evangile-selon-saint-matthieu-pasoliniJ’étais allé chercher de l’eau au puits. Les femmes avaient eu peur d’en manquer, avec ce vent sec et déjà chaud qui avait commencé de souffler sur la ville. J’aurais préféré y aller plus tard. Le puits était de l’autre côté de la colline. J’ai choisi de la contourner, c’est plus long mais moins fatiguant.

Un peu avant d’arriver au puits, il y avait un attroupement, près de la synagogue. Les gens parlaient fort, s’invectivaient. Des soldats romains sont arrivés et ont demandé brutalement à tout le monde de se disperser. Des coups sont tombés. J’ai failli faire demi-tour. J’ai attendu un peu, le calme est revenu. Quand je suis arrivé au puits, plusieurs personnes discutaient, mais je n’ai pas bien compris de quoi elles parlaient. J’ai rempli ma cruche, j’ai bu un peu d’eau puis j’ai repris le chemin inverse. Quand je suis passé à nouveau devant la synagogue, les personnes écoutaient attentivement un rabbin mais je ne me suis pas arrêté. J’ai vu deux hommes qui saignaient, l’un à la tête, l’autre au bras. J’ai eu un peu peur. Il régnait une sorte d’excitation que je ne comprenais pas.

Peu avant d’arriver chez moi, deux hommes m’ont abordé. Ils m’ont demandé où j’habitais, je leur ai fait signe de me suivre. J’étais inquiet car j’ai pensé qu’ils faisaient partie du groupe de la synagogue. Avaient-ils pris ombrage que je ne daigne pas m’arrêter pour savoir de quoi il s’agissait ?

Arrivé dans ma maison, je les ai fait entrer. Ils n’avaient pas l’air dangereux mais, au contraire, ils étaient calmes et très aimables. Le plus vieux m’a dit : « Le Maître te fait dire : Mon temps est proche ; c’est chez toi que je veux célébrer la Pâque avec mes disciples. » Je ne sais pas de quel maître ils parlaient. Était-ce le rabbin que j’avais vu devant la synagogue tout à l’heure ?

Nous sommes montés à l’étage, là où la grande pièce permet de réunir les convives quand ils sont trop nombreux. Ils m’ont dit que cela allait très bien et qu’ils viendraient faire les préparatifs plus tard. J’étais un peu étonné car je ne les connaissais pas. Je suis redescendu le dire aux femmes. Elles m’ont fait de vifs reproches d’avoir laisser ces inconnus venir s’installer.

Plus tard, les deux hommes sont revenus. Ils ont tout apporté : le pain, de l’eau, du vin, des fruits, l’agneau. Ils ont tout disposé. Ils étaient heureux. Ils chantaient. Quand les enfants sont montés voir, tout intrigués qu’ils étaient, ils leur ont donné du raisin. Puis ils sont partis, en nous saluant bien bas.

A la tombée de la nuit, ils sont arrivés, sans bruit. Ils étaient nombreux, j’ai pensé un moment qu’ils ne rentreraient pas tous dans la salle de l’étage. Les deux disciples m’ont présenté leur maître, qu’ils appelaient « Rabbi ». Ce n’était pas celui que j’avais vu ce matin à la synagogue. Son regard s’est posé sur moi, il m’a salué. J’étais ému et intimidé. Il n’a pas insisté. Ils se sont tous dirigés vers la salle du haut.

Nous étions tous intrigués. Ils ont chanté, ils parlaient beaucoup. Les enfants montaient pour voir. Le maître s’amusait à les appeler, eux se cachaient derrière le pilier. Les enfants riaient, les hommes aussi. Puis le maître a demandé aux enfants de partir : un disciple est venu les amener en bas.

Je n’ai pas pu résister à la curiosité. Je suis monté, discrètement, sans lumière. Je me suis caché derrière le poteau, dans la pénombre. Les rires avaient cessé. Plus personne ne parlait fort, je n’entendais que des murmures.

J’ai compris pourquoi les autres l’appelaient « Maître ». Tous l’écoutaient quand il parlait. J’ai bien entendu qu’il disait que l’un allait le trahir mais je n’ai pas compris de quelle trahison il s’agissait. Mais j’ai bien senti leur effervescence et chacun disait : « est-ce moi ? » A ce moment-là, l’un des hommes est sorti, il est passé devant moi sans me voir, a dévalé les escaliers et est parti. Il n’est pas revenu.

Ensuite, le maître a dit des paroles que je n’ai pas comprises. J’ai vu qu’il a pris du pain et qu’il a dit que ce pain était son corps. Et après il a pris du vin et il a dit que c’était son sang. Le silence s’était fait dans la salle. Les disciples étaient comme interloqués de ce que leur maître leur avait dit.

Puis, tout doucement, le Maître a entonné des psaumes, que tous ont repris. Ils se sont ensuite levés, j’ai juste eu le temps de redescendre rapidement sans qu’ils me voient.

Mon coeur palpitait autant de la crainte qu’ils aient pu me voir que de tout ce que j’avais vu. Ils sont sortis dans la nuit, je ne sais pas où ils sont allés.

Le lendemain a été terrible. La tension était à son comble. Le bruit a couru qu’un faux prophète avait été arrêté pendant la nuit, qu’il y avait eu des échauffourées et que les patrouilles romaines faisaient preuve d’une grande sévérité. Nous sommes restés à la maison toute la journée, sans bouger.

Environ deux semaines plus tard, les hommes qui étaient venus mangés ont frappé à la porte. Il faisait nuit. Ils n’étaient plus que cinq, ils avaient peur, ils étaient fatigués et avaient faim. J’ai reconnu un des plus vieux et aussi le plus jeune. Je leur ai donné à manger.

Ils m’ont tout expliqué.

Jibitou, librement inspiré de Mt, 26, Ma, 14, Lc, 22.