésus qui nous l'a dit (qu'on pouvait, qu'on devait prier). Bref, pas de quoi fouetter un chat.

J'admets que si les programmes de TF1, F2 et M6 avaient été interrompus le 15 août, juste avant le journal de 13h ou de 20h, pour diffuser ce message, j'aurais alors compris les réactions indignées quant à l'atteinte (intolérable) à la laïcité, et tutti quanti. Mais là, une petite prière de rien du tout, lue dans la pénombre des églises, là où tout laïc peut aller mais où les laïcistes ne vont pas.

Or cette prière a heurté certaines âmes sensibles. Oh, ce n'est pas la demande de plus de solidarité et de générosité qui a posé problème, tout le monde est pour (sauf si cela passe par une augmentation des impôts). Ce n'est la question sur la fidélité des époux, tout le monde se fout de la fidélité aujourd'hui (sauf quand une carte est fournie par le commerçant).

Non, ce qui a heurté les bien-pensants, c'est la demande à Dieu que "les enfants cessent d'être les objets des désirs et des conflits des adultes pour bénéficier pleinement de l'amour d'un père et d'une mère". Le gros mot a été lâché : un père et une mère. Ce n'est plus in. C'est dépassé. Faites le test autour de vous : observez comme les gens sont empruntés pour dire ce qui est pourtant une évidence. Peur de ne pas être dans la mouvance ? Peur d'être taxé d'homophobie [3] ?

 

Nager à contre-courant sans se noyer

L'Église est clairement, de plus en plus, à contre-courant. Je crois que c'est une chance, à la fois pour elle-même et pour la société.

L'Église est à contre-courant quand :

– elle dénonce les effets néfastes de l'ultra-libéralisme, en même temps que ceux, non moins néfastes, du communisme et de ses succédanées;

– elle déclare que la fidélité et la continence ne vont pas à l'encontre de la lutte contre le sida, bien au contraire ;

– elle affirme, sereinement, que la vie, que toute vie, a un prix infini, qui dépasse l'homme et que l'homme ne peut s'arroger le droit d'y attenter (que ce soit par manipulation ou par suppression) ;

– elle dit – quelle audace ! – qu'un enfant a, non seulement besoin, mais aussi droit à un père et une mère.

Vous remarquerez, qu'hormis lorsqu'elle dénonce l'ultra-libéralisme (et encore), elle est vilipendée et traitée de rigarde. On l'accuse de tous les maux, de tout et son contraire : de favoriser la mort dans un cas, de ne pas la permettre dans d'autres.

Ces derniers mois ont montré cette évolution des relations entre la société et l'Église. D'un côté, une société de plus en plus tournée vers l'hédonisme, se regardant le nombril, donnant prise à tous les désirs et revendications exprimés. De l'autre, une Église (du moins en France) qui affirme, bien plus qu'il y a 10 ou 15 ans, ce à quoi elle croit. [4]

 

Etre minoritaire condamne-t-il à se taire ?

L'Église est aujourd'hui minoritaire, beaucoup s'en réjouissent, certains s'en alarment. Ce n'est certes pas sa vocation. L'Église aspire à rassembler le plus de monde possible, d'aller bien au-delà de son cercle de fidèles. Mais j'ai le sentiment que l'Église ne s'est pas encore totalement remise de sa perte d'influence. Je vais même plus loin : je crois même qu'elle n'en a pris conscience que récemment. Partant de là, elle réagit, car elle sait que le terrain "idéologique" ne lui est plus favorable. Et cette réaction étonne ou agace. Elle étonne ceux qui pensaient qu'elle n'existait plus. Elle agace ceux qui voudraient qu'elle n'existât plus.

Je suis heureux que l'Église de France se montre, fasse entendre sa voix. Prenons le cas du mariage homosexuel. Certains disent que l'Église n'a pas à se mêler du mariage civil, que la République ne saurait prendre l'avis d'une religion. Mais la question du mariage dépasse largement celle du seul mariage à la mairie. Notez d'ailleurs comment on est passé de la revendication du mariage à celle de l'adoption, les deux étant désormais indissociables.

Comme les blogeurs Koz et Charles Vaugirard l'ont écrit, l'Église est dans son rôle en se faisant entendre et qu'importe finalement que les ayatollahs de la laïcité s'en émeuvent.

 

Une chance ?

Être à contre-courant me plait bien finalement. Faire partie d'une Église qui refuse le suivisme, les modes de pensée – tout en s'amenant à réfléchir constamment à la marche du monde – me semble aussi honorable que d'être de ceux qui sont "pour" sans savoir pourquoi.

Mais être à contre-courant n'est pas non plus une vocation en soi et ne doit pas être une posture intellectuelle. Et ce n'est pas celle de l'Église. Il y a des professionnels du "contre" [5] qui dézinguent tout ce qu'on leur propose, L'Église n'est pas dans ce schéma. Elle a pour elle des siècles de réflexion sur l'homme. Le pape Paul VI, dans l'encyclique Populorum Progressio, écrivait :

Experte en humanité, l'Église, sans prétendre aucunement s'immiscer dans la politique des État, "ne vise qu'un seul but: continuer, sons l'impulsion de l'Esprit consolateur l'œuvre même du Christ venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité, pour sauver, non pour condamner, pour servir, non pour être servi"

Oui, L'Église peut se prévaloir d'une certaine expérience en matière humaine. Balayer d'un revers de main ce qu'elle dit est non seulement insultant mais aussi crétin.

L'Église de France a connu la puissance : des prêtres et des fidèles nombreux, un lien étroit avec le pouvoir, une influence forte sur la société. Faut-il regretter ce temps-là ? Je ne sais pas. Oh certes, ce devait être confortable d'être du côté du pouvoir, d'être du côté de ceux qui décident, d'être dans le courant. Mais n'était-ce pas un trompe-l'oeil ? Est-ce que promouvoir et vivre l'évangile ne nous conduit pas inexorablement à être à contre-courant ? Comme cela est écrit dans saint Jean (Jn, 15, 19) :

Si vous étiez du monde, le monde aimerait son bien ; mais parce que vous n'êtes pas du monde, puisque mon choix vous a tirés du monde, pour cette raison, le monde vous hait.

La difficulté du chrétien est là : être dans le monde (que je trouve merveilleux à bien des égards) sans être du monde.

Vouloir orienter le courant tout en sachant qu'on sera le plus souvent à contre-courant.

La chance pour le chrétien d'aujourd'hui, peut-être, est de revenir aux fondamentaux de sa foi. La chance pour la société est, peut-être, d'avoir face à elle une Église Catholique débarrassée enfin du pouvoir et qui peut dire, sereinement, ce en quoi elle croit : l'homme est un enfant de Dieu !

  1. Ce fut aussi le cas à d'autres époques (toutes ?), à une différence près : on dénie le fait que ce soit une des tares de notre société []
  2. Il est tout de même savoureux qu'une simple prière ait pu être autant commentée par tous les chantres de la laïcité []
  3. Cette prière a été considérée par certains comme étant un terreau pour l'homophobie []
  4. Par exemple, les Points Non Négociables, exprimés durant la campagne présidentielle 2012 []
  5. On les trouve souvent aux extrêmes de l'échiquier politique []