J’ai relu cet été avec grand plaisir Le Comte de Monte-Christo d’Alexandre Dumas. Je l’avais lu lorsque j’étais jeune, vers 13 ou 14 ans, je me souviens l’avoir dévoré. Et puis, cet été, j’ai voulu voir si l’on pouvait lire un livre sur un iPhone : ce livre fait partie des ouvrages gratuits, je l’ai téléchargé, j’ai commencé à lire quelques pages, 3 semaines après, j’avais lu les 4 tomes numériques.

Je ne vais pas vous rappeler l’histoire de ce roman, je pense qu’elle est suffisamment connue, même de ceux qui n’ont pas lu le livre ou qui l’ont lu il y a longtemps. Pour ceux qui ne sauraient pas de quoi il s’agit, sachez que l’histoire narre la vie du marin Edmond Dantès, injustement accusé de Bonapartisme – nous sommes à la période des cents jours -, arrêté le jour de ses fiançailles avec la belle Mercédès. Il est alors enfermé 14 ans au Château d’If où il parvient à établir un passage entre sa cellule et celle d’un autre prisonnier, l’abbé Faria. Celui-ci lui indique qu’un énorme trésor est caché sur l’île de Monte-Christo. Quand Edmond Dantès parvient à s’échapper au moment du décès de l’abbé Faria, il se rend sur l’île et découvre effectivement un trésor fabuleux. Il n’a de cesse alors de mettre en œuvre la promesse qu’il s’est faite en prison : se venger des trois personnes qui l’ont injustement fait arrêter et condamner.

Ce livre est un grand roman, c’est incontestable. La lecture que j’en ai faite a été bien différente de celle de mes 14 ans et j’ai relu ce roman avec un regard plus chrétien, essayant de jauger les actes des héros à l’aune de ce qu’il est permis ou souhaitable de faire, mais aussi de ce qui est impossible ou extrêmement difficile de ne pas faire.

Nous avons un besoin impérieux de justice et quiconque est attaqué, gratuitement, sans raison aucune, éprouve le besoin de justice. Besoin de réparation si un tort a été causé – ceci est facilement envisageable si l’on en reste à des aspects matériels -, besoin de vengeance parfois, notamment quand des aspects autres que matériels sont en jeu : douleur psychologique, épreuve morale, etc. Parfois, au delà de ce besoin d’être vengé – certaines personnes n’éprouveront la paix ou un semblant de paix intérieure que si l’agresseur subit en retour une épreuve similaire, voire plus importante encore, il peut y avoir le besoin de se venger soi-même. J’ai subi une agression, je me dois de répondre.

C’est un élan naturel que de pencher de ce côté-là. Mais cet élan-là doit être contre-carré. Jésus nous a demandé de ne pas répondre, de pardonner sans limite (« irons-nous jusqu’à pardonner 7 fois ? » lui demandent les disciples, « non, 77 fois 7 fois », répond Jésus, c’est-à-dire un nombre infini) et même de prier pour nos ennemis. Voilà l’exigence évangélique. Je vous avoue que je trouve cette exigence extrêmement difficile à tenir. Mais Jésus nous a prévenu, le suivre n’est pas facile …

Ce qui m’a surpris dans Le Comte de Monte-Christo, c’est à la fois l’omniprésence de Dieu – quasiment tous les personnages s’y réfèrent à un moment ou un autre – et la façon dont Edmond Dantès associe Dieu à sa vengeance. Son argument est assez logique : si Dieu a voulu qu’il sorte vivant du château d’If, c’est pour lui permettre de se venger et d’obtenir réparation. Sans compter que son immense fortune lui permet d’agir de manière toute-puissante (mais bien éloigné de celle de Dieu). Il y a sans doute un grand danger à vouloir interpréter certains événements selon la volonté, forcément cachée, de Dieu. Non pas que Dieu n’intervienne pas dans nos vies. Mais imaginez que si un événement survient, c’est parce que Dieu soutient exactement ce vers quoi on a envie d’aller, voilà le danger selon moi. Danger de se croire surpuissant, d’être au-dessus des autres, puisque Dieu est avec nous (ou en tout cas, c’est ce que nous croyons). Jésus-Christ, avec qui Dieu était, ne sait jamais octroyé une place d’honneur ou de puissant : au contraire, quand les gens voulaient le faire roi, Il s’est enfui. Ce danger est vu par Edmond Dantès : lorsqu’il se venge de Villefort (un des trois protagonistes responsables de ses malheurs) et qu’il s’aperçoit que les résultats de sa vengeance dépassent ce qu’il avait volonté de faire, il se rend compte que Dieu ne peut pas le suivre sur ce chemin-là.

Ce chemin-là ne peut mener qu’aux excès et l’on sait bien que la violence appelle la violence, que la vengeance appelle la vengeance. Jésus nous a enseigné comment rompre ce cercle vicieux qui nous enferme et nous lie indéfectiblement à nos ennemis.

Voilà ce que je voulais partager. Oh bien sûr, il ne faut pas prendre ce roman pour ce qu’il n’est pas. C’est un roman d’aventures, au style alerte, passionnant de bout en bout. Il ne prétend pas disserter sur les vertus de la vengeance. c’est la lecture que j’ai voulu en faire. D’ailleurs, les vertus de la vengeance me paraissent faibles : il ne m’a pas semblé que le Comte de Monte-Christo soit plus heureux une fois sa vengeance accomplie. Apaisé, il l’est peut-être, mais à quel prix : au prix de la mort d’innocents et d’enfants !

Laisser Dieu juger les hommes, ne pas chercher à écraser l’autre : oh, je sais le prix de ces renoncements, ceux où l’on se croit humilié, frustré par ses ressentiments, grignoté par la colère. Je ne connais qu’une solution : la prière vers ce Dieu d’Amour qui console et qui aime, la prière vers le Christ de la passion qui a souffert lui aussi de l’injustice des hommes.