joiedecroire_joiedevivre« Joie de croire, joie de vivre » est un recueil de conférences données par le père François Varillon sur les points majeurs de la foi chrétienne.

Une synthèse des principaux enseignements du père Varillon, organisée par chapitre, est proposée. Le lecteur pourra se référer aux billets suivants :

– Le Père François Varillon, introduction au livre Joie de croire, joie de vivre

Joie de croire, joie de vivre – Introduction (1/2)

Joie de croire, joie de vivre – Introduction (2/2)

Note : le texte qui suit se veut une synthèse fidèle du livre et, implicitement, les opinions, avis et discours tenus sont ceux de François Varillon. Le texte fera, le cas échéant, explicitement apparaître mes propres commentaires.

 

 

Le coeur de l’enseignement de Jésus : le Discours sur la montagne

Comprendre ce que Jésus dit dans ce grand texte, un des plus important de l’Évangile, c’est comprendre et atteindre le coeur du christianisme. Ce discours qui se trouve en saint Matthieu [1] et en saint Luc [2] dégage la pensée du Christ selon la logique du style de vie et de qualité intérieure que vient instaurer Jésus, en un mot la logique de l’amour.

Être chrétien, c’est partager l’expérience du Fils

Le discours est précédé, en saint Luc, de deux notes importantes : Jésus a prié durant la nuit entière sur la montagne, et au matin, il a choisi douze apôtres à qui Il a donné le nom d’apôtre.

  • La prière de Jésus : nous sommes là devant le mystère de la Sainte Trinité ; Jésus s’adresse au Père et à l’Esprit Saint qui sont autre que Lui et qui ne sont pas autres (il n’y a qu’un seul Dieu). Jésus, dans son discours, va être un appel à l’existence filiale, dont Il a fait, Lui, l’expérience. Jésus ne parle jamais de choses dont Il n’a pas fait expérience [3], qu’Il ne vit pas.
  • Choix des apôtres : Jésus établit les douze afin qu’ils puissent prêcher, c’est-à-dire témoigner de l’expérience de leur maître. La doctrine de Jésus n’est pas une philosophie, ce n’est pas un système de pensée mais une expérience vécue. Les apôtres ne pourront redire sa parole que parce qu’ils pourront témoigner d’une expérience, l’expérience d’une certaine relation à Dieu. Ce témoignage sera très imparfait jusqu’à la Pentecôte où l’Esprit-Saint leur donnera de reproduire la manière de vivre et d’agir de Jésus, selon la logique de l’amour.
L’Évangile est pour tous

Selon les deux évangélistes, le discours s’adresse aux disciples mais tous deux notent qu’il y a une grande foule, venue de très loin. L’Évangile est pour tous, Jésus ne délivre pas un message ésotérique destiné à quelques initiés. Pour la foule, les disciples sont autour de Jésus en qualité de disciples, c’est-à-dire pour témoigner que le message vaut la peine d’être écouté, que l’expérience vaut la peine d’être vécue, puisque quelques hommes ont décidé de suivre Jésus pour vivre cette expérience.

Le tableau présenté est ainsi très net. Il y a Jésus, entouré d’un petit groupe de disciples, et la foule :

  • La foule : elle voit Jésus, entouré de ses disciples, c’est-à-dire d’hommes qui, il y a encore peu, faisaient parti de la foule, avaient le style de vie de tout le monde et qui, maintenant, suivent Jésus, vivent avec lui et comme lui. Il est donc manifeste qu’il est arrivé « quelque chose » à ses hommes, qu’ils vivent une expérience que les autres ne vivent pas ;
  • Les disciples : les disciples voient la foule, d’où ils viennent et vers laquelle ils vont être envoyés ;
  • Jésus : Il voit près de lui le noyau de son Église et, au-delà, la grande Église dont il veut que sa limite soit celle de l’univers ; il appelle tous – et les disciples sont là pour en témoigner – à partager son expérience de Fils de Dieu. Il est l’envoyé du Père, les disciples sont les envoyés de Jésus.
Éviter les contresens des Béatitudes

On a pris une déplorable habitude d’isoler les Béatitudes du reste du Discours de la Montagne voire même d’identifier le Discours aux seules Béatitudes : hors celles-ci font un dizaine de lignes tandis que le Discours en saint Matthieu fait trois chapitres. Cette habitude de séparer les Béatitudes du reste du Discours conduit à un contresens radical sur la pensée de Jésus. Le message évangélique ne consiste pas à renverser les valeurs, ne consiste pas à se satisfaire d’états de fait : il n’est pas question de sacraliser la misère sous prétexte que Jésus aurait dit aux malheureux qu’ils sont en fait heureux ! Non, la vérité est que nous rêvons d’un bonheur au rabais fait de joies faciles et c’est ce rêve que Jésus vient condamner. Jésus nous propose que notre appétit de bonheur soit transformé : heureux ceux dont le désir est de vivre comme des Fils du Père qui est dans les cieux !

