Le jugement dernier, Michel-Ange, Chapelle Sixtine

C’est une question lancinante chez moi qui, je crois, m’habite depuis fort longtemps, depuis sans doute que j’ai appréhendé la question du bien et du mal. Comment Dieu jugera, comment Dieu me jugera ? Veuillez croire que je n’en fais pas une phobie, que cela ne me paralyse pas, mais qu’au contraire, c’est une question de foi pour moi. Et cette question, comme d’autres, nourrit ma foi. Certains me rétorqueront peut-être, et sans doute avec quelques raisons, que c’est une mauvaise question : non pas mauvaise en soi, mais parce que nous n’avons pas la réponse.

Tout cela est peut-être vain, n’empêche que cette question me taraude. Parce qu’elle est un mystère. Parce que toute la Bible parle du Bien et du Mal, et du jugement. Et parce qu’il y aura un jugement dernier, après lequel tout sera consommé. Je me mets parfois à la place de Dieu – non pas pour être son égal, comme on voudrait être à la place de son supérieur – pour essayer de comprendre ce qui fait un jugement.

J’ai des jugements à l’emporte-pièce sur certaines personnes, proches ou non, que je peux être amené à réviser, parce que celui ou celle qui a subi ce jugement, souvent réducteur, me fait comprendre que je n’avais qu’une connaissance partielle de ce qu’il ou elle est, de ce qui fait sa vie. Une vie est infiniment complexe, infiniment variée, avec des faces lumineuses et des côtés sombres. À l’échelle humaine, il est vain de vouloir juger l’autre. Certes, on peut appréhender une attitude, un geste ou une parole déplacée, mais les ressorts intimes restent à jamais cachés. C’est sans doute pourquoi Jésus nous a demandé de ne pas juger l’autre : parce que cela est proprement impossible à faire en vérité. Mais ce qui est impossible à l’homme ne l’est pas à Dieu et Dieu nous jugera. Oui, mais comment ?

Il y a des éléments de réponse dans l’évangile. Et un élément d’appréciation, très précis au demeurant, nous indique comment Dieu nous jugera, nous, personnellement : avec la mesure dont nous nous sommes servis pour juger les autres. Et c’est ce que nous récitons dans le Notre-Père : « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » La règle est claire : toute sévérité, même juste, appliquée envers les autres, nous sera appliquée à nous-mêmes.

Mais essayons d’aller plus loin : comment Dieu, qui sait tout d’une vie, y compris les ressorts les plus intimes, les brèches les plus infimes, va effectuer son jugement ? Je n’ai pas, évidemment la réponse, mais prenons quelques exemples :

  • Le Bon Larron que nous lisons en saint Luc [1] : un malfaiteur, un bandit qui a commis un acte suffisamment délictueux pour être crucifié, et qui, dans un élan de foi ultime, a rejoint la félicité éternelle ; que pèsent alors des péchés graves face à la foi ? Ce passage de l’évangile nous donne un espoir fou, celui d’être sauvé, malgré nos fautes, malgré nous allais-je dire ! mais il épaissit le mystère quant à la miséricorde divine…
  • Hitler ou Staline, indissociables dans l’horreur de leurs actes, responsables chacun de plusieurs millions de morts : ont-ils eu, même dans leur dernier souffle, l’élan du bon larron qui leur a permis d’être sauvés ? Dieu a-t-il pu tenir compte de je ne sais quel traumatisme enfantin qui serait la cause – et d’une certaine manière les absoudrait – de leurs dérives sanguinaires ?
  • Ce violeur récidiviste qui un jour va plus loin et s’adonne à la torture et au crime parce que sa seule référence, celle avec laquelle il s’est construit depuis son plus jeune âge, c’est justement le viol subi d’un père incestueux et la violence des coups assénés en famille : Dieu tiendra-t-il compte de tout cela ? Oui, bien sûr, me répondrez-vous tous en choeur.

Je pourrais multiplier les exemples. Nos vies, celles que nous croisons, regorgent de ces éléments troubles dont nous ne savons au final comment ils seront jugés, mais dont nous croyons qu’ils seront pardonnés.

Et l’indifférence. Comment Dieu jugera ceux qui ont une vie honnête, juste, mais qui ne croient pas, tout simplement parce qu’ils n’ont pas eu l’occasion de Le rencontrer (je ne parle pas de ceux qui refusent obstinément Dieu) ? Et moi, au contraire, qui ai eu toutes les chances de mon côté puisque né et élevé dans une famille chrétienne, ne me dira-t-Il pas : « Tu as eu toutes les clés, et tu n’en as rien fait ! » ?

Dieu est un infini d’amour, un infini de pardon. Il n’y pas de limite à son pardon. Il appelle le plus grand nombre à Le rejoindre. Il nous laisse libres. Mais viendra le moment où Il décidera qui est avec Lui, et qui ne l’est pas. Et peut-être regretterons-nous ce jour-là d’avoir trop vu la paille dans l’oeil de notre prochain pour éviter de voir la poutre qui était dans le nôtre !

  1. Lc 23, 43 []