On joue beaucoup avec les mots. On joue beaucoup sur les mots. Ceux qu’on utilise, par exemple, pour éviter de parler de l’euthanasie. On parle alors de dignité. De droit à mourir. On associe les deux pour rafler la mise, pour adoucir la potion, pour pouvoir se targuer de sondages favorables, si favorables qu’ils en sont fort peu crédibles.

Il y a peu, François Hollande a visité une unité de soin palliatif à Rueil-Malmaison et a nommé une commission. Une de plus diront certains. Une de trop dit Jean-Luc Romero qui voudrait une loi maintenant. Car lui veut que l’assassinat soit légalisé au plus vite [1].

Cette commission est présidée par Didier Sicard, qui n’a pas l’heur de plaire à JL Romero. D’abord, D. Sicard est médecin et JL. Romero ne veut pas que les médecins s’en mêlent car, dit-il, ce n’est pas une question médicale. Oui, vous avez bien lu : la question de la fin de vie, celle de prendre la décision d’abréger une vie, celle non moins difficile d’injecter dans le corps une substance létale n’est pas une question médicale. On voit comment M. Roméro veut éviter que les médecins nous disent comment ils pourront concilier le serment d’Hippocrate (« Je ne provoquerai jamais la mort délibérément. ») avec l’euthanasie légalisée.

Donc, mauvais point à François Hollande qui a commis l’erreur de nommer un médecin à la tête de cette commission. C’est vrai qu’un boulanger ou un plombier aurait été plus pertinent.

Deuxième erreur du président : Didier Sicard serait proche des catholiques. Le communiqué de M. Roméro est à ce titre amusant. Il écrit que « la fiche Wikipédia indique qu’il est proche de la théologie morale catholique ». J’ai ouvert la fiche Wikipédia en question. Cette proximité a en fait été énoncée par Pierre-André Taguieff, mais dans un contexte et dans des termes non précisés. Bref, on essaye habilement de jeter le soupçon sur cet homme (l’interview qu’il a donnée au Monde montre qu’il est pondéré) car, bien sûr, être proche de la théologie morale catholique, c’est le discrédit assuré.

Donc pour résumer, M. Roméro dénie au « médical » et au « religieux » de dire ce qu’ils ont à dire. Pourtant, s’il est bien un moment de la vie où se mêlent souvent le médical et le spirituel, c’est bien celui de l’approche de la mort. Mais de cela, le président de l’ADMD le refuse car cela doit être l’affaire des citoyens !

L’ADMD et son président se drapent dans de beaux discours mais qui, dès que le débat aura lieu, permettra de mettre à jour des visées sans doute moins glorieuses. On en voit les prémisses dans cet article du journal de Saône-et-Loire, dans lequel M. Stéphane Bernoud, le délégué départemental de l’ADMD fait part de son impatience, mais dans lequel on instille une autre donnée du problème : celui du coût de la dépendance. Car l’euthanasie, ça a notamment toutes les vertus (compassion, atténuation de la souffrance, choix de sa mort, etc) mais elle en a une autre qui pourrait finalement mettre tout le monde d’accord : elle est une solution à un problème économique. Qu’elle soit bien peu morale importe peu, pourvu qu’elle soit légale.

Il y avait le mercredi 18 juillet un débat sur RMC sur l »euthanasie avec comme invités, entre autres, Tugdual Derville, président de l’Alliance VITA et J.L. Romero. Ce dernier prend appui sur la loi qui existe en Belgique depuis 10 ans, affirmant même qu' »on [y] meurt bien, qu’on [y] meurt mieux ». (voir le podcast à partir de la 41′).

Qu’en est-il réellement de cette loi belge ?

 

Le bilan en Belgique après 10 ans

L’Institut Européen de Bioéthique, qu’on ne peut taxer d’accointance avec la théologie morale catholique, ni avec le corps médical, a publié récemment un dossier sur les 10 ans d’application de la loi en Belgique. Le dossier, disponible ici, est court et très facile d’accès. Il est surtout intéressant car il contredit pas mal d’affirmations de l’ADMD et de M. Roméro.