Le malheur n’est pas un préalable à cet état. La pauvreté, les larmes, la persécution ne sont pas des conditions pour être heureux de ce bonheur-là. Le Père Guillet [4] a écrit des choses décisives : « La misère, la captivité, la faim, les larmes demeurent pour Jésus les aspects divers du malheur de l’homme ; s’il proclame heureux ceux qui en sont frappés, c’est qu’il vient les en délivrer… L’originalité de l’Évangile ne consiste pas à affirmer que ce qui était noir est soudainement devenu blanc, mais à offrir à ceux qui sont dans le malheur une issue nouvelle et bienheureuse. »

Les Béatitudes engagent l’homme dans un processus de transformation de l’existence, elles sont donc un appel. Elles invitent à partager l’expérience qui est celle de Jésus. Et c’est la suite du Discours qui expliquera ce que doit être ce nouveau type d’existence.

Bienheureux les pauvres en esprit : Le royaume des cieux est à eux

L’amour sans pauvreté n’est pas l’amour, c’est pourquoi Dieu est pauvre car il est étranger à l’avoir. Avoir une âme de pauvre (comme on dit l’âme d’un violon), c’est se laisser déposséder de soi pour aller vers l’autre. Heureux sont donc ceux qui une âme de pauvre, car le royaume des Cieux est à eux, c’est-à-dire qu’ils accéderont à une relation d’intimité avec Dieu. La Béatitude de pauvreté domine tout l’Évangile.

Bienheureux les doux : ils auront la terre en partage

La douceur est tout proche de la pauvreté, elle est liée au calme et à la force de l’âme. La douceur évite les attitudes cassantes devant les imprévus de la vie, elle conduit à écouter les autres et à les comprendre.

Bienheureux ceux qui pleurent : ils seront consolés

Le succès, la réussite sont des buts poursuivis. Mais ils peuvent éloigner d’une existence authentique. Ceux qui réussissent tout et qui n’ont d’autre idéal que de triompher sont souvent ces êtres superficiels qui n’auront jamais accès à cette existence authentique. Comme le dit Jean Lacroix : « Mais le succès n’est bon (paradoxalement) qu’autant qu’il est le plus grand révélateur de l’échec… » Malheureux donc tous ceux à qui leur insuffisance n’a jamais été révélée.

Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice : ils seront rassasiés

Avoir faim et soif de justice, c’est la seule façon d’être juste. Il ne s’agit pas tant de justice sociale que de fidélité : fidélité à soi-même en ne cessant jamais de chercher à l’être. Etre satisfait de soi et du monde, c’est nier que nous soyons un infini. L’homme ne peut être pleinement satisfait ici-bas et l’on peut dire qu’il est un infini en creux qui ne peut être comblé que par l’Infini vivant qui se donne.

Bienheureux les miséricordieux : ils leur sera fait miséricorde

Le miséricordieux est étymologiquement le coeur malheureux. C’est celui qui souffre de la souffrance des autres, comme Dieu, le premier, souffre avec l’homme. La miséricorde implique une préférence des petits, des faibles, des persécutés,etc. C’est imiter Jésus qui a travaillé à libérer ceux qui sont esclaves de quelque manière que ce soit. Car il n’y a pas de liberté sans amour. Être libre et aimer, c’est exactement la même chose.

Bienheureux les coeurs purs : ils verront Dieu

Ceux qui ont le coeur purs sont ceux qui ne souillent leur coeur ni avec le mal qu’ils commettent, ni avec le bien qu’ils font. Ne pas souiller son coeur avec le bien que l’on fait, voilà qui est divin, qui ne peut être donné que par Dieu. Etre pur, c’est ne pas se tourner vers soi, c’est ne pas faire sonner ses bienfaits : ne pas se regarder soi-même faire du bien, ne pas être devant son miroir, ne pas porter de masque(s). C’est avoir un visage vrai, non masqué, un visage de pauvre. Ce visage qui sera face à Dieu éternellement.

