Ceux qui suivent les discussions entre le Vatican et la FSSPX savent qu'on approche d'une prise de décision quant à une possible réconciliation entre les lefebrevistes et Rome. J'ai eu l'occasion d'en parler , et , j'ai émis dès le début des doutes sur le succès d'une telle entreprise, connaissant un peu la "psychologie" des Tradis purs et durs et lisant régulièrement les divers forums et autres sites internet.

Un échec ne me surprendrait donc pas. Ce que je n'avais pas anticipé, c'est à quel point la division est présente au sein même de la fraternité. On note même des comportements [1] assez inattendus de la part de personnes qui prônent l'obéissance au chef [2], qui fustigent les "modernistes" pour leur manque de vertus, etc. L'humain reste humain, et les Tradis, pas plus que d'autres, ne sont exempts de ces travers.

Donc, une scission au sein même de la FSSPX semble se dessiner. Sera-t-elle entérinée ? Cela dépend de deux choses : les termes de l'accord pratique proposé par le Vatican, et la décision de Mgr Fellay.

 

La prélature personnelle

Qu'est-ce qu'une prélature personnelle ? Sans entrer dans les détails, et en étant un peu simpliste, une prélature personnelle est une sorte de diocèse sans territoire particulier. Le prélat est rattaché directement au pape et les fidèles d'une prélature restent membres de leur diocèse. Les dispositions sont détaillées par le droit canon.

Il n'y a actuellement qu'une seule prélature personnelle, celle de l'Opus Dei. Ce qui est cocasse, si je puis dire, c'est que la prélature est une nouveauté introduite par le concile Vatican II. En voir profiter la FSSPX ne manquerait donc pas de sel…

Une prélature personnelle ferait partie de la solution pratique envisagée par le Pape pour que la FSSPX revienne pleinement dans le giron de l'Église catholique. Encore une fois, la FSSPX clame partout qu'elle n'est jamais sortie de l'Église et que c'est Elle qui s'est fourvoyée. Mais enfin, pour de multiples raisons, cet accord, outre qu'il est la seule solution pratique, permettrait d'officialiser le retour de l'enfant prodigue. En outre, et c'est pour cela qu'il n'existe pas d'alternative, l'intérêt d'une prélature pour la FSSPX est de ne pas dépendre des évêques du lieu où ils sont implantés, ou là où ils veulent se fixer. Dépendre directement du pape serait avantageux pour eux [3]. Encore que cet avantage est vu par certains comme un écueil irrémédiable, j'y reviens plus loin.

 

L'attitude Mgr Fellay

Mgr Fellay, supérieur de la Fraternité, a sans nul doute une des décisions les plus difficiles à prendre. On aurait pu penser que les gestes du Vatican, l'implication et la volonté fortes de Benoît XVI allait faciliter la décision. Car, objectivement, que peut faire de plus le Vatican ? Rien. Benoît XVI est allé au bout de ce qu'il pouvait proposer : le rite traditionnel à nouveau reconnu et accepté "officiellement", levée des excommunications frappants les quatre évêques, la reconnaissance enfin avec la solution canonique proposée. Mais c'est sans compter sur des résistances très fortes au sein même de la fraternité.

Les tensions sont tellement fortes que des courriers et échanges privés sont mis sur la place publique. Peu importe qui a porté les coups et qui pense que cette mise en pleine lumière, ces faits révèlent surtout la scission au sein de la FSSPX. Il paraissait évident qu'une partie des fidèles de la FSSPX serait, en toute manière, opposée à des accords. Sous prétexte qu'on ne passe pas d'accord avec la Rome moderniste, au risque de ce compromettre irrémédiablement. Ce dont je ne me doutais pas, c'est que trois des quatre évêques de la FSSPX ont déclaré ouvertement leur hostilité à toute accord.

Mgr Fellay a répondu au courrier envoyé par les trois évêques. A cette lettre qui dénonce le subjectivisme du Pape Benoît XVI, dans la continuité de celui de Jean-Paul II, la réponse de Mgr Fellay apporte un certain nombre d'éléments. Certes, il ne remet pas en cause les défauts et erreurs ataviques du concile Vatican II, mais il apporte des nuances et des sentiments qui montrent que la volonté est là pour renouer "pleinement" avec Rome :

  • D'abord, il récuse le discours tendant à dire que le concile Vatican II est le mal absolu, refusant d'y voir un condensé de "super hérésies" ;
  • Il refuse aussi de voir dans les 5000 et quelques évêques des modernistes patentés, affublés du titre de "tous pourris" ;
  • Il ne voit pas dans la prélature personnelle un piège et, allant même plus loin, écrit que Mgr Lefevre aurait signé l'accord proposé.

Un autre point me semble important à mentionner : la FSSPX n'a pas cherché un accord pratique, elle se satisfaisait de la situation actuelle. C'est-à-dire que si Rome, si Benoît XVI n'avait pas recherché absolument un accord, le statu quo aurait perduré. Et Mgr Fellay pense que si le pape propose un accord, sans demander en outre une reconnaissance totale de Vatican II, cela ne se refuse pas. Sauf à marquer une défiance forte vis-à-vis du successeur de saint Pierre (défiance que Mgr Fellay pointe dans son courrier).

 

Désaccord en vue ?

Les fondements de ceux qui refusent tout accord sont de deux ordres : dogmatique et pratique.

Il n'y aura pas d'accord dogmatique : la FSSPX n'acceptera jamais le concile Vatican II comme étant l'alpha et l'omega de la foi catholique, du reste, cela ne leur est plus demandé. Ce qui leur a été demandé – via ce fameux préambule doctrinal, secret, qui a servi de base aux discussions – c'est de noter les points de divergence. Cela est fait et est toujours en discussion. La seule et dernière question est la suivante : si on imagine mal le Vatican demander à la FSSPX d'accepter le concile (ce serait un casus belli), va-t-il accepter que ce préambule soit signé en constatant – et donc en acceptant – les divergences de vue, voire même, implicitement, de permettre à la FSSPX de continuer à émettre des critiques ?

L'accord pratique – la prélature personnelle – semble poser à première vue moins de problème. Pourtant, les opposants y voient un piège et craignent de se retrouver pieds et mains liés à Rome (moderniste).

On voit donc que ces deux points sont très imbriqués l'un dans l'autre. Les partisans de l'accord voient les avantages apportés par la solution pratique, sous réserve que le préambule doctrinal soit peu contraignant ; les opposants refusent tout accord pratique tant que le contentieux doctrinale ne seront pas apurées (ce qui est impossible aujourd'hui).

Si une partie minoritaire des Tradis était opposée aux accords, cela ne poserait pas de problème majeur en soi à Mgr Fellay. Mais l'opposition des trois autres évêques est autrement problématique. De plus, il se dit sur les forums tradis qu'une petite moitié (donc 40% ?) des fidèles de la FSSPX est opposée aux accords.

Mgr Fellay passera-t-il outre ces oppositions internes ? Prendra-t-il le risque de faire imploser la FSSPX ? Que penser de la réalité de l'opposition à tout accord et de sa fermeté dans le temps ? Car on peut imaginer qu'une fois la décision prise, certains – beaucoup ? – rentreront dans le rang.

Que feront les évêques réfractaires ? Rejoindront-ils les sédévacantistes comme l'a annoncé implicitement Mgr Williamson ? Fonderont-ils une FSSPX canal historique, toujours plus pure et plus intègre ?

Au commencement de l'écriture de ce billet, j'inclinais à penser que Mgr Fellay ne signerait pas, dans le but de maintenir l'unité de la FSSPX. J'en suis moins convaincu maintenant après avoir écouté la conférence (à écouter ici, durée : 1h48) donnée par l'abbé Pfluger, premier assistant de Mgr Fellay. Les propos envers les tenants d'une position de refus de tout accord sont fermes et très clairs. Mgr Williamson et ses acolytes sont traités de "purs et durs".

 

Et maintenant ?

Quelque soit la décision prise par la FSSPX, cela laissera des traces : si elle refuse l'accord, elle prend le risque de rester en marge, voire d'être à nouveau excommuniée. Quelles seront les dispositions du successeur de Benoit XVI, qui vient d'avoir 85 ans ? Si elle accepte, elle prend le risque d'un schisme interne et d'un possible éclatement.

On comprend mieux pourquoi Mgr Fellay a écrit que la FSSPX ne recherchait pas d'accord, se satisfaisant du statu quo. Cette position était finalement confortable. Mais Benoît XVI la refuse et on voit bien la cohérence de son approche. Que n'a-t-on entendu quand il a levé les excommunications et signé le motu proprio reconnaissant le rite saint Pie V comme rite extra-ordinaire ?

La prochaine étape vient vite : c'est le chapitre général de la FSSPX qui va se tenir en juillet prochain. Les discussions risquent d'être houleuses…

 


Ajout du 22 juin 2012

J'ai oublié de mentionner un point qui m'a étonné. Lorsque le Vatican a rendu compte de la dernière rencontre avec Mgr Fellay (lire le communiqué ici),  il est écrit que "la situation des trois autres évêques de la Fraternité sera traitée séparément et individuellement." Mgr Fellay a-t-il convaincu Rome qu'en aucun cas les autres évêques le suivraient s'il signait l'accord ? A-t-il aussi renoncé à les convaincre ? Ou est-ce le Vatican qui, sur la base des courriers divulgués – et peut-être aussi d'informations non publiquement diffusées – anticipe une scission au sein de la FSSPX ?

 

  1. divulgation de lettres privées, contestations ouvertement affirmées,… []
  2. de manière relative malgré tout : l'obéissance au pape n'étant pas toujours à la hauteur de ce qu'on attend de la vertu d'obéissance []
  3. en tout cas avec Benoît XVI []