L’incitation de la loi

On argue souvent en pareil cas que la loi permettra de résoudre quelques cas particuliers, extrêmement douloureux et humainement délicat. Hors il est évident que rendre légal un acte fait sauter une barrière morale. Ainsi, on est passé en Belgique de 235 cas d’euthanasie en 2003 à plus de 1000 en 2010 (soit 23% d’augmentation par an pendant 7 ans). Corrélé sans doute à ce premier chiffre, dans 8% des cas, la mort n’était pas prévisible à brève échéance, celle-ci étant définie comme intervenant dans les prochains mois (soit 80 personnes).

Une commission de non-contrôle

Pour faire passer la loi, on nous assure que toutes les garanties seront prises et que, notamment, une commission de contrôle veillera à la bonne application de la loi. Celle-ci a été mise en place en Belgique « pour rassurer l’opinion publique« . Je serais plus brutal en disant « pour donner bonne conscience à tout le monde ». Comme « cette Commission opère un contrôle a posteriori sur le respect des conditions et des procédures prévues par la loi sur l’euthanasie« , il est impossible en réalité de vérifier si la loi a été bien appliquée. En effet , ce contrôle a posteriori se base sur la déclaration du médecin qui a pratiqué l’euthanasie. On imagine mal qu’il remplisse le dossier de manière à être mis en position d’accusé.

Le périmètre de la loi outrepassé

Une des conclusions les plus intéressantes de ce dossier, et qui montre bien qu’une loi ouvre la porte à de nombreuses dérives (alors qu’elle est censée les faire disparaître) est celle sur « L’interprétation extensive des termes de la loi ». Je vous laisse lire en détail ce chapitre, vous y verrez combien la notion de souffrances psychiques et physiques est loin d’être universelle et est fortement subjective.

Vers quoi va-t-on ?

En Belgique – mais ce sera pareil en France demain – on va vers la banalisation de l’acte euthanasique, comme le montre les statistiques relevées plus haut.

On va vers une confiscation du débat où l’on apprend que l’ADMD qui veut écarter du débat les médecins (voir plus haut) organise en Belgique des forums pour sensibiliser les médecins généralistes à l’euthanasie.

On va vers une extension de la loi. Pour les enfants prématurés ou handicapés, pour les personnes atteintes de démence (donc n’étant plus capables de demander la mort en conscience), pour les mineurs (sans que les parents aient leur mot à dire).

Conclusion

Voilà le monde merveilleux de l’assassinat légalisé qu’on va nous proposer, sous couvert de progrès et de mieux vivre. Comme l’a très bien écrit le blogeur Charles Vaugirard « L’euthanasie marquera une étape majeure vers cette société du désespoir. Se donner la mort ne sera plus un tabou, mais un droit qui pourra, à l’avenir, être étendu. »

Je garde espoir d’un autre monde, d’une autre société. D’une société où l’accompagnement vers la mort est réellement proposé et pris en charge par la société. Ma grand-mère a vécu ses 3 derniers mois à la maison médicale Jeanne-Garnier. Elle était atteinte d’un cancer. Elle a souffert modérément physiquement (mais là aussi, tout est relatif), elle souffrait beaucoup moralement. Une possibilité d’euthanasie l’aurait sans nul doute grandement attiré. Est-ce que ces 3 ou 6 derniers mois n’était pas à vivre ? L’accompagnement du personnel de Jeanne-Garnier a été extraordinaire – et je pèse mes mots. Le soutien apporté tant au niveau spirituel que psychologique qui a permis de dénouer certains noeuds familiaux, la joie de ma grand-mère d’avoir repris le dessin (qu’elle pratiquait adolescente) montrent qu’il y avait bien mieux à faire que de lui injecter la mort dans les veines.

Ce que nous proposent JL. Roméro et l’ADMD n’est rien d’autre que la légalisation de l’assassinat, avec toutes les dérives qui suivront inévitablement. Association qu’il faudrait pour l’occasion renommer l’ADEAD : l’Association pour le Droit d’Être Assassiné dans la Dignité !

  1. Sur le mot assassinat, voir le billet Une lente déconstruction []