Bienheureux les artisans de paix : ils seront appelés fils de Dieu

Il faut être en paix avec soi-même pour travailler à la paix entre les hommes. Pour être « appelé fils de Dieu », c’est-à-dire pour être déclarés fils par le Père lui-même, il faut travailler à ce que les hommes soient frères. Cela n’est possible que si étant vous-même en paix, en étant intérieurement unifiés, vous travaillez à la paix universelle.

Bienheureux si vous êtes persécutés pour le Christ

C’est la conclusion de Jésus. Si vous entrez dans cette expérience, vous serez persécutés, pourchassés. C’est inévitable. Car un christianisme qui ne heurte pas a peu de chances d’être authentique. Des milliers de gens essaient de composer entre la sagesse du monde et la sagesse du Christ. Ce n’est pas possible. Si vous choisissez la sagesse du Christ, vous serez pourchassés, parce que vous empêchez les gens de tourner en rond.

Au fond, bien qu’il y ait quatre béatitudes chez Luc et huit chez Matthieu, il n’y en a qu’une seule : bienheureux ceux qui font l’expérience d’une existence vraie. Faire cette expérience, c’est indivisiblement faire l’expérience du bonheur et de la croix. Il faut renoncer au bonheur facile pour accéder à ce que nous appelons le bonheur du ciel qui est le bonheur d’aimer, c’est-à-dire de ne plus penser à soi, de se recourber sur soi-même en permanence. Comment voulez-vous que l’apprentissage de ce bonheur ici-bas ne soit pas douloureux ? Nous qui pensons constamment à nous-même, nous pour qui l’amour humain est un moyen privilégié pour l’amour que nous nous portons à nous-mêmes ! La croix est le dépassement de tous ces bonheurs au rabais.

La loi nouvelle : donner comme Dieu donne

Après les béatitudes viennent les commandements de la Loi nouvelle. Donner est le grand refrain du discours sur la montagne. Donner sans rien attendre. Le grand danger est de ne pas prendre garde aux écueils du don : volonté de conquête, de valorisation, … Donner comme Dieu donne, c’est cela être le sel de la terre et la lumière du monde.

La loi nouvelle : appel à la liberté

Ce qui caractérise la Loi nouvelle, c’est à la fois le radicalisme de ses exigences et l’appel à la liberté par rapport à la lettre. Liberté par rapport à la lettre de la Loi ne veut pas dire affranchissement ou abolition mais révéler la vraie portée de la loi et montrer qu’elle contient le principe de son propre dépassement.

Voilà le discours de la montagne :

  1. l’exigence est radicale
  2. vous êtes libres quant à la manière de vivre ce radicalisme de l’exigence : c’est pourquoi tant d’hommes ont peur de la liberté et demandent des consignes à Jésus qu’il ne donne pas ; il marque d’ailleurs l’opposition entre « On vous a dit que… » et « Moi je vous dis… »

Quelques exemples :

  • On vous a dit : « Tu ne tueras pas« . Moi, je vous dis : « Quiconque regarde son frère avec colère est un meurtrier« . En effet, aimer l’autre, c’est vouloir qu’il soit, qu’il vive le plus intensément possible. Avoir un regard de colère, le regarder « de travers », c’est au fond vouloir qu’il ne soit pas, c’est tendre à l’anéantir. C’est donc nous placer au-dessus de lui, c’est estimer que notre vie a plus de valeur que la sienne.
  • On vous a dit : « Tu ne commettras pas l’adultère« . Moi, je vous dis : « Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis l’adultère avec elle en son coeur« . En effet, s’il y a des regards qui « tuent » l’autre, il y en a qui possèdent, qui tendent à posséder. C’est considérer la femme comme un objet dont on est propriétaire…
  • On vous a dit : « Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. » Moi, je vous dis : « Aimez vos ennemis. » L’amour véritable ne suppose par la réciprocité. Je n’aime pas en exigeant d’être aimé en retour. Je t’aime même si tu ne m’aimes pas. Mon amour est plus fort que ton hostilité ou ton indifférence.

Tout cela est d’une exigence folle. Est-ce utopique que de vouloir suivre ces préceptes ? Allons-nous édulcorer le message du Christ tout en nous prétendant être son disciple ? Non, Jésus sait ce qu’il dit, il ne faut rien édulcorer, et il ne faut pas oublier qu’il fait appel à notre liberté. Liberté, non pas des esclaves, mais liberté des fils de Dieu.

  1. chap. 5, 6 & 7 []
  2. chap. 6, 12-49 []
  3. ndlr : sauf le péché []
  4. J. Guillet, Jésus devant sa vie et sa mort, Aubier, 1971